‹ La science et la religionChapitre 14 sur 35 · L'Avenir de lascience, p · texte numérisé non relu

L'Avenir de lascience, p

sa destinée qui détermine la vraie nature d'un être *. Mais leurs recherches et leurs découvertes,

— dont je ne méconnais pas au surplus l'intérêt

— n'ont abouti finalement qu'à fortifier en nous notre attache à la vie, ce qui semble, en vérité, le comble de la déraison chez un être qui doit mourir.

Les sciences philologiques ont-elles mieux tenu leurs promesses ? Hélas ! en ce moment même, je les ai là, sous les yeux, tous ces livres, fameux

1. Un jeune professeur de philosophie, — je l'appelle jeune, parce qu'il me traite en vieillard, — a fort obligeamment relevé cette phrase dans la Revue de métaphysique et de morale, pour se demander si elle n'était pas à l'envers. Mais en disant que « c'est la destinée d'un être qui détermine sa vraie nature », je crois bien avoir dit ce que je voulais dire, et non pas le contraire, et je m'étonne un peu qu'un philosophe, qui sait ce que c'est qu'une cause finale, ne m'ait pas compris tout de suite. Par exemple, il importe beaucoup à la conduite de la vie humaine de savoir si l'objet de cette vie est contenu et comme enfermé dans les limites de l'existence actuelle, ou au contraire s'il les dépasse. Toute la morale en peut être changée. Si nous nous anéantissons tout entiers en mourant, beaucoup de vertus nous sont encore possibles, — je n'ai garde d'en disconvenir, — mais nous ne trailerons pas de la même manière les instincts que nous trouvons en nous. La détermination de notre vraie nature dépend donc étroitement de la connaissance de notre destinée. Si nous connaissions notre destinée, nous connaîtrions assurément notre nature, mais si nous connaissions entièrement notre nature, au contraire, nous ne connaîtrions pas nécessairement notre destinée. Gela est d'un autre ordre, et rentre dans un autre plan, qui pourrait nous échapper. La connaissance du tout emporte celle des parties, mais la réciproque n'est pas vraie, et nous pouvons connaître des parties déterminées d'un tout, en en ignorant les autres.

naguère, où nous avons avidement cherché la réponse à nos doutes; et, en somme, qu'ont-ils établi? Dans la philosophie de la Grèce et de Rome, les humanistes s'étaient formellement engagés à nous montrer le christianisme tout entier ! Mais ils n'ont oublié qu'un point : c'est de nous dire pourquoi, si le christianisme était déjà tout entier dans l'hellénisme, il n'en est pas sorti. Là pourtant est toute la question, et quand on retrouverait l'un après l'autre, dans les Pensées de Marc- Aurèle ou dans le Manuel d'Epictète, les « membres épars D du Sermon sur la montagne ; (\\xdJiA l'inspiration stoïcienne, essentiellement aristocratique, ne serait pas, à vrai dire, le contraire de celle de l'Evangile ; il resterait encore, il restera toujours que le Sermon sur la montagne di. conquis le monde, et que ni le Manuel ni les Pensées n'ont rien engendré. Après comme avant les travaux de nos hellénistes, il demeure dans le christianisme quelque chose d'inexplicable par Aristote et par Platon, une vertu singulière, une puissance unique de propagation et de vie ; — et c'est ce que confirment les travaux des hébraïsants *.

1. Ceci, pour ne rien dire de la critique orthodoxe; c'est ce que les Scherer et les Renan ont clairement montré.

« Qu'on tourne la question comme on voudra, disait Scherer, on arrivera toujours à ce résultat que le christianisme diffère de l'hellénisme en ce qu'il est une religion, qu'il est une religion, parce qu'il prétend aune origine surnaturelle, et que sa vertu vient précisément de ce caractère de révélation... L'hellé-

Car eux aussi, les hébraïsants, ils nous avaient promis de dissiper ce qu'il y ad' « irrationnel » et de € merveilleux » dans l'histoire des origines du christianisme ou dans celle du « peuple de Dieu ». Ils devaient nous montrer dans la J5i6/e un livre comme un autre, — le Mahabahrata du sémitisme, V Iliade ou V Odyssée d'Israël; — et il est vrai que, jusqu'à ce jour, tous les efforts de la philologie n'ont pu réussir à dater avec certitude ni Y Odyssée, ni le Mahabahrata! Mais c'est surtout à l'occasion de la Bible que leurs systèmes, aussi nombreux qu'arbitraires, se sont

nisme est quelque chose de très grand et de très beau, mais il n'est qu'une philosophie, et il est condamné à rester sans influence sur les masses, sans contact même avec elles, un objet d'admiration et un aliment spirituel pour une imperceptible élite de l'humanité. Ainsi, ce qui est irrationnel est une puissance, tandis que ce qui est purement humain et raisonnable est stérile. »

On ne saurait mieux dire. C'est pourquoi nous démontrerons, si nous le voulons, et autant que nous le pourrons a les beautés » de l'hellénisme en général et du stoïcisme en particulier; nous établirons que les dogmes du christianisme ne sont qu'une greffe hellénique entée sur un tronc judaïque ; après quoi, si le tronc est judaïque, cela suffit d'abord à changer la qualité de la sève; et il reste à déterminer non seulement comment, dans quelle mesure, pour quelle raison, le christianisme s'est approprié quelques-unes des idées de la philosophie grecque, mais en vertu de quel principe intérieur il les a organisées et refondues à son usage ou à son image.

C'est ainsi que nous-mêmes nous ne devenons ^&s les viandes ni les herbes dont nous faisons notre nourriture; mais nous nous les assimilons ; et « par la vertu de l'idée directrice » qui maintient en nous notre type, nous nous les convertissons en sang et en humanité.

heurtés les uns les autres, et qu'après avoir vainement tenté de les concilier sous la loi d'une indifférence voisine du scepticisme, ils ont dû reconnaître que leur érudition avait plutôt embrouillé ce qu'elle s'était flattée d'éclaircir. C'est ainsi qu'il n'y a pas moins de six ou sept opinions sur l'origine ou sur l'auteur du Pentateuque; et que, s'il nous plaît d'en dater la composition du temps de Josué par exemple, ou de Saûl, ou de David, ou de Salomon, ou de Josias, ou de la captivité de Babylone, ou d'Esdras, ou de Néhémias, ou des premiers Ptolémées, ou des Macchabées même, on le peut; et les maîtres de la philologie moderne en fourniront les raisons qu'on voudra. Comptez encore ce qu'il y a de théories sur la date et sur l'auteur du quatrième Evangile! Et, au bout de tout cela, quand on se demande quels sont enfin les résultats de cette débauche de critique, les fortes paroles de Bossuet sont encore celles qui reviennent invinciblement en mémoire : « Qu'on me dise s'il n'est pas constant que, de toutes les versions et de tout le texte quel qu'il soit, il en reviendra toujours les mêmes lois, les mêmes miracles, les mêmes prédictions, la même suite d'histoire, le même corps de doctrine et enfin la même substance ^1 » Il a raison! même substance, et même « suite d'histoire » ! histoire unique, de

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