III. — Inutilité du plus lourd que l'air
Loin de nous la pensée de condamner en principe les recherches dont le plus lourd que Tair a été l'objet, mais il semble évident que les efforts qu'on a faits pour le réaliser ont achevé de ruiner, dans Tesprit des gens sérieux, les aéronautes que les expositions dans les champs de foire et les hippo-
dromes avaient injustement compromis. Peut-être en serait-il autrement si Tinutilité de ces tentatives n'avait été exploitée par beaucoup de physiciens timides, qui craignent d^être obligés de s'envoler un jour^ et qui se mettent en garde contre la nécessité de pareilles aventures, en appliquant la théorie du Renard et des Raisins. Quiconque monte en Tair est suspect de cacher dans sa poche un petit système complet. On peut dire que la direction des ballons est devenue ce qu'était le socialisme il y a quelques années. Les uns ne croient à rien et les autres croient que le navire aérien peut sortir tout gréé du cerveau d'un inventeur.
Quels que puissent être les mérites futurs du plus lourd que Fair^ nous croyons qu'il est nécessaire de dégager nettement sa cause de celle de la direction aérienne avec des ballons, je ne dis pas dirigeables, mais même avec des ballons qui^ comme les nôtres encore, n'aient rien à refuser au vent.
Nous pouvons même aller plus loin et ajouter qu'il y a tout un ordre de recherches dans lesquelles la découverte de la direction aérienne est parfaitement indifférente , qu'elle soit réalisée par le plus lourd que l'air ou autrement.
Les aéronefs^ les aéroscaphes sillonneraient dans toutes les directions l'atmosphère, qu'il y aurait encore des plages inac«cessibles pour eux^ où les physiciens doivent s'engager s'ils aiment la science dont ils portent le nom.
Des savants entreprenants^ comme devraient l'être depuis longtemps nos académiciens en renom, devraient encore s'abandonner volontairement au gré des vents^ comme nous sommes obligés de le faire malgré nous^ s'ils tenaient à étudier la haute atmosphère, sans la connaissance de laquelle la physique la plus soigneuse restera toujours un jeu d'enfants!
Comment, en effet, pénétrer avec des appareils compliquas ec d'un poids considérable, avec de lourds ballons pesammc;int dirigeables^ dans des plages où l'air est si rare^ où les
oiseaax bons voilien eux-mêmes ont tant de peine à se soutenir? Quel est Tinventeur qui oserait rêrer de se servir de l'aile artificielle dans les régions où Taile naturelle ne sert plus à rien?
C'est dans le sein de ces régions lointaines, effrayantes, ignorées, que se préparent, sans doute en silence^ tous les changements de temps. Le froid et le chaud, qui alternativement s'abattent sur nos demeures, commencent probablement par se manifester là haut. Un aéronaute plongeant en pleine atmosphère, dans les régions vierges encore de tout contact humain, se heurterait sans doute contre la température de l'avenir. 11 pourrait probablement annoncer aui habitants de la surface le sort qui les attend ; il dirait si les crises thermométriques sont sérieuses, s'il faut faire venir de la glace ou amasser du charbon.
Hais ces pronostics rationnels ne sont point les seuls résultats scientifiques que l'on doive aller chercher là haut.
C'est seulement en s'élevant à d'énormes hauteurs, inaccessibles aux aéronefs, que Ton peut sai^r les limites de l'atmosphère aqueuse, de l'eau, nouveau Prêtée, qui prend tant de formes, qui est tantôt vapeur indécise, tantôt liquide pulvérulent, tantôt solide diamantin sculpté en mflile formes gracieuses ! C'est en bravant cet inconnu encore ténébreux que Ton pourra pénétrer le mystère de la constitution du milieu planétaire, ou tout au moins que l'on devinera la nature de notre frontière aérienne, enveloppe -énigme qui sépare de l'espace céleste notre atmosphère respirable. L'aéroscaphe et l'aéronef seront toujours inutiles pour les Christophe Colomb de l'atmosphère qui voleront sur les traces de Gay-Lussac, de Robertson et de Glaisher. On ne saurait construire des ballons en soie assez imperméables, assez légers, remplis de gaz assez éthéré pour voltiger au milieu des airs lointains. On ne saurait palper trop souvent les diamants coupables des erreurs
d'optique que la superstition a exploitées, les léger» chapelets de cristaux oîi Bravais a saisi Torigine de la croix de Gons* tantin. Ce sont des sphères légères de taffetas gonflé dliydro* gène^ qui révéleront la course des véritables courants gêné* raux. A cheval sur la tempête^ Taéronaute ne se laissera point égarer par les courants particuliers , qui font tourner la tète à toutes les girouettes du voisinage. Mieux que Maury, à l^aide de milliers d'observations viciées par le contre-coup des aspérités de la surface^ il saura dire en une seule fois d'où vient le mistral, où se rend le vent du déserti II ira s'échouer avec le Fœhn sur les hauts sommets des Alpes^ ou jeter son grapin sur les cimes de l'Atlas.
Quand même le physicien saurait par impossible se diriger dans ces espaces sidblimes^ il se garderait bien de se servir de ses ailes pendant la durée de ses observations. Il ne les déploie-* rait que dans le voisinage immédiat des mers. Qui donc, en effet, serait assez fou pour s'épuiser en efforts afin de résister à un vent qu'il n'a qu'à suivre docilement pour recueillir une multitude de renseignements curieux? 11 serait en effet indigne du nom de savant, celui qui oublierait qu*il ne peut résister au courant sans développer des pressions, des frictions, des températures, des électricités qui perturberaient toutes ses opérations. A peine si, dans son état actuel, la physique est arrivée à construire des instruments assez sensibles pour déterminer les éléments météorologiques du courant qui entraîne l'aérostat. Si l'on marchait en sens inverse, les pauvres appareils dont notre science doit bien se contenter faute de mieux, perdraient bien vite la tête.
Si Ton veut se figurer quelle serait la position d'un physicien à bord d'un aéronef, il faut se représenter ce qu'elle est déjà à bord d'une montgolfière, où le travail cependant se borne à entretenir la combustion d'un foyer.
Lors de l'Exposition universelle de 1868, on proposa à
M. Glaisher de monter avec des instruments à bord de la fameuse montgolfière qui devait faire le service des ascensions au Palais de Cristal. Il se hâta de refuser, même avant de savoir que l'appareil devait brûler. Au contraire il m'a chargé de lui retenir une place permanente à bord du captif qui fonctionnera à Londres le printemps prochain ^
On aurait le droit de dire que le physicien aéronaute ressemble à ces grands princes timides que Ton a vu s'accroupir dans la nacelle du ballon captif de l'avenue Suffiren? S'il ne sentait comme eux le désir d'échapper au vertige, il ne renoncerait point aux recherches si multiples, si intéressantes qu^il peut exécuter sans danger avec des aérostats vagabonds. Pourquoi abandonnerait-il, en vue d'un aéronef chimérique, les ballons qu'il faudrait inventer pour les besoins scientifiques^ si le plus lourd que l'air régnait sans partage ? Pourquoi traineraitril là-haut le bruit et le mouvement d'un bateau à vapeur, d'un de nos enfers industriels d'ici -bas?