CHAPITRE IX
I. Etalon de la valeur. — Impossibilité. — Adam Smith et la mesure de la valeur. — « Valeur égale à la quantité de travail que la denrée met son vendeur en ciat d'acheter. » — « Le travail est la mesure de la valeur, non la monnaie. » — « Travail invariable dans sa valeur propre. » — « Le travail est le prix réel, la monnaie est le prix nominal. »
n. Ricardo : Travail, fondement de la valeur des marchandises. — Travail direct et indirect. — Inégalité de la valeur du travail. — La théorie de la mesure de la valeur par le travail en contradiction avec la loi de l'offre et de la demande. — Restriction de Ricardo. — L'augmentation de la production augmente l'utilité, mais non la valeur. — Antinomie de l'utilité et de la valeur. — Hypothèses de Ricardo. — Insuffisance du compte du travail comme fondement de la valeur. — Conséquences de la théorie de Ricardo d'après Macleod.
III. Rodbertus : « Le temps normal de travail fait régler la valeur par la « volonté sociale ».
IV. Karl Marx : « La force de travail ». — La troisième et mystérieuse quantité dans l'échange. — « La valeur est une manière sociale de compter le travail. » — « Une époque dans l'histoire de l'humanité ». — Déception. — Aveux marxistes.
— Abandon de sa formule par Karl Marx lui-même. — Le fondement du socialisme scientifique se réduit à rien.
V J.-B. Say : L'utilité et les frais de production. — Un fondement subjectif et un fondement objectif.
VI. Bastiat, Charles Dunoyer, R. de Fontenay : Les trois éléments du service humain. — Deux acceptions du service rendu : 1° le travail ; 2° la demande. — Deux conditions de la valeur de l'argent naturel. — Tout argent naturel, toute [orce naturelle possédée par un homme et qu'un autre homme iuge utile pour lui a une valeur.
VII. L'école autrichienne et l'utilité-limite. — Les cinq sacs de blé. — L'utilité-limite du produit final. — Les acheteurs et vendeurs de chevaux. — Le filateur de coton et l'utilité-limite.
— L'utilité-limite est une conception subiective ne répondant à aucune réalité.
VIII. Les cinq théories de la valeur. — Une définition. — La valeur est le rapport de l'utilité possédée par un individu ou un groupe au besoin et au pouvoir d'achat d'un ou de plusieurs individus. — Le prix est l'expression de ce rapport en monnaie.
I. Proudhon et autres socialistes ont beaucoup agité la question de l'étalon de la valeur. Ricardo leur avait
répondu d'avance qu'il est impossible de se procurer une marchandise qui fût une mesure type à l'abri des variations de la valeur (1) ; mais il les expliquait en disant : <( Il n'en est aucune qui ne nécessite pour sa production des quantités variables de travail. »
Adam Smith, suivant une idée de Locke, avait cru trouver la mesure de la valeur dans le travail, mais non pas dans le travail qui a contribué au produit à vendre, mais dans le, travail que la vente de ce produit met à même le vendeur d'acheter ou de commander. « La valeur d'une denrée quelconque, pour celui qui n'entend pas la consommer soi-même, est égale à la quantité de travail que cette denrée le met en état d'acheter ou de commander (2). » Il en concluait que le travail est la vraie mesure de la valeur échangeable de toutes les marchandises.
Adam Smith continue intrépidement : « Le travail paraît à l'employeur tantôt d'une plus grande, tantôt d'une plus petite valeur. Il lui paraît cher quand il l'achète avec une plus grande quantité de marchandises, bon marché quand il l'achète avec une plus petite quantité. En réalité, ce sont les marchandises qui sont bon marché dans le premier cas et chères dans le second. »
II, Ricardo suit Adam Smith. Il déclare que <( le travail est le fondement de la valeur des marchandises et que la quantité relative de travail qui est nécessaire à leur production est la règle qui détermine les quantités respectives de marchandises qui seront échangées (3) » Mais tandis que pour Smith, la valeur d'une denrée est égale à la quantité de travail que cette denrée . mettrait son vendeur en état d'acheter, pour Ricardo c'est le travail, employé directement ou indirectement dans la marchandise, qui fixe la valeur.
<( Directement ou indirectement » : Ricardo désigne, par ce dernier adverbe, le travail employé à obtenir les instruments de production. Chez un peuple primitif la valeur d'un castor et d'un daim ne se mesure pas seulement au temps et au travail employés à sa destruction, mais au temps et au travail nécessaires au
(1) Principles of polilical econ., chap. I, § 6.
(2) An\M Smith, L. I, chap. V.
(3) Principles o( polilical econ., chap. IV.
chasseur pour acquérir l'arme dont il s'est servi, c'est-à-dire son capital (chap. I § 4). Ainsi dans une livre de coton filé, la valeur du travail, compris dans la construction du métier, comptera pour quelques millionnièmes. C'est ce que Ricardo appelle « coût de production ».
Ricardo reconnaît que le travail d'un manœuvre et que celui d'un joaillier ne sont pas de qualité égale. Toutefois, cette proportion, reconnue et déterminée depuis longtemps, conserve sa place dans l'échelle des valeurs. En comparant la valeur à deux époques différentes, si cette pièce de drap qui valait deux pièces de toile, en vaut maintenant quatre, on peut conclure qu'il faut plus de travail pour fabriquer le drap ou moins pour fabriquer la toile (chap. I, sec. 2).
Voici d'autres divergences. Ricardo fait cette observation à l'égard de la théorie d'Adam Smith. « Si, dit-il, la quantité de travail fixée dans les marchandises règle leur valeur échangeable, chaque augmentation de la quantité de travail doit augmenter la valeur de la marchandise sur laquelle elle porte et chaque diminution doit la diminuer (1). )>
Mais, comme Jean-Baptiste Say l'a fait observer, si cette augmentation de travail augmente la valeur d'une marchandise, elle en diminue la demande ; et par cela même, elle entraîne l'abaissement du prix. L'effet est donc contraire à celui qui est prévu par Adam Smith.
Cependant Ricardo admet que toutes les marchandises sont soumises à des variations de prix accidentelles et temporaires. « L'élévation et la chute des prix élèvent ou abaissent les profits, appellent ou éloignent le capital. »
Ricardo reconnaît qu'Adam Smith a eu tort de dire que si le même travail peut acheter une plus ou moins grande quantité de marchandises, c'est la valeur des marchandises qui change et non celle du travail. Mais il n'en conclut pas moins que « c'est la quantité comparative des denrées que le travail peut produire qui détennine
(1) Chap. I, secl. 1.
56 I.A SCIENCE ÉCO-NOMIOUE
leur valeur relative, présente ou passée, et non les quantités comparatives de denrées qu'on donne à l'ouvrier en échange ou en paiement de son travail ».
Il en arrive à une généralisation étonnante : « Les étoffes de coton, les toiles et les draps, haussent tous de prix par la cherté du blé, mais ils renchérissent en raison de la plus grande quantité de travail employé à la production des matières premières dont ils s"ont fabriqués, et non en raison de ce que le manufacturier a payé plus cher les ouvriers employés à la fabrication de ses étoffes. Dans tous les cas, les marchandises haussent parce que plus de travail a été dépensé pour elles mais non parce que le travail qui a été dépensé pour elles, était d'une plus haute valeur.
« Les ouvrages de bijouterie, de fer, d'argenterie et de cuivre n'éprouvent pas de hausses attendu qu'il n'entre dans leur composition aucun produit brut de la culture de la terre. » (Ch. VI.)
Ricardo affirme que la cherté du blé fait hausser le prix des étoffes de coton. Il oublie de le prouver. Le contraire semble probable. Le consommateur étant obligé de dépenser davantage pour son pain perd une partie du pouvoir d'achat qu'il aurait pu consacrer à des étoffes de coton.
Admettons cependant l'exactitude du point de départ de Ricardo : il prétend que « les marchandises haussent parce qu'elles ont nécessité plus de travail et non parce que le travail dépensé en elles a été d'une valeur plus élevée. »
Cela voudrait dire qu'à quantité égale de travail, il y a eu moins de blé et que c'est pour ce motif que toutes les marchandises ont augmenté. La relation de cause à effet est difficile à percevoir.
Cependant il affirme (ch. I, § 4) « que toute augmentation de salaire entraîne nécessairement une baisse dans les profits ». Il n'admet pas que, si le travail est plus efficace, cette augmentation de salaire n'est pas incompatible avec une augmentation de profits. Il dit : (ch. XX) : « Par l'invention des marchandises, par plus d'habileté, par une division mieux entendue du travail, par la découverte de nouveaux marchés où l'on peut faire des échanges plus avantageux, un million d'hommes peuvent, dans un état donné de la société, produire le double, le
triple des richesses, des choses nécessaires, utiles ou agréables, qu'ils produisaient auparavant, mais ils n'ajoutent rien à leur valeur ; c'est que la valeur de chaque chose augmente ou baisse en proportion de la facilité ou de la difficulté de sa production, ou en d'autres termes en proportion de la facilité ou de la difficulté de sa production. Supposons qu'un certain nombre d'ouvriers puissent produire mille paires de bas et qu'avec des machines ils en produisent deux mille, la valeur des deux mille sera exactement la même que celle des mille précédentes, parce que ces deux quantités seront ce le résultat de la même quantité de travail ». De plus la valeur aura diminué, parce que <( la quantité non consommée des mille bas produits précédemment aura diminué ».
Il en résulte donc que l'augmentation de la richesse est destructive de la valeur. C'est sur cette assei'tion que Sismondi a fondé toute son économie politique et que Proudhon a édifié ses Contradictions Economiques avec ce sous-titre : Philosophie de la Misère.
C'est l'antinomie entre l'utilité et la valeur : plus les utilités se multiplient, plus elles baissent de valeur ; et, par conséquent, l'abondance, c'est la ruine. En vertu de ce raisonnement, les ouvriers ont raison de briser les machines ou d'essayer d'en neuti'aliser l'effet, les protectionnistes de demander des barrières de douanes.
Pour rendre plus clair le raisonnement de Ricardo, il faut se servir à la place du mot richesse du mot « utilités ». L'épargne du travail par les inventions augmente le nombre des utilités et fait baisser la valeur de chacune d'elles. Deux mille paires de bas sont produites avec la même quantité de travail. Logiquement, d'après ses principes, elles doivent avoir la même valeur que mille paires de bas.
Il y a eu augmentation d'utilité, sans qu'il y ait augmentation de valeur absolue ; mais il n'y a pas eu non plus diminution de valeur absolue, et il y eu augmentation d'utilité, c'est-à-dire avantage pour tout le monde.
Il est possible que la valeur absolue des deux mille paires de bas soit inférieure à la valeur absolue des deux mille paires de bas primitives, pour deux motifs :
(1) DijNNiNO Macleod, The Principles a economical philosophy, t. I, pp. 309-331.
1° le prix de revient en est de beaucoup inférieur ; 2^' l'offre dépasse la demande.
Ce sont de nouvelles questions qui se posent et que nous aborderons, mais elles prouvent combien la formule de Ricardo de la mesure de la valeur par la quantité de travail est insuffisante ; il en a lui-même quelque perception, car, contrairement à Adam Smith, 1° il considère la rareté comme un élément de valeur ; 2° s'il n'admet pas Futilité comme élément de valeur, sous prétexte que la chaleur et la lumière du soleil sont gratuites, il la juge cependant comme un élément indispensable.
Macleod a fait observer avec raison que si la thèse de Ricardo, que le travail €st la cause de la valeur, est exacte :
1° Toutes les variations dans la valeur devraient être dues à des variations dans le travail ;
2° Toutes les choses produites par une égale quantité de travail devraient être d'égale valeur ;
3° La valeur devrait être proportionnelle au travail ;
4° Une chose produite par le travail devrait toujours avoir une valeur égale.
III. Vers 1842, Rodbertus, s'inspirant de la formule de Ricardo, prit pour mesure de la valeur « le temps normal de travail » (arbeiszeit). Mais « une journée de travail n'ayant pas la même valeur productive dans les différents genres de production, on estimera ces travaux différents les uns par rapport aux autres et on les exprimera uniformément en temps normal de travail ». Une journée de travail contient autant d'heures d'horloge ; une heure de travail contient autant de minutes, qu'il y a de genres de travail. Mais qui déterminera la durée variable de ces heures et de ces minutes ? qui ? « La volonté sociale ». « L'administration économique donnerait à chaque producteur un reçu de tant de travail normal, représenté par le produit réel qu'il a créé d'après les règles ci-dessus. » Rodbertus admettait lui-même que, « sans des lois spéciales, il était impossible que le travail fût la mesure de la valeur. » Il ne s'agit donc pas ici d'une loi économique, mais d'une loi positive.
IV. Karl Marx entend n'être pas confondu avec Rodbertus ; et ses disciples s'indignent quand on pi'étend
qu'il a subi son influence ; mais il n'en a pas moins fondé toute sa théorie de la valeur sur celle de Ricardo.
Seulement il prétend l'avoir transformée. Au mot travail, il substitue les mots « force de travail », ce qui, aux yeux d'Engels, constitue sa grande découverte. Il part d'une des vérités qui sont le fondement des mathématiques : deux quantités égales à une troisième sont égales entre elles. De là, il conclut :
« Une quantité de froment est égale à une quantité quelconque de fer. Il existe entre eux quelque chose de commun : les deux objets sont égaux à un troisième qui, par lui-même, n'est ni l'un ni l'autre, chacun des deux doit être réductible au troisième, indépendamment de l'autre. » (Le Capital, t. I, ch. I).
Dans le troc, ces deux objets sont égaux au désir réciproque des deux possesseurs respectifs de les échanger et à la mesure de ce désir. Quand la monnaie sert de commun dénominateur à l'échange, c'est à telle et telle quantité de monnaie que les deux quantités sont égales.
Karl Marx ne saurait tenir compte des faits qui aboutissent à cette conclusion. Il préfère supposer que cette quantité est la quantité mystérieuse de travail incorporée dans le froment et dans le fer. Telle est la grande découverte de Karl Marx : « La valeur d'une marchandise est déterminée par le quantum de travail matérialisé en elle, par le temps socialement nécessaire à sa production. » (T. I, chap. VII, § 2.)
Karl Marx déclare que la « valeur n'existe que dans un objet ». Cependant la force de travail n'est pas un objet ; c'est l'expression d'un effort qui peut même rester sans résultat. Pour répondre à cette observation, Karl Marx déclare que « l'homme est lui-même un objet, en tant que simple existence de force de travail ». (T. I, chap. VIII). Puis Karl Marx nous affirme que « la valeur d'un article veut dire non sa valeur individuelle, mais sa valeur sociale ». (T. I, chap. XII).
« La valeur n'est autre chose qu'une manière sociale particulière de compter le travail employé dans la production d'un objet » (T. I, ch. I, p. 32.)
Cette définition contient des mots vagues comme celui de « manière », complété par les deux épithètes <( sociale particulière » ; la pratique des marchés, qui se font tous les jours, n'indique pas que la valeur est une manière
quelconque de compter le travail et que la quantité de travail incorporé dans une marchandise constitue sa valeur. Mais Karl Marx avait eu soin lui-même d'affirmer l'importance de la formule qu'il donnait : « La découverte de la nature de la valeur marque une époque dans l'histoire du développement de l'humanité (1). » Karl Marx s'attribuait modestement cette gloire, qui appartient en propre à Ricardo.
Cependant, depuis, Engels a dit que « si la loi de la valeur de Marx ne pouvait pas être considérée comme exacte, elle était cependant trop vague et pouvait être exposée avec plus de précision ».
Werner Sombart, dans un exposé du système de Karl Marx, approuvé par Engels, déclare que « la loi de la valeur n'est pas un fait empirique, mais un fait de la pensée ». C'est « un adjuvant pour notre esprit ». Un autre disciple, Bernstein la considère comme une « conception subjective » ; et Karl Marx, dans son troisième volume, a reconnu lui-même qu'elle était en dehors de toute réalité en disant : « Le prix de la production comprend non seulement la force de travail et la durée de travail, mais encore le profit moyen pour le capitaliste. »
Le fondement du socialisme scientifique se réduit donc à rien.
V. D'après J.-B. Say, « la valeur est la quantité d'autres choses échangeables qu'on peut obtenir en échange d'une chose ».
La valeur représente : 1° l'utilité qui détermine la demande ; 2° les frais de production qui bornent l'étendue de cette demande, car on cesse de demander ce qui coûte trop de frais de production (2).
La valeur d'un objet s'élève d'autant plus qu'il est plus demandé et moins offert et baisse d'autant plus qu'il est moins demandé et plus offert.
Ce ne sont donc pas les frais de production seuls qui fixent la valeur.
Lorsque les frais de production augmentent, pour que la valeur échangeable augmentât, il faudrait que le rapport de l'offre et de la demande restât le même ; il fau-
(1) Le Capital, t. I, chap. I, p. 29 (trad. franc.).
(2) Traité d'Economie politique. — Epitome d'Economie politique. — Cours d'Economie politique, 1" partie, chap. II et III.
drait que la demande augmentât aussi ; et forcément elle diminue.
J.-B. Say spécifie que parmi « les choses )> qui ont une valeur se trouvent une journée d'ouvrier, le conseil d'un médecin, une représentation théâtrale (1).
Dans le système de Say, la valeur a un fondement subjectif, Vutilité, et un fondem,ent objectif, les frais de production.
VI. Bastiat, Charles Dunoyer, R. de Fontenay, déclarèrent : « Les utilités fournies par les agents naturels n'ont pas de valeur ; les services humains seuls valent, » et Bastiat résume ce système dans la formule suivante : « La valeur, c'est le rapport de deux services échangés » (2).
Seulement, Bastiat et les économistes immatériels refusent d'admettre que tout service humain se compose de trois éléments :
1° Utilité fournie par la nature : nerfs, muscles, puissance cérébrale, air, eau, sol, etc. ; 2° l'effort qu'il a nécessité ; 3° le besoin qu'a de ce service celui à qui on le rend ; car tout service implique besoin.
Ayant négligé de décomposer ainsi les éléments qui constituent un service, Bastiat et R. Fontenay ont déclaré que la valeur avait pour unique base l'effort que le service a coûté ou l'effort que le service a épargné ; que la valeur ne s'applique jamais à l'utilité des choses, mais toujours à l'utilité des services humains, que « les agents naturels n'ont rien à réclamer comme valeur dans l'œuvre de la production ».
Bastiat dit :
(( Je me promène. Un heureux hasard me fait mettre la main sur un superbe diamant. Me voilà en possession d'une grande valeur. Pourquoi ? Est-ce que je vais répandre un grand bien dans l'humanité ? serait-ce que je me suis livré à un long et rude travail? Ni l'un ni l'autre. Pourquoi donc a-t-il tant de valeur ? C'est, sans doute, parce que celui à qui je le cède estime que je lui rends un grand service. » Et il conclut : « La valeur n'est pas dans le diamant : elle est tout entière dans les
(1) Cours d'Economie politique, 1" partie, chap. II et III.
(2) Harmonies économiques, chap. V.
02 LA SCIENCr ÉCONOMIQUE
services rendus et reçus à l'occasion de ces choses, et déterminé par le libre débat des contractants. »
Fort bien : mais si le diamant n'existait pas, il n'y aurait pas de contractants, il n'y aurait pas de services échangés. L'utilité est subjective, avons-nous dit. Evidemment, elle n'est pas dans le diamant lui-même : elle est dans l'utilité que certaines personnes attribuent au diamant ; mais cette utilité est inséparable du diamant ; le service rendu par le détenteur du diamant est attaché au diamant. Ce terme service est employé par Bastiat, dans les deux exemples ci-dessus, dans deux sens différents : dans le premier exemple, il représente le travail ; dans le second, il représente la demande.
Pour qu'un agent naturel ait une valeur, il faut deux conditions :
1° Qu'il soit possédé par un être humain ;
2° Qu'un autre être humain éprouve le besoin d'en user.
Tout agent naturel, toute force naturelle possédés par un homme et qu'un autre homme juge utile, pour lui a une valeur.
VII. L'Ecole autrichienne, représentée par Charles Menger, Wieser et Bœhm-Bawerk, déclare que la valeur d'un bien se détermine par son utilité-limite, et ils en font (( la pierre angulaire de toute la théorie de l'Economie ».
Voici l'exemple fondamental inventé par M. Bœhm- Bawerk.
Un colon, vivant loin du monde, possède cinq sacs de blé : un sac de blé lui est rigoureusement nécessaire jusqu'à la prochaine moisson ; un second sac lui est encore nécessaire comme complément de ration ; un troisième sac servira à la volaille ; un quatrième sac à fabriquer de l'eau-de-vie ; un cinquième à nourrir des perroquets qui l'amusent. La valeur de chaque sac de blé correspond à un numéro : le premier à 16, le second à 8, le troisième à 6, le quatrième à 4. le cinquième à 1.
Si le colon vend un sac de blé, celui qu'il vendra, c'est le sac de blé destiné aux perroquets, celui qui vaut 1, et M. Bœhm-Bawerk conclut que « la valeur de chaque sac de blé sera déterminée par celle du sac qui sert à nourrir les perroquets parce que, si les sacs sont égaux, l'un à l'autre, il sera de même absolument égal, pour le colon,
de perdre le sac A, ou le sac B, pourvu seulement qu'il reste encore derrière le sac perdu quatre autres sacs pour satisfaire les besoins plus importants. » M. Bœhm Bawerk en conclut que la valeur se détermine par « l'utilité minima », mais cette hypothèse pittoresque ne peut s'appliquer aux conditions ordinaires de la vie. Le producteur qui produit ce dont les autres ont besoin, ne calcule pas la valeur de sa marchandise de cette manière. Il n'a pas à sacrifier le luxe du sac de blé destiné aux perroquets, il produit pour vendre.
Voici une autre hypothèse qui se rapproche plus de notre vie actuelle.
Menger et Bœhm-Bawerk considèrent la valeur des machines et celle de tous les « biens productifs » comme dépendant de Vutilité-li-mite du produit final.
(( Supposons, dit M. Bœhm-Bawerk, qu'un article de consommation A provienne d'un groupe de biens productifs du deuxième ordre (G 2) (1) ;» celui-ci à son tour d'un groupe de troisième ordre (G3), dérivant lui-même d'un groupe de quatrième ordre (G*), et ainsi de suite. Par exemple, voici le pain, article de consommation ; comme 02, la farine, le four du boulanger, et le travail du boulanger ; G-', le blé, le moulin, les matériaux pour construire le four, servant tous ensemble à la production du bien du deuxième ordre ; G*, la terre, la charrue, le travail du laboureur, les matériaux nécessaires à bâtir un moulin.
D'où ces deux principes fondamentaux : 1° attendu que de tous les groupes productifs intermédiaires qui passent successivement l'un dans l'autre, dépend la même utilité, la valeur de tous doit être en principe la même ; 2° la quantité de cette valeur commune correspond pouf tous les groupes en dernière analyse à la quantité de V utilité-limite de leur produit final prêt à la consommation.
M. Cornelissen (2) observe que, d'après cette théorie, la valeur du travail du laboureur ainsi que celle de ses moyens de production dépend de la valeur du blé qu'il produit ; cette dernière valeur à son tour, ainsi que la valeur du moulin, des matériaux pour la construction
(1) C'est-à-dire Gut Zweiler Ordnung.
(2) Christian Cornelissen, Théorie de. la Valeur, p. 223.
04 LA SCIENCR KCONOMIOUr:
du four du boulanger, etc., dépend ensuite de la valeur de la farine, du four, et du travail du boulanger, et enfin ces dernières valeurs dépendent encore de la valeur du pain. Ici l'école autrichienne s'arrête. Pourquoi ? Est-ce que le pain ne produit pas de la force de travail, comme la force de travail produit du blé, de la farine, du pain ? et alors la chaîne des déductions de M. Bœhm-Bawerk se continue ainsi : La valeur du pain « dépend » de la valeur de la force du travail produite par le pain, force de travail du laboureur, artisans, ouvriers de fabrique, etc. La valeur de cette force de travail dépend ensuite de la valeur du blé, des légumes, des articles d'industrie, etc., qu'elle produira dans l'avenir. Et ainsi de suite.
Toute la théorie si péniblement échafaudée de M. Bœhm-Bawerk se résume en cette formule qui exprime pour lui la cause de l'intérêt du capital (1) : <( La valeur des biens productifs d'aujourd'hui dîépend de la valeur des biens productifs de demain. »
M. Bœhm-Bawerk dit : « Les producteurs ne produisant que quelques articles qui dépassent de beaucoup leurs besoins, ils attribueront une moindre valeur subjective à leurs propres produits et une valeur relativement plus haute aux produits étrangers. »
Ainsi M. Bœhm-Bawerk s'imagine que le membre d'une firm d'une filature de coton considère que la manufacture produit des milliers de kilomètres de filés au point de vue de son utilité personnelle. Il s'imagine que l'actionnaire d'une Compagnie houillère établit quelques rapports entre les milliers de tonnes qu'elle vend et le chauffage de son cabinet. Ce n'est point le besoin que l'industriel a de ses produits qui fixe l'utilité-limite des prix de vente ; ce sont les besoins des autres. Un industriel n'installe son outillage et ne fabrique qu'à leur intention.
Un produit à certains moments, dans certaines conditions, en répondant à certains goûts, a pour l'acheteur une valeur subjective ; mais pour l'industriel, la valeur subjective se réduit à zéro.
Voici la définition de l'utilité limite de l'Ecole autrichienne :
(1) Voir inlrà, liv. IX-
« Le prix général de vente sera le coefficient de désir le plus fort de tous ceux qui se sont portés à l'enchère du dernier produit à vendre ; donc le plus faible de tous les désirs qui reçoivent satisfaction par la consommation de l'objet. »
La théorie de V utilité-limite est une conception subjective qui ne répond à aucune réalité.
VIII. On peut classer les définitions de la valeur de la manière suivante :
1° Confusion entre Vutilité et la valeur, qui oblige à ajouter divers compléments au mot valeur : valeur d'usage et valeur d'échange (Adam Smith) ;
2° La valeur résulte du travail (Ricardo, Rodbertus et Karl Marx) ;
3° Incorporation de la valeur dans les choses, considérées comme des utilités en elles-mêmes (Turgot, .Condillac, Éossi, G. de Molinari) ;
4° La valeur est déterminée par Vutilité qui est reconnue, non par son possesseur uniquement, mais par toute autre personne (J.-B. Say) ;
5° La valeur résulte des services humains indépendants du capital objectif (Bastiat.)
Voici la définition que j'ai proposée : La valeur est le rapport de Vutilité possédée par un individu ou un (iroupe d'individus aux besoins et au pouvoir d'achat d'un ou de plusieurs autres individus.
Le prix est Vexpression de ce rapport en monnaie.