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II. — État actuel de la navigation aérienne

Je fus confirmé dans ce dessein par un voyage que je fis à Londres, à la fin du mois de juin dernier, afin d'assister à la

première exposition universelle de la Société aérostatique d'Angleterre^ qui avait été pompeusement annoncée par tous les journaux anglais^. Je me faisais un véritable plaisir de con* stater le fruit obtenu par des efforts sérieux^ par un peuple pratique^ habitué à Tétude des mécanismes^ à la solution d'une multitude de problèmes industriels et scientifiques. Mais f avouerai que jamais peut-être de ma Vie je n'éprouvai un pareil désenchantement.

Je compris alors que certains arts^ jadis perfectionnés, peu* vent, dans quelques cas^ tomber en décadence et s'oublier peut-être. Qui oserait dire que les ballons ne finiraient point par disparaître de la physique^ si on partageait Tindifférence des grands savants patentés? Dans quelques siècles ils auraient, comme la peinture sur verre^ besoin d'être réinventés peut-être.

Les inventeurs avaient poussé jusqu'à un point véritablement extraordinaire l'oubli des principes élémentaires de dynamique aérienne. On eût pu croire qu'aucun d'eux, pour ainsi dire^ ne s'était tenu au courant des expériences faites dans ces dernières années. Ils s'étaient épuisés en combinaisons bizarres pour mettre en mouvement des ailes ou des hélices attachés à l'ëquateur de leurs navires aériens. Aucun d'eux certainement n'avait compris que la puissance développée en un point quelconque de la nacelle se transmet à toute la masse par les cordes de suspension ^

Le seul aérostat qui fut appelé à fonctionner dans cette occasiou solennelle était une montgolfière ambitieuse malgré ses imperfections^ se flattant de faire ce que les meilleurs

^ Nous mentionnerons pour mémoire des vaisseaux destinés à être remplis de gaz hydrogène, et ayant la forme de vaisseaux ordinaires destinés à naviguer sur l'eau. Les ailes destinées à mouvoir ces constructions bizarres étaient quelquefois des ailes naturelles de cygne et môme d'oie.

ballons eux-mêmes ont tant de mal à exécuter. Son propriétaire était venu à Londres pour exécuter des ascensions captives à l'instar de celles qui ont eu lieu à Tavenue Suffren et à rhippodrome de Paris. Son appareil retapé plutôt que perfectionné ne put même pas parvenir à voir l'air une seule fois. Pendant le premier gonflement^ qui fut tenté* le jour même de l'ouverture de l'Exposition^ arriva la catastrophe inévitable que chacun aurait dû prévoir. Un vent médiocre, qui n'aurait pas dérangé l'ascension d'un captif comme celui de l'avenue Suffren, suffit pour renverser un gros globe doué d'une force ascensionnelle très-faible malgré son immense volume ; en eifet, chaque mètre cube d'air chaud donne à peine 2 à 300 grammes, le quart ou le cinquième de ce que produit l'hydrogène dans un captif bien gréé. Les toiles tombèrent sur le fourneau qui devait les gonfler. La combustion fut si prompte que les visiteurs du Palais de Cristal eurent à peine le temps de s'apercevoir du sinistre qui privait les fêtes de leur plus bel ornement! Une lueur aussitôt éteinte qu'allumée^'et la montgolfière avait vécu! !

Malgré le malheur qui a frappé un infortuné compatriote, nous ne nous sentons point la. force de regretter Finsuccès d^une expérience qui était curieuse en 1784 aux jardins du papetier Réveillon, mais qui témoignait, en 4868, d'une sorte d'ignorance relative des conditions nécessaires à l'exécution d'une série d'ascensions captives. Grâce à un miracle d'habileté, le premier des aéronautes, l'intrépide Pilâtre, est parvenu, il y a 86 ans, à enlever sans accident le major d'Arlandes et les dames de Montalembert avec une montgolfière captive. C'est avec celte montgolfière captive qu'il a prouvé au monde civilisé que l'air est navigable. Mais l'aéronautique malgré la résistance des corps savants et des autorités constituées n*en est plus au point où elle se trouvait il y a soixanteseize ans, avant que le coq, l'âne et le mouton eussent accom-

pli leur Toyage de Versailles dans une cage d'osier ; on n'a plus besoin aujourd'hui de convaincre ni prince ni empereur, car il n'y a^ plus d'autorisation à obtenir comme au temps du roi Louis XVÏ, cpii voulait à toute force faire tâter l'air par un condamné à mort^ ^

On se sentait saisi de pitié en présence d'étalages couverts de ^bibelots qui, quoique neufs, semblaient sortir de la boutique d'un marchand de bric-àrbrac. Au premier rang brillait le fameux vaisseau-cigare, ballon-tunnel façonné en hélice, dans l'intérieur duquel un inventeur prétend emprisonner ses passagers. Tyran d'un nouveau genre, il voudrait organiser des chiourmes aériennes dans de grandes cages volantes, que cinq ou six cents écureuils humains feraient tourner assez vite pour qu'elles pussent se visser dans l'air.

Au-dessus de ces maigres produits se balançait le modèle d'un ballon dirigeable que l'on a vu figurer à l'Exposition universelle de Paris. Cette fois, il avait été rempli avec de l'air ordinaire^ entonné dans une baudruche à Taide d'un soufflet. Cet appareil était suspendu entre deux chevilles comme une lanterne, avant l'usage du gaz dans les rues de Paris. Plus près de la grande nef fonctionnait de temps en temps un modèle de chariot volant à vapeur, inventé par M. Springfellow. Ce joli joujou aéronautique se déplaçait dans l'air toutes les fois que l'on mettait en mouvement une machine à vapeur chauffée avec de l'huile de pétrole et imprimant à deux hélices une vitesse de six cents tours par minute. Mais ce qui diminuait beaucoup le mérite de la seule expérience qui attirât un nombre notable de spectateurs, c'est que l'appareil n'était

' Pilâtre eut recours à la gouvernante des Enfants de France, pour obtenir Vçtutorisation d'exposer sa vie. Quelle différence avec les savants dont nous avons parlé plus haut! Si tous les physiciens professaient des opinions aussi prudentes, qu'est-ce qui oserait dire que la science n'a point dégénéré.

point en état de voler seul, quoiqu'il ne pesât que six kilogrammes. Il avait besoin d'être soutenu par une sorte de fil de fer, véritable r^il aérien d'une vingtaine de mètres, sur lequel il se balançait. Il rappelait le fameux câble aérodynamique à Paide duquel on avait in^^né de transporter par air des voyageurs de la place de la Concorde à Saint-Cload^ et qui n'aurait pu réussir que si on avait enfermé câble^ balloD et machine dans une gare allant d'un bout à l'autre de la voie.

Dès 1782, Blanchard avait pu réaliser une expérience bien plus concluante que toutes celles qui ont arraché des cris d'enthousiasme aux badauds de Londres et de Paris. Malgré toutes les brochures qui ont été publiées, tous les discours qui ont été prononcés^ on peut dire que depuis l'invention des ballons, U plus lourd que Voir n'a point fait un seul pas !

Blanchard, qui ignorait alors à quelles brillantes destinées le plus léger que Vair allait le conduire, s'était attaché à^s espèces d'ailes derrière les brasi Mais le futur aéronaute se rendait trop bien compte de la difficulté du problème dont il poursuivait la solution pour chercher à arrêter par les cornes le taureau volant. Il s'était fait accrocher par une ficelle qui passait par une poulie placée au haut d'un poteau fiché dans une des cours de* la rue Taranne, et dont l'autre extrémité portait un contre- poids. En agitant avec courage et vigueur ses ailes, il parvint à s'élever sans être complètement équilibré, diminuant ainsi par le mouvement de ses appareils le poids qui le retenait à la surface de la terre.

Combien il était loin du vol de l'aigle et même du pigeon 1 Mais combien n'était-il pas mieux avisé que l'inventeur anglais, qui s'était fait suspendre à l'extrémité d'une corde? Car n'ayant point pensé à se faire partiellement équilibrer à l'aide d'un contre-poids, cet émule attardé de Blanchard né put quitter terre quoiqu'il remuât' ses bras-ailes avec vigueur et

qu'il eût ajouté à Tappareil de Blanchard une immense queue*.

C'était le rendez-vous de toutes les folies aéronautîques. Il n'y manquait que le fameux Domitor , qu'on a longtemps exposé près de THippodrome, où l'inventeur expliquait que plus la colonne d'air sous-jacente est élevée^ plus elle offre de résistance pour empêcher la chute d'un plancher orné d'un régiment d'éteignoirs de carton. Mais il y avait un petit modèle du fameux ballon de cuivre, que le bon Dupuis-Delcourt avait fait construire et qui n'alla jamais que de son atelier à la rue de Lappe^ où il fut mis %n lingot par un Auvergnat.

Dans une autre partie de l'édifice, on avait réuni plusieurs machines dites légères^ parce que, suivant les inventeurs, elles devaient produire un effet considérable sous un faible poids.

1 Voir, dans VAéronaute de juillet, le récit de M. Smîter, qui a assisté à l'expérience. Rien n'égale l'extravagance des projets des volants si ce n'estla crédulité des journaux (voir Je Siècle et le Petit Journal), qui annonçaient périodiquement la réussite d'expériences ridicules. Il j a trois ans, j'ai assisté, à l'Académie des sciences, à la lecture d'un mémoire sur le vol artificiel à l'aide d'ailes inventées par Tauteur. Le personnage proposait gravement d'apprendre à voler à son élève à Taide d'un ballon, comme un maître à nager le fait dans une école de natation... Quand l'apprenti volant serait assez fort on couperait la ficelle et on l'abandonnerait à lui-même.

Nous avons vu, dans une cour du palais de Cristal, un appareil qui ressemblait beaucoup plus à des béquilles qu'à des ailes, et dont l'inventeur annonçait s'être servi avec succès. Nous doutons qu'il soit parvenu à faire une chute aussi brillante que le fils de Dédale; n'est point Icare qui veut! Probablement qu'il aurait eu du mal à imiter même ce grand seigneur de la fin du siècle dernier, qui se lançant d'une des fenêtres du quai Voltaire, alla papillon d'un nouveau genre s'abattre sur un des bateaux de blanchisseuses qu'on voit près du pont Royal. Ajoutons à la même cat'égoriè d'expériences désespérées celle du . musicien qui il y a près de deux siècles se lança du haut de la terrasse de Saint-Germain, et alla se casser la jambe dans la plaine qu'arrose la Seine, ce qui lui dta l'envie de recommencer.

On y voyait en première ligne une machine rotative en acier, destinée à marcher par l'explosion du fulmi-coton, et dont le poids ne dépassait pas 60 kilogrammes. Il estpossible que cet appareil possédât réellement la force d'un cheval que le catalogue annonçait, car personne, je crois, ne l'a vu marcher. Nous ne pourrions parler autrement de la machine à gaz de Brighton, qui devait brûler de Thuile de pétrole, comme les navires à vapeur commencent à le faire en Angleterre et aux Etats-Unis, et qui s'est également reposée pendant presque toute la durée de l'Exposition. Les seules machines qui aient offert une marche régulière sont, à ce que nous croyons, le moteur en aluminium de M. Ponton d'Amecourt, et un appareil construit par le duc d'Argyle pour étudier le mécanisme du vol des oiseaux ^n sautillant sur place.

La Compagnie du Palais de Cristal avait proposé un piii à la machine qui pourrait se soutenir et se mouvoir en Taira une distance bien modeste de dix pieds du sol, et pendant cinq minutes seulement. Le duc de Sutherland en avait offert un autre pour un appareil qui élèverait un homme à la hauteur de cent pieds sans le secours d'un J)allon. Enfin la Société aéronautique donnait une somme assez ronde à l'inventeur de la machine la plus légère relativement à sa puissance. Mais tous ces prix, toutes ces primes, tout ce zèle n'ont fait que mettre en évidence la pauvreté des moyens d'action^ la stérilité des projets exposés !

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