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LA RICHESSE ET LA PROPRIÉTÉ

I. Le besoin. — « Le besoin économique est celui d'un « objet matériel ». — Erreur. — .T.-B. Say : Produits immatériels. — En réalité services. — inconséquence de Stuarl Miil. — La richesse est la quantité relative des utililés ayant un pouvoir d'achat possédées par un individu ou un groupe d'individus.

II. L'origine de la propriété. — Fait nécessaire. — La propriété, juridique. — Constatation du lait. — Jus utendi, fruendi, abutendi. — La propriété est la (acuité exclusive pour un individu ou un ijroupe d individus duser et de disposer d'utilités déterminées.

I. Rien ne se crée, rien ne se perd : telle est la formule fondamentale de la science moderne. L'homme ne crée pas des objets, il utilise les forces et les objets matériels ; cette utilisation comporte une appropriation.

Ricardo, Malthus, Sismondi, Courcelle-Seneuil, considéraient toute utilité économique comme un objet matériel (1). Or, la santé est une utilité, la sécurité est une utilité.

D'après la théorie de M. Courcelle-Seneuil, les médecins n'auraient droit à aucun honoraire, les gouvernants non plus (2).

Cependant, ma santé fait partie de mes forces, et je puis louer l'usage ou céder le produit de mes forces.

L'échange implique diversité et réciprocité de sei-vices. La santé est une utilité pour moi, je l'achète au médecin en échange d'une rétribution qui sera une utilité pour lui.

Il y a « utilité » pour l'homme, non seulement quand

(1) Voir, pour l'analyse physiologique du « besoin », LETOun- NEAU, Physiologie dés pussions, la Sociologie ; — André Lefèvrf, la Philosophie, pp. 538-540.

(2) Traité d'Economie politique, t. I, p. 25.

il se procure une satisfaction, mais encore quand il s'épargne une peine. Toute satisfaction d'un désir, tout soulagement d'une peine représente une valeur.

Le médecin a une valeur, l'acteur a une valeur, la liberté civile et religieuse ont elles-mêmes une valeur. Nul ne niera les effets économiques de la Révocation de l'Edit de Nantes.

J.-B. Say dit parfaitement : « L'industrie du médecin, l'industrie d'un administrateur de la chose publique, d'un avocat, d'un juge satisfont à des besoins tellement nécessaires, que, sans leurs travaux, nulle société ne pourrait subsister. Les fruits de ces travaux sont tellement réels qu'on se les procure au prix d'un autre produit matériel. »

Il donne au résultat de l'industrie d'un médecin le nom de produit immatériel pour l'opposer à produit matériel. Cette distinction est fausse ; nous ne pouvons jamais créer de matière ; il n'y a en fait, que des utilités, les utilités peuvent être inhérentes à des objets : mais les utilités comprennent tous les services donnant lieu à des échanges. Ce sont toujours des services qu'on achète ou qu'on vend. Un médecin est un entrepreneur de guérisons.

Du reste, Charles Dunoyer (1) a fort bien montré la contradiction existant chez la plupart des auteurs qui appellent travaux improductifs ceux qui ne s'incorporent pas dans un objet matéi'iel ; et tous arrivent à reconnaître l'utilité des résultats productifs de ces prétendus travaux improductifs.

Malthus a rapproché à Mac Culloch de n'avoir pas fait suivre le mot « produits » de l'épithète « matériels ». John Stuart Mill constate (2) que « l'adresse, le talent, l'énergie et la persévérance des artisans d'un pays font partie de la richesse de ce pays tout aussi bien que les machines et les outils du travail ». Il définit la richesse : ] (( Toutes les choses utiles ou agréables qui possèdent une \ valeur échangeable. )>

Mais, par une inconséquence très fréquente chez lui, il revient dire : « Quand, dans ce traité, je parlerai de

(1) Dictionnaire d'économie politique (1" édit.), article Produc-' tion.

(2) Principes d'économie politique, part I, p. 5.

i.A Rîciii:ssr: et i.a propriété 33

.;l richesse, c'est de la richesse matérielle seule qui sera .[uestion, et, par travail productif, j'entends le travail dont l'emploi produit les utilités incorporées aux objets matériels (4). »

Cependarxt, si nous remontons à l'origine du mot de richesse, nous voyons que Reich signifie puissance, et Heichthiim, richesse. Chez les Latins, opes signifie, à la fois, force et richesse. Wealth, en anglais, veut dire : bien et richesse. Dans la langue espagnole, on appelle ricos hombres, les hommes riches et puissants.

Est riche, celui qui, pouvant échanger beaucoup de services, peut obtenir beaucoup d'utilités. La richesse, c'est le pouvoir d'achat.

Est-ce que les grands médecins, les grands acteurs ne constituent pas une partie de la richesse de la France ? Demandez-le aux étrangers qui viennent consulter les premiers et admirer les seconds !

Est utilité tout ce qui peut concourir à la satisfaction des besoins de l'homme. La richesse, c'est la possession des utilités.

Le mot richesse s'applique à la quantité relative des utilités possédées par un individu ou un groupe d'individus.

II. Adam Smith a intitulé son grand ouvrage : Un Examen (Enquiry) de la nature et des causes de la Richesse des nations : Jean-Baptiste Say a donné comme sous-titre à son Traité d'économie politique : Simple exposition de la manière dont se forment, se distribuent et se consomment les richesses. Mais la richesse n'est qu'un résultat. Nulle part, dans les phénomènes juridiques et économiques, on ne voit la richesse en action. L'avare légendaire, qui a son trésor dans sa cave, est riche ; le grand propriétaire est riche ; le grand banquier est riche. Ce terme signifie que les uns et les autres ont un grand pouvoir d'achat.

Le mot richesse ne se trouve pas dans la langue juridique. Quand l'individu commence à avoir le sentiment de sa personnalité, il entend conserver pour soi le poisson qu'il a pris, le fruit qu'il a cueilli. Si quelqu'un veut le repousser de la partie du sol où reposent ses

(4) Principes d'économie politique (Ibid.), t. I, chap. III, § 3.

pieds, il regimbe. S'il a des armes, im canot, ime hutte, un chien, il les considère comme des prolongements de sa personnalité ; et il n'entend pas que d'autres y touchent. Au fur et à mesure que la personnalité humaine se développe et prend conscience d'elle-même, la propriété s'individualise et s'étend : elle passe de l'objet immédiatement préhensible, comme l'aliment ou la trique primitive, à des objets en dehors du contact immédiat de l'homme. La propriété est juridiquement constituée quand l'individu n'a plus besoin de défendre luimême par la force les utilités à son usage ; il sait alors que si un usurpateur veut lui prendre son outil, son manteau, son chien, sa hutte, les fruits de son champ, la force collective viendra à son secours pour protéger ses possessions.

L'adaptation des objets extérieurs aux besoins de l'homme, l'air respiré, l'aliment ingéré, est un fait nécessaire sans lequel il n'y a pas de vie organique ; et cet acte d'adaptation constitue le droit de propriété. Il n'y a pas de vie sans propriété. Le fait a précédé le droit, comme l'empirisme précède la science. La loi ne crée pas la propriété, elle la garantit et en détermine les modes. Le droit est la conscience du fait. C'est un fait qu'a constaté le droit romain quand il a défini la propriété : jus utendi, fruendi, abutendi, le droit d'user, de jouir, de disposer.

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