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CHAPITRE IX l'illusion socialiste et l'étatisme

Herbert Spencer et l'origine du gouvernement. — Pendant la

fuerre. Etat le grand consommateur. — La guerre, préace de la société socialiste. — Le salus populi. — Gouvernements aj-ant toute latitude. — Force financière des Etats venant des individus. — Crédit de l'Etat et crédit de la Banque. — Attribution essentielle de l'Etat. — Effort des socialistes en France pour attribuer à l'Etat toutes les usines après la guerre. — Arguments contre du Ministre socialiste. — Industriels partisans de l'organisation étatiste. — Organisation militaire et idéal socialiste. — Les fonctionnaires et les attributions de l'Etat. — M. Chéron et les farines. — Offres du Board of Trade aux commerçants de Birmingham. — Aux Etats-Unis, la War Finance Corporation et les agriculteurs. — Réaction exagérée contre 1 Etat. - — Son rôle nécessaire. — L'abdication de l'Etat et les fascistes.

A la neuvième réunion de la British Constitution Association qui eut lieu à Londres, le 18 et le 19 mai 1915, je fis une communication sur les Leçons économiques de la guerre, dont voici quelques passages (1) :

« Herbert Spencer a constaté que l'origine du gouvernement, c'est la guerre. L'agrégat humain qui a besoin de se défendre et de conquérir prend un chef qui se 'distingue par ses qualités belliqueuses. Il exige l'obéissance et il inspire la confiance. De là le type militaire avec la foi dans le pouvoir gouvernant. L'historien allemand Treitsche a opposé la civilisation guerrière à la civilisation productive, en disant : « La majesté de la guerre réside en ceci que l'individualisme mesquin s'évanouit devant la grande pensée de l'Etat. »

Dès les premiers jours de la guerre, dans la Grande- Bretagne comme «n France. l'Etat s'attribua toutes les fonctions. En France, il avait le droit d'exiger de chaque in'dividu valide le sacrifice de sa vie. Comment les

(1) V Journal des Economistes, juin 1915, p. 413.

autres auraient-ils pu se plaindre d'une tyrannie si lourde et si choquante qu'elle pût être? Dans les deux pays, l'Etat était devenu le grand consommateur, ayant tous les droits, y compris celui de réquisition aux conr ditions fixées par ses gouvernants et ses administrateurs, selon leur bon plaisir. Pourvoyeur de l'armée, il devint en même temps le pourvoyeur de la population civile. Il s'attribua le monopole des achats à l'étranger; et, à l'intérieur, il entendait que nul ne pût produire ni échanger sans son autorisation et autrement qu'il ne le prescrivît. Immédiatement, les interventionnistes de tout genre, y compris les philanthropes, les socialistes de toutes nuances, la Fédération générale des Trade Unions, conclurent :

« La guerre est la préface de la société socialiste. L'effort est fait non pour le gain, mais pour le service. L'Etat a modifié ou supprimé les contrats par le moratorium et autres mesures. Il est pourvoyeur, fabricant, bienfaiteur, moralisateur; il pense et agit pour tous. Les soldats reçoivent le logement, des vivres, des vêtements; les femmes et les enfants, des allocations. Au lendemain de la guerre, il n'y aura qu'à continuer ce système en maintenant et développant ces habitudes, et le socialisme parfait sera réalisé. »

En ne faisant usage que des documents officiels, j'examinai le rôle du gouvernement français et du gouvernement anglais dans les diverses fonctions que les ministres et les administrateurs s'étaient dévolues. Ils avaient pu agir tout à l'aise; ils n'avaient été troublés ni en France ni en Grande-Bretagne par une opposition quelconque : chacun avait accepté la doctrine du salas populi.

Ils avaient eu à leur disposition la- force financière de la Grande-Bretagne et de la France; ils n'avaient pas été retenus par la crainte de dépenser; ils n'avaient pas à s'inquiéter de la résistance des contribuables. M. Lloyd George avait déclaré que les assujettis de Vincome fax et de la supertax s'étaient acquittés avec enthousiasme •des £ 103 millions qu'ils avaient eu à payer dans l'exercice 1914-1915. Mais l'impôt ne suffisait pas. On empruntait : et les milliards affluaient dans les caisses du Trésor britannique et du Trésor français.

Les contribuables et les prêteurs qui apportaient ces milliards, c'étaient des inidividus qui, par leur travail,

leur épargne, l'art de la gérer, leur esprit d'initiative et d'entreprise, avaient pu les acquérir et les mettre à la disposition des gouvernants. Mais si ces individus avaient suivi l'exemple donné par les gouvernements antérieurs, aussi bien en Grande-Bretagne .qu'en France, ils auraient dépensé au delà de leurs ressources. Bien loin de pouvoir prêter à leurs Etats respectifs," ils se seraient endettés. La force financière de ces nations ne venait pas de l'Etat, elle venait des individus. Et elle était plus grande au nord qu'au sud du Channel, parce que c'est là qu'a pu s'épanouir, surtout depuis 1846, la plus grande liberté économique!

M. Ribot. en parlant de l'appui que la Banque de France donnait au crédit de l'Etat reconnaissait que sa force venait de ce qu'elle n'était pas une banque d'Etat; et le gouvernement anglais avait eu soin de laisser intacte la situation de la Banque d'Angleterre.

J'affirmai alors que la guerre, loin 'de fournir un argument en faveur de l'extension des attributions de l'Etat, devait rappeler à tous qu'il n'en a qu'une d'essentielle, sur laquelle il doit concentrer tous ses efforts et pour laquelle il doit, au lieu de gaspiller ses ressources d'impôts et d'emprunts en entreprises multiples, les réserver toutes : la sécurité extérieure et intérieure.

En France. le 6 août 1915, M. Mistral et quatre-vingtdix-sept de ses collègues socialistes déposèrent une proposition de loi ayant pour but d'appliquer la réquisition à toutes les usines et manufactures : l'Etat s'y installerait à la place de l'industriel au nom du salut public, et il y resterait après la guerre. La révolution sociale serait accomplie en douceur. Le ministre socialiste, M. Albert Thomas, avait naturellement donné son adhésion à ce projet. Cependant, dans la discussion, ses amis socialistes lui firent des reproches : « Pourquoi n'avezvous pas tout réquisitionné? »

M. Albert Thomas finit par riposter :

— Nous n'aurions pu réquisitionner l'esprit d'initiative, l'esprit de risque en enlevant l'enjeu, condition même du risque. (Exclamations sur les bancs du Parti socialiste.)

Et l'un de ses membres. M. Paul Laffont, lança à M. Albert Thomas cette suprême injure :

« M, ^Albert Thomas nous a démontré, mieux que

n'aurait su le faire un économiste orthodoxe, les dangers de l'étaiisme. » (Séance du 6 mars 1917.)

Alors, M. Albert Thomas, après avoir fait l'aveu de l'incapacité des établissements de l'Etat, en fit l'apologie et déclara qu'il avait entrepris la socialisation de l'industrie par l'Etat. En même temps, il prouvait qu'il n'avait pas eu besoin de cette socialisation pour dépenser 11 ou 12 milliards pour marchés de la guerre et - pour en conclure 64.000; mais il acceptait la proposition Mistral pour l'après-guerre : et il annonça qu'il édifiait l'usine de Roanne comme témoin. Au nom du gouvernement, il se déclara d'accord avec un amendement présenté par M. VaJière et autres socialistes portant que « au fur et à mesure que le fonctionnement des usines d'Etat travaillant pour la guerre cessera d'être indispensable à la Défense nationale, leur outillage sera employé à la production des objets nécessaires à l'activité économique, etc.. ».

Cette proposition de loi a disparu. Quant aux usines de Roanne qui ont coûté un chiffre de millions fantastique, elles n'ont jamais servi que comme preuves des aberrations auxquelles pouvait se livrer un ministre; mais ce ministre étant socialiste, on a fait le silence, et M. Albert Thomas est devenu dictateur du Bureau International du Travail de la Société des Nations.

M. Clémentel. ministre du Commerce, avait rêvé une grande organisation industrielle dans laquelle le rôle des usines serait réparti; telle serait chargée de telle fabrication, telle autre d'une autre fabrication, de manière qu'elles ne pussent se faire concurrence.

Un industriel. M. Citroën, disait aux élèves de l'Ecole Centrale qui visitaient son usine <1) : « Il faut se spécialiser, et pour cela que le Ministère du Commerce arrive à élaborer un programme d'ensemble et soit un véritable ministère de la production nationale qui donne à chaque industriel une tâche unique en lui disant : « Vous ne ferez qu'une seule chose. »

Il exprimait l'idéal des gouvernants et administrateurs qui veulent supprimer la concurrence économique pour la remplacer par la concurrence politique. Son expérience personnelle lui permettait de penser qu'elle lui serait favorable.

(1) Le Temps, 11 février 1918.

Chose curieuse qu'on a constatée en Angleterre, aux Etats-Unis et en France : quand des industriels, des financiers, des commerçants sont introduits dans les rouages administratifs, ils ideviennent plus bureaucrates, plus intransigeants, plus envahissants que les fonctionnaires de carrière.

Ils ont beaucoup parlé de standardisation. La standardisation peut être utile pour certaines fabrications et pour certains produits : mais eJle devient vite un obstacle au progrès. Faire toujours la même chose est plus facile et expose à moins de risques que de tenter des nouveautés; mais sans nouveautés, pas de progrès.

Tous ces projets annoncés avec grand fracas et commentés longuement par la presse sont tombés dans l'ouhli.

L'organisation militaire a trop de points communs avec l'idéal socialiste pour qu'elle n'ait pas laissé certaines empreintes chez tous les peuples qui ont pris part à la guerre.

Le nombre des fonctionnaires a considérablement augmenté; et, naturellement, ils veulent justifier leur utilité en augmentant les attributions de l'Etat. La Commission financière de la Chambre des Députés leur a répondu en demandant une première élimination de 50.000 d'entre eux; mais cette mesure ne fera que surexciter l'activité de ceux qui restent en fonctions.

Nous venons de voir M. Chéron nommé ministre de l'Agriculture vouloir jouer un rôle de guerre. Il a évoqué le croque-mitaine de la disette de blé. Il a édicté, par le décret du 28 juillet 1922. la réglementation de la fabrication des farines. Le 11 août, il a publié un arrêté déterminant le type officiel de la farine entière, à l'aide de blé pesant 78 kilos à l'hectolitre; mais la plupart des blés n'atteignent pas ce poids.

L'arrêté détermine les moyens à employer pour faire respecter le décret. Toutes les mesures de ce genre aboutissent toujours à fortifier le régime du gouvernement par la police.

En Angleterre, au mois de novembre 1917, le Board of Trade envoyait, à Birmingham. M. Pash qui réunit les fabricants de cuivre et les bijoutiers et leur dit :

« La concurrence est une chose nuisible. Il faut vous syndiouer avec l'appui du gouvernement; il faut suivre les indications du gouvernement. Le gouvernement vous

donnera un commis-voyageur dont il paiera la moitié des frais... »

Mais les commerçants de Birmingham prirent très mai ces propositions.

Toutefois, dans la Grande-Bretagne, les oversea Trade acts de 1920 et 1921 donnèrent au Board of Trade le droit de faire des avances aux Maisons britaiiniques qui se livreraient à des exportations dans un certain nombre de pays épuisés par la guerre et de garantir une large partie des dettes qui pourraient en résulter. Ces mesures donnèrent peu de résultats. Au lieu de les rapporter on a. en 1921, par le Trade Facililies act donné au Board of Trade le droit « d'accorder des crédits et de fournir des garanties pour des affaires d'exportation autres que la vente des munitions de guerre, entre la Grande-Bretagne et toute autre nation ». La durée des crédits a été étendue jusqu'en 1917. La garantie peut être de 100 pour 100 de la valeur des factures, si le crédit ne dépasse pas douze mois; s'il s'étend jusqu'à l'extrême délai, elle est limitée à 42 1/2 0/0. La Russie est formellement exclue de l'application de cet act.

Aux Etats-Unis, on a rétabli la War Finance Corporation pour ouvrir des crédits énormes aux agriculteurs qui se plaignaient de la baisse des prix. Ils ont formé u:n bloc dans le Congrès. Ils 'ont obtenu que le Fédéral Reserve Board comptât un membre uniquement cliargé de représenter leurs intérêts. Ils ont constitué ainsi dans la nation une caste à part.

Cependant, le Journal of Commerce de New-York, du 29 juillet 1922, déclarait que personne ne croyait que le rétablissement de la situation agricole lui fût dû. La vérité était que le cultivateur avait rétabli ses affaires en liquidant ses stocks, aux prix possibles, comme ont fait beaucoup d'industriels, puis les récoltes ont été bonnes, les prix se sont un peu relevés et il doit marcher maintenant sut* un terrain solide.

Actuellement, en France et dans d'autres pays, la réaction a été si forte que partout, dans les jouirnaux, dans les discours même officiels, on entend répéter des anathèmes contre l'Etat. C'est exagéré. La dissolution de l'Etat aboutit à l'anarchie. Il doit remplir l'attribution essentielle que je rappelais à Londres : assurer la sécurité intérieure et extérieure de la nation.

C'est là sa fonction indispensable. Tous les hommes

d'Etat doivent s'attacher à la lui faire remplir. La plupart, au lieu de concentrer sur elle toute leur attention et toutes ses ressources, ont voulu multiplier ses tâches et, en le chargeant de tout faire, ont abouti au résultat qu'il fait tout mal.

Disperser les forces de l'Etat, c'est l'afTaiiblir. Et il est absurde de lui procurer des milliards pour qu'il soit incapable de remplir son rôle nécessaire.

M. Giolitti n'ayant osé assumer la responsabilité de la répression contre les ouvriers qui avaient envahi des usines et certaines propriétés, les fascistes se sont substitués au gouvernement. Ils envahirent les villes, incendièrent des bourses du travail et des journaux socialistes, tuèrent ceux qui leur résistaient; et, en commettant des crimes, ils affirmaient qu'ils représentaient l'ordre; le 27 août, leur chef, M. Mussolini, disait : « Le programme fasciste, c'est de gouverner l'Italie; si le gouvernement ne veut pas se suicider, il nous laissera suivre la voie légale : autrement, nous marcherons sur Rome. »

Quand les fascistes tuaient et incendiaient, ils observaient la légalité de l'anarchie; le suicide du gouvernement n'était ni au conditionnel ni au futur : il a été accompli le jour où, après avoir toléré les crimes des socialistes, laissant les fascistes remplir le devoir qui lui incombait, il a été obligé de les assurer d'une impunité au moins égale à celle dont il avait couvert les envahisseurs d'usines.

Et M. Mussolini a pris un pouvoir laissé vacant.

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