Voyez : le précédent chapitre Éducation et Instruction
aujourd'hui plus clairement, et surtout d'une manière plus consciente que jamais, n'est-il pas vrai que le mérite ou l'honneur en revient pour une large part à la « théorie delà descen dance » ?
Et la même théorie peut encore servir à nous faire mieux comprendre la grandeur et la beauté, je dirais presque la « sainteté » de l'institution sociale. Car, d'un côté, pour nous soustraire à la tyrannie de nos impulsions animales, ce n'est pas trop, c'est à peine s'il suffit de toutes les forces de la société conjurées ensemble, et avec nous, contre la nature. Mais, d'un autre côté, si l'on admet que nous descendions effectivement de l'animal, alors ni les vrais intérêts de l'individu ne sauraient différer en principe de ceux de l'espèce, ni ceux de l'espèce contrarier les intérêts de l'individu. Ils semblent quelquefois s'opposer, et une certaine philosophie semble avoir pris à tâche d'exagérer l'opposition et d'exaspérer le conflit. « Les poissons, a-t-on dit, sont déterminés par la nature à nager, et les grands sont déterminés à manger les petits. C'est pourquoi l'eau appartient aux poissons, et les grands mangent les petits de droit naturel. Il suit de là que chaque être % un droit souverain sur lout ce qu'il peut... Et noui n'admettone à cet
égard aucune différence entre les hommes et 1 les autres êtres *. » Mais ce raisonnement de ^^ Spinosa, comme tous les raisonnements du même genre, n'a quelque apparence de logique et de vérité que dans l'hypothèse de l'absolue fixité des espèces. Les espèces varientelles ? et, en variant, se perfectionnent-elles quelquefois ? Le raisonnement en ce cas n'est pas moins arbitraire et ruineux que cynique, f L'institution sociale ne peut avoir d'autre objet que de tendre au perfectionnement de l'espèce, et l'individu n'en saurait avoir d'autre que de tendre au perfectionnement de l'institution sociale. Intellectuelle ou physique, toute dégradation de l'individu, — non seulement toute dégradation, mais son obstination même à persévérer dans son être actuel, tel qu'il est, sans y rien vouloir corriger, — ralentira, retardera, compromettra, quand elle ne l'arrêtera pas, l'évolution de la société. Mais si quelque autre catastrophe interrompt et vient comme à paralyser l'évolution sociale, c'est dans son propre développement que l'individu se trouvera lui-même empêché. La «théo-
1. Spinosa, Traité théolo^ico-politique , ch. ivi. a Pisces a Natura determinati sunt ad natandum, magni ad minores comedendum; ideotfue pisces summo naturali jure aqua poliuntur, tt mmgni minores comedunt.
rie de la descendance », en ramenant au même principe, — qui est de triompher de l'animalité, — le « devoir individuel » et le « devoir social », n'a certainement pas mis terme à l'éternel conflit de la communauté et de l'individu. Mais n'est-ce pas quelque chose qu'elle nous ait désappris d'y voir une « loi de nature » ? et au contraire qu'elle ait identifié les conditions du progrès individuel avec celles du progrès social, en les identifiant elles-mêmes avec la loi constitutive du « règne humain » ?
Il suit de là que le seul genre ou la seule forme de « progrès » qui mérite vraiment d'être nommée de ce nom, c'est le « progrès moral ». Apportons-en quelques exemples. On lit dans un livre récent, sur l'Origine du mariage dans Vespèce humaine * : « L'histoire du
1. Edouard Westermarck, l'Origine du mariage dans l'espèce humaine, trad. de M. H. de Varigny, p. 518. Paris, Guillaumin, 1895.
Ce que ce livre a de particulièrement intéressant, c'est d'être en complet désaccord avec ce que les Darwin, les Spencer, les Bachofen, les Morgan, les Taylor, et tant d'autres, ont enseigné sur la matière, et qui a passé longtemps pour la vérité « scientifique ». On y apprend, entre autres choses instructives, « que le mariage, généralement parlant, est devenu plus durable, à mesure que la race humaine progressait ».
mariage... est l'histoire d'une relation dans laquelle les femmes ont graduellement triomphé des passions y des préjugés et des intérêts égoïstes des hommes. » Voilà l'image d'un vrai progrès ! C'en est un autre, et du même ordre, je veux dire un progrès moral, que d'avoir, dans nos temps modernes, et quoi qu'en dise une certaine école, favorisé le fractionnement de la propriété foncière. « Une famille, — a écrit quelque part Michelet, — une famille qui, de mercenaire devient propriétaire, se respecte, s'élève dans son estime, et la voilà changée ; elle récolte de sa terre une moisson de vertus ! La sobriété du père, l'économie de la mère, le travail courageux du fils, la chasteté de la fille, tous ces fruits de la liberté, sontce des biens matériels, je vous prie, sont- ce des trésors qu'on puisse payer trop cher ^ ? » Je suis de l'avis de Michelet I Et, sous un nom barbare, c'est un progrès encore que d'essayer, comme nous le faisons aujourd'hui, de substituer V altruisme au principe d'individualisme dont on a fait trop longtemps, — et trop inhumainement, — le ressort même de l'activité^ la loi de l'économie politique, et la condition
1, Michelet, le Peuple, « Dans cette terre sale, dit-il encore magniâquement, i« paysan voit reluirt l'or de 1« liberté. »
du bonheur. Oui 1 voilà de vrais progrès ! et combien en ce sens ne nous en reste-t-il pas à réaliser ou à poursuivre encore I Mais qu'après cela le pouvoir brisant de la dynamite soit très supérieur à celui delà poudre de mine, ou que le canon, qui se chargeait autrefois par la gueule, se charge aujourd'hui par la culasse, y voyez-vous, en vérité, de quoi tant nous enorgueillir ? Etes-vous bien sûrs qu'on doive tant admirer la chimie d'avoir, en multipliant les alcools, multiplié les causes de dégénérescence, de déchéance, d'extinction des races ? Et pour avoir augmenté « la durée moyenne de la vie », nous flattons-nous par hasard de ne jamais mourir ? C'est ce que je ne souhaiterais à personne ! et aussi bien, si l'on était franc, c'est ce que personne ne voudrait. Schopenhauer a dit de la pensée de la mort qu'elle était « le Musagète de la philosophie » ; et, sous une forme un peu prétentieuse, on ne saurait mieux dire. Nous ne penserions seulement pas, si nous ne mourions pas, et si nous ne savions pas que nous devons mourir ! Mais, de plus, la pensée de la mort est la condition même de la moralité, si toute « immoralité » ne procède, en dernière analyse, que de notre attache trop animale à la vie!
Puisque c'est toutefois ce genre de progrès
matériel que l'on vante, — et qu'au fait il n'y en a pas qui parle davantage aux sens ou à l'iniaginatiou, — une heureuse nouveauté de la doctrine évolutive sera donc d'avoir solidement établi qu'il n'était rien que de relatif, d'essentiellement précaire, et de discontinu. Contemporaine et connexe de la théorie de la bonté naturelle de l'homme, la théorie de «la perfectibilité indéfinie » doit disparaître avec elle ; et, si des « autorités » pouvaient suffire à décider la question, je n'aurais qu'à choisir entre les savants et les philosophes. N'est-ce pas Claude Bernard qui a défini l'évolution par « la marche dans une direction dont le terme est fixé d avance * »? Et lisez encore, dans les Premiers Principes d'Herbert Spencer, le chapitre qu'il a intitulé : V Instabilité de Vhomogène ! A quoi si l'on ajoute, et il le faut bien, que celte marche comporte, en outre, des temps d'arrêt ou de rétrogradation même, c'est alors que l'on verra qu'au lieu d'être adéquate, ou seulement analogue, à l'idée de progrès, l'idée d'évolution en serait plutôt le contraire. Le progrès matériel s'achète, je veux dire qu'il se paie ; ses conquêtes n'ont jamais rien d'assuré, de stable, de définitif ; et quand nous
1. Claude Bernard, Leçons sur les phénomènes de la vit communs aux végétaux et aux animaux, t. I, p. 33.
en sommes le plus enflés, c'est le moment que choisit une force majeure pour nous en prouver durement la vanité.
Dans une occasion récente, où je demandais de combien, pour quelle part, le développement de l'industrie par la science avait contribué, de notre temps, à l'aggravation du poids de l'inégalité parmi les hommes, on ne m'a répondu que par des échappatoires ou des plai santeries qui ne font guère plus d'honneur à l'huiiianilé qu'à l'esprit de leurs auteurs. Mais il voyait plus clair, celui qui s'appelait alors le cardinal Pecci, quand il écrivait, dans une Lettre pastorale datée de 1877 : « En présence de ces ouvriers épuisés avant l'heure par le fait d'une cupidité sans entrailles, on se demande si les adeptes de cette civilisation sans Dieu, au lieu de nous faire progresser ■,n.e nous rejettent pas de plusieurs siècles en arrière. » Et les économistes eux-mêmes en convenaient, quelques économistes du moins. M. Fawcett en Angleterre, M. de Laveleye en Belgique, ou plutôt en France * :
« Il est incontestable, disait-il, que le capital s'accumule dans nos sociétés industrielles en raison même de leurs progrès. Gommelespro-