CHAPITRE VIII
LA DIMINUTION DU REVENU ET l'AUGMENTATION DU CAPITAL
Que vaut le revenu d'un million de roubles? — Hausse de valeurs à revenu fixe à la Bourse, et diminution du revenu. — Signe de prospérité. — Baisse du taux de l'escompte, signe d'abondance de capitaux. — Le revenu de la nation et les dépenses de l'Etat. — La dévaluation et les rentiers de l'Etat. — Contribuables et rentiers. — Les recettes et les dépenses de l'Etat. — L'augmentation du papier monnaie et la diminution de la valeur de la nation. — Augmentation du capital de la nation par la contraction monétaire. — Spéculation à faire sur les fonds français.
— La diminution du revenu? Ce n'est pas Ja cherté qui peut y remédier : Que vaut le revenu d'un million de roubles à un Russe, s'il ne peut rien acheter avec?
A ceux qui ont peur que la déflation n'entraîne la diminution du revenu, je demande s'ils considèrent que la hausse des valeurs à revenu fixe à la Bourse est un signe de prospérité ou de gêne.
Le 9 avril 1923, la Liberty Loan 3 1/2 aux Etats-Unis éitait à 10203 à New- York; le War Loan 5 0/0 était à 102 5/8 à Londres; le 5 0/0 français était à 88.00. Toutes ces valeurs étaient plus élevées que l'année précédente; leur capital ayant augmenté, leur revenu a diminué.
Est-ce que leurs propriétaires le regrettaient? Est-ce que, dans le public, on considérait cette diminution de revenu comme un signe alarmant? Au contraire, ce relèvement du capital paraissait à tous un signe favorable de la situation de leur pays.
Quand les fonds disponibles sont rares, les Banques élèvent le taux de leur escompte. Quand ils sont abondants, elles le baissent. C'est une diminution de revenu pour le capital.
Cependant, quand la Banque d'Angleterre a abaissé, le 13 juillet 1922, son taux d'escompte déjà très bas, de
3 1/2 à 3 0/0, nul n'a considéré cette baisse comme un signe de dépression. Au contraire.
Aux Etats-Unis (28 juillet), les Banker's et les Trade Acceptances étaient, dans les douze Fédéral Réserve Banks, à 4 0/0 dans trois, dont New- York, à 4 1/2 0/U dans sept et à 5 0/0 seulement dans deux.
— Mais le revenu de la nation étant plus bas, il risque de se trouver au niveau des dépenses de l'Etat; et comment y pourvoirait-il?
En France, avant la guerre, le budget de l'Etat étant de 5 milliands, les budgets des communes et des départements étant de 3 milliards, on peut admettre, en éliminant les ressources qui ne provenaient pas de l'impôt, que l'impôt s'élevait à 7 milliards.
Le capital des valeurs mobilières était évalué à 200 milliards. En admettant qu'elles rapportassent en moyenne 5 0/0, le total de leur revenu était de 10 milliards. Par conséquent, les impôts représentaient près des trois quarts de leur revenu. On les payait. Maintenant, les dépenses sont de plus de 23 milliards. C'est énorme, à coup sûr.
Les charges des emprunts s'élèvent à 11.500 millions de francs.
Les socialistes et certains financiers invoquent la lourdeur de cette charge comme un argument en faveur de la dévaluation. Ils veulent diminuer la valeur du franc de manière à payer des revenus réduits proportionnellement à la réduction de cette valeur. Naïvement, professeurs et hommes d'Etal qui font cette belle proposition supposent les rentiers assez naïfs pour ne pas s'apercevoir de cette violation des engagements pris à leur égard. Ils lui donneraient le nom qu'elle mériterait : ce serait la banqueroute.
Pour justifier ce beau projet, ces protagonistes de la dévaluation inventent un péril : la haine du contribuable contre le rentier, 'dont il serait tributaire, et ils présentent les contribuables en insurrection, aux cris de : Vive la Banqueroute!
Ils peuvent se rassurer : la plupart des contribuables et des rentiers sont les mêmes. Ils paient à un guichet et ils reçoivent à un autre. Ils ne demanderont pas la suppression de leurs rentes.
Dans le dix-huitième siècle, certains publicités disaient : « Peu importent les impôts. Ce que vous donnez
au roi, il le dépense, donc il vous le rend. L'argent roule! »
Cette thèse était d'autant plus excessive que tous les . Français n'étaient pas contribuables et qu'en général ce n'étaient pas les mêmes qui payaient et qui recevaient les faveurs royales. En outre, quelle que soit la forme de l'Etat, dans le roulement des fonds qui lui sont remis, une bonne partie est toujours perdue dans des travaux inutiles ou longs à amortir, dans des gaspillages improductifs : jamais les fonds ne sont aussi bien placés que dans la poche ou dans le coffre de celui qui les a gagnés et épargnés. Mais enfin, la plus grande partie des fonds remis à l'Etat rentrent dans la circulation; et, par conséquent, il n"y a pas à craindre que si nominalement les revenus baissaient, la nation manquerait de ressources pour payer les impôts.
— Mais si le chiffre du capital des dettes dépasse le chiffre du capital de la nation?
— Tout individu qui se trouverait dans cette situation devrait déposer son bilan.
Mais l'Etat n'est pas obligé de rembourser ses emprunts à telle ou telle échéance. Il peut en retarder l'échéance oui les déclarer perpétuels. Pourvu que la nation ait assez de ressources pour en payer les intérêts, il n'y a pas de risque de banqueroute.
Les inflationnistes disent encore : « La fortune de la France sera réduite par la déflation. »
— C'est le contraire. L'inflation diminue l'actif et la déflation l'augmente.
En voici un exemple frappant.
Le correspondant du Times de Paris disait (numéro du 5 août 1922) : « Quand, il y a deux mois, le Comité des banquiers se réunit à Paris, une haute autorité m'informa que l'Allemagne pouvait payer 60 milliards de marks or. La même autorité me dit aujourd'hui que les banquiers n'achèteraient pas l'indemnité de l'Allemagne pour 20 milliards. »
Le 31 mai, la circulation allemande était de 151 mil-ji liards; à la fin de juillet, elle était de 180 milliards, soit h, une augmentation de 30 milliards marks papier : et[( cette augmentation aurait suffi, d'après cette haute ij autorité, pour provoquer une diminution de valeur de 40 milliards de marks or; cette augmentation de 20 0/0 dans le chiffre du mark papier aurait suffi pour pro-
voquer une diminution de 66 0/0 dans la valeur de l'actif de l'Allemagne.
Cette conception de la « haute autorité ^ citée par le correspondant du Times prouve que la véritable manière d'augmenter la valeur du capital de la nation, ce n'est pas l'inflation, mais la contraction.
Des maisons de Banques ont indiqué à leurs clients la spéculation suivante : Ils doivent acheter des fonds français. Au fur et à mesure de la idéflation, la valeur des pièces monétaires se rapprochera du prix d'avant guerre, et, par conséquent, le capital qu'elles représenteront augmentera d'une valeur égale à celles qu'elles gagneront. Si l'inflation détruit la valeur des fonds publics comme de tous les capitaux, la déflation l'augmente (1).
(1) Voir Yves Guyot : Les problèmes de la déflation.