CHAPITRE XII
DÉFINITION DE LA SCIENCE ÉCONOMipUE
Etymologie. — La science et l'empirisme. — Confusion. — La Richesse : terme impropre. — Définilions allemandes. — L'Economique. — Autres dénominations. — Définition de P. Leroy-Beaulieu, Mac Culloch, Macleod, Seligman : La science des valeurs et des échanges. — Elle a pour obiet de déterminer les lois générales et immuables, con[ormément auxquelles se (ont les échanges et s'établissent les valeurs. — Rien n'est gratuit. Tout se paye.
J'ai retardé jusqu'ici de donner une définition de la Science Economique, parce qu'elle n'aurait pu être comprise auparavant. Economie vient des deux mots grecs oV/.oç et ôo|j.oi , maison et règle. Sous le nom de maison, Xénophon comprend tout ce que les hommes possèdent. Littéralement, elle est la science des choses possédées par l'homme. On a ajouté à ce mot celui de -dX-.;, ville, société. D'après cette etymologie, l'économie politique est donc simplement l'art d'augmenter les ressources, la richesse, la fortune d'une société. Ces deux termes expriment la confusion entre la science et l'art : la science est la recherche de la vérité, l'art consiste à appliquer les vérités dégagées et souvent à agir sur les données empiriques obtenues. Il y avait longtemps que l'homme se servait du levier quand on en a fait la théorie ; et l'humanité n'a pas attendu la chimie pour respirer et se nourrir. Partout l'empirisme précède la science.
Au début des connaissances, pas de classements ; des sciences ambitieuses, à conceptions illimitées et confuses. Les sciences ne se spécialisent qu'au fur et à mesure de leurs progrès.
Adam Smith et J.-B. Say mêlent à la science économique beaucoup de choses qui ne lui appartiennent pas.
(1) V. Supra, Liv. I, ch. IL
80 r.A sciEN'cr; économioip:
L'ouvrage d'Adam Smith est intitulé : Un examen (Inquiry) de la Nature et des Causes de la Richesse des Nations.
Smith envisage « l'économie politique comme la science d'un homme d'Etat ou d'un législateur, se proposant deux objets distincts : 1° de procurer au peuple un bon revenu ou une subsistance abondante, ou, pour mieux dire, de le mettre en état de se leâ procurer lui-même .; 2° de pourvoir à ce que l'Etat ou la communauté ait un revenu suffisant pour les charges publiques. Elle se propose d'enrichir en même temps le peuple et le souverain (1). »
Rousseau en avait donné une définition analogue dans son article de V Encyclopédie.
Jean-Baptiste Say fit quelques réserves. Dans le titre même de son Traité d'Economie politique, il indique qu'elle a pour objet la connaissance « des lois qui président à la formation, à la distribution et à la consommation des richesses ».
Ricardo et Malthus n'ont essayé de donner aucune définition. Rossi discute plusieurs définitions, mais n'en propose pas.
J'ai déjà dit que ces titres ne sont pas bons, parce que le mot richesse exprime simplement la quantité des utilités possédées, tandis que lorsqu'elles font fonction économique, elles doivent recevoir le nom de capitaux.
M. Levasseur considère la science économique comme i< la science morale qui a pour objet l'étude des lois naturelles suivant lesquelles, dans l'état social, l'homme produit, échange et consomme des richesses (2). »
Les économistes allemands, de l'Ecole historico-éthique, les « catheder socialisten », Roscher, Fr.J. Neumann, Schmoller, appellent la science économique . Volkswiztschaft, littéralement Economie du peuple, et la limitent à l'économie nationale en même temps qu'ils rétendent à toutes les formes d'activité dans le passé et dans le présent. Ils parlent de tout et en même temps ils subordonnent tout à des considérations politiques.
Les Anglais et les Américains ont abandonné le terme Economie politique et l'ont remplacé par le mot Econo-
(1) Liv. VL
Précis d'Economie politique.
mies (Macleod, Marshall). Ils ont eu raison et, selon la proposition de M. Joseph Garnier, nous devrions dire l'Economique, comme nous disons la Physique.
On a proposé quelques autres termes : Cournot, celui de Chrémastitique, ou science de la richesse ; Courcelle- Seneuil, de Ploutologie (science de la richesse) et d'Ergonomie, arrangement du travail ; Whately, celui de Catallactique, la science de l'échange.
M. Paul Leroy-Beaulieu définit VEconomique : « La science qui constate les lois générales déterminant l'activité et l'efficacité des efforts humains pour la production et la jouissance des différents biens que la nature n'accorde pas gratuitement et spontanément à l'homme (1) ».
La Science Economique n'est pas la science de la production des richesses, c'est la mécanique^ la physique, la chimie, qui, en apprenant à modifier l'état des corps produisent des richesses.
Mais la Science Economique ne s'occupe pas de toutes les lois qui déterminent l'activité et l'efficacité des efforts humains pour la production, etc. Elle ne s'occupe que des produits ou services faisant fonction économique, qui, par conséquent, sont échangeables, ayant une valeur. Mac-Culloch avait eu raison en définissant la Science Economique la Science des Valeurs. Dunning Macleod : « La qualité des choses qui les constitue richesses, étant Vexchangeability, l'échange, les Economiques sont la science des échanges ou du commerce dans son acception la plus large (2). » M. le professeur Seligriian définit aussi la Science Economique, la Science de la Valeur (3).
11 n'y a de phénomène économique que lorsqu'un individu possédant telle ou telle utilité, tel ou tel autre individu a besoin de cette utilité. Tout échange comporte une équivalence de valeurs, et, ce que nous avons à chercher, ce sont les conditions dans lesquelles s'établissent et se modifient les valeurs de tels et tels services, de telles et telles marchandises, de tels et tels capitaux.
(1) Traité théorique et pratique de VEconomie politique, t. L
(2) Philosophy ol PoHtical Economy, t. I et H.
(3) Principles o( Economies, 1904.
La Science EconûiiUque a pour objet de déterminer les lois générales et immuables, conformément auxquelles se font les échanges et s'établissent les valeurs (1).
Quelle que soit celle de ces définitions que l'on adopte, elles ont toutes un caractère commun, la recherche des lois générales et constantes qui déterminent les phénomènes économiques.
De même que toute la chimie a pour point de départ cette vérité: «Rien ne se crée, rien ne se perd», la science économique a pour base ce fait : Rien n'est gratuit. Tout se paye.
(1") Diaeussion de la Société d'Economie polilique, juillet 1896.