‹ La science et les lettres en OrientChapitre 16 sur 101 · GÉOGRAPHIE - HISTOIRE · texte numérisé non relu

GÉOGRAPHIE - HISTOIRE

M. A. Rêmusat s’est peu occupé de la géographie de la Chine proprement dite, et dans les livres chinois qui traitent de celte science, il a cherché de préférence çe qui concernait les peuples voisins, plus mal connus et plus difficiles à connaître que les Chinois eux-mêmes. Cependant, sans parler de quelques découvertes que nous indiquerons, il faut citer un excellent résumé inséré dans les Nouveaux Mélanges asiatiques , sous ce tilre : la Chine et ses habitants , qui, en soixante-neut pages, contient les notions les plus exactes sur la géographie physique, la division administrative, 1 organisation sociale, religieuse et littéraire de la Chine.

Yoici un extrait de ce sommaire qui pourra préciser les idées souvent si vagues qu’on se fait de l’empire, chinois :

« Cet empire, en y comprenant les pays qu’y ont réunis les empereurs de la dynastie régnante, n a pas moins de cinq cent vingt- cinq lieues du nord au sud, et de six cents lieues de l’est à l’ouest, en partant des points les plus éloignés, ou trois mille lieues carrées de

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superficie; deux fieu vos immenses, le Kiangect le fleuve Jaune, traversent une partie de cette vaste étendue; le premier a sept lieues de large à son embouchure. Le climat offre, comme on doit l’attendre de sa situation géographique, toutes les températures, depuis les froids de la Sibérie jusqu’aux chaleurs de l'IIindoustan, et par suite les diverses espèces d’animaux qui leur appartiennent, depuis la zibeline et le renne jusqu’à l’éléphant et au chameau. Presque tous les végétaux utiles connus dans le reste du monde se trouvent à la Chine. De là un grand commerce inférieur qui se fait principalement au moyen des fleuves et des innombrables canaux dont elle est percée en tous sens. La Chine est comme un inonde, ét pourrait presque se suffire à elle-même; cependant les Chinois l’ont le commerce avec la Russie par Kiacla, avec l’Europe et l’Amérique par Canton. Autrefois leurs vaisseaux se sont avancés à l’occident jusqu’en Arabie et en Égypte. Le trafic de la soie les avait fait connaître aux Romains sous un nom qui était le nom chinois de ce produit1. M. A. Rémusat ne tranche pas la question de la population portée par les calculs les plus exagérés à trois cent trente-trois millions, et dont le minimum ne peut être au-dessous de cent quarante. Il n y a point de caste à la Chine, ni rien qui y res-

1 Se, prononcé ser dans les provinces du nord, d’où seres, sériel/ tellus.

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semble; le corps des lellrés, en possession de Ions les emplois civils et militaires, se recrute uniquement par des concours littéraires ouverts à tous; le despotisme de l’empereur, illimité en principe, trouve en fait des bornes dans les préceptes souvent assez bardis de la morale de Confucius, qui est la morale de l’État, et forme comme une sorte de catéchisme politique, base de toute instruction, et par là de toute autorité. Outre celle doctrine fondée sur un déisme assez vague, unique religion des lettrés, et auquel se rattache le culte purement civil, rendu par l’empereur ou les magistrats aux astres, aux montagnes, aux âmes des parents et des sages, il en est deux autres moins arides et moins épurés qui se partagent la masse de la nation. L’une est celle des Tao-Ssé ou sectateurs du verbe; le fond est la doctrine de Lao-Tseu, qui vivait en même temps que Confucius, vers l’époque de Socrate. Elle est mêlée de beaucoup de fables et de superstitions, d’enchantements, de miracles prétendus, d’impostures assez semblables aux rêveries du néo-platonisme corrompu. Enfin, la troisième religion de la Chine, celle qui dans le pays compte le plus grand nombre de croyants, est une religion étrangère, la religion de Bouddha, née dans l’Inde, dont on savait à peine le nom en Europe il y a un demi-siècle, qui compte près de trois mille ans d’antiquité, près de trois cents millions de sectateurs, et ne le cède peutêtre qu’au christianisme pour la pureté dosa morale

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el l’étendue de son action bienfaisante sur la civilisation du genre humain. »

Le système administratif est fort compliqué. Celle complication seule suffirait pour indiquer une civili- * sation très-avancée, au moins très-raffinée. Comme de semblables détails ne s’analysent point, laissons parler M. A. Rémusa t :

« Le système de la subdivision des fonctions a prévalu depuis longtemps. L’administration des provinces est partagée entre plusieurs officiers qui n’ont pas de contrôle les uns sur les autres, et qui doivent porter à la cour les affaires sur lesquelles ils ne peuvent pas s’accorder; le gouverneur général, que les Européens nomment vice-roi, a ordinairement deux provinces sous son administration. Il y a en outre un intendant de la province, un surintendant des lettres, un directeur des finances, un juge criminel et deux intendants . 1 un pour les salines, l’autre pour les greniers publics. Chaque département, chaque arrondissement et chaque district ont en outre des magistrats particuliers qui exercent concurremment des fonctions administratives et judiciaires. Le nombre des officiers subalternes est très-considérable; leurs titres et leurs noms sont rapportés dans l’almanach impérial. Tous les trois mois tous les officiers de l’empire sont distribués en neuf classes, partagées en deux divisions, cl auxquelles sont assignées des prérogatives cl des marques distinctives particulières. Le souverain

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nomme à lous les emplois cl après une présenlalion triple du Conseil du personnel. »

Pour comprendre ce que c’esl que ce Conseil du ' personnel, il faut savoir qu’à la Chine il n’y a point de ministres; mais chaque département est administré par un conseil, et ce sont ces conseils qui répondent à nos ministères; le département des finances est administré par le conseil des revenus; le département des cultes par le conseil des rits; le département de la justice par le conseil des peines et supplices. Supplice et justice sont naturellement synonymes chez un peuple où le caractère qui exprime l'idée de gouvernement a pour signe radical l’image d’un bâton. Au ministère des travaux publics correspond le consei qui porte le même nom : il en est de même du ministère de la guerre ; enfin il y a un sixième conseil des emplois, chargé du personnel de toutes les autres administrations. C’est ce conseil, dont je parlais plus haut. En outre, il y a une académie qui est en même temps une sorte de conseil d’État . La dignité d académicien est en Chine la plus éminente de foutes, car l’autorité .politique y marche toujours de pair avec l’élévation littéraire.

On a peut-être été surpris d’y trouver un almanach impérial; on le sera plus encore d’apprendre qu il y existe un Moniteur. On peut donner ce litre à la Gakette impériale, journal officiel et unique. En ce qui est opinion purement spéculative, la liberté de la presse

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est complète, toutes les doctrines philosophiques peuvent se produire et se sont produites librement, depuis le mysticisme le plus extravagant jusqu’au plus grossier matérialisme. Mais si l’on effleure la personne ou la famille de l’empereur, si l’on a le malheur de tracer le caractère qui a l’honneur de servir à écrire son nom, sans le placer hors de ligne en haut de la page, et mettre au-devant l’épithète honorifique de rigueur, on s’expose soi et les siens à être coupé en morceaux.

Comme je l’ai dit, à l’exception de la Notice sur la Chine et ses habitants, dont je viens de présenter les principaux traits, M. A. Rémusat a plutôt cherché, dans les auteurs chinois, des lumières sur la géographie des pays environnants que sur celle de la Chine ellemême.

C’est ainsi qu’il a traduit une description du royaume de Camboge, dans la presqu’île orientale de 1 Inde, rédigée par un officier chinois qui, à la lin du treizième siècle, remplit une mission dans ces contrées encore aujourd’hui peu connues des Européens. L année de ce voyage, 1295, est précisément celle où Marc-Pol revint en Europe; lui aussi avait reçu des missions semblables dans les mêmes régions. M. A. Rémusa l ne jugeait pas impossible que les voyageurs se lussent rencontrés : singulier rapport entre deux destinées rapprochées de si loin! Puis ils se seraient quittés, 1 un pour aller en Chine imprimer son voyage,

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traduit de nos jours, l’autre pour venir, dans la prison de Gênes, dicter cette relation dont la véracité a été longtemps contestée par l’ignorance, et n’a été reconnue que quand les récits de Messer Milione ont pu être vérifiés par le témoignage que les monuments chinois lui ont rendu.

Le voyageur chinois parle avec admiration de plusieurs monuments d’or, c’est-à-dire dorés. On reconnaît là le goût de ces peuples pour couvrir d’or ou d’argent leurs édifices et leurs slalues, goût qui ne leur a point passé : au contraire, il parait que depuis la découverte de l’Amérique une assez grande partie des métaux précieux du nouveau monde s’écoule dans l’Inde orientale, où ils sont employés avec profusion à dorer ou argenter des ponts, des tours, des statues colossales de Bouddha : singulier emploi de ces 'richesses qui, tirées d’Amérique après avoir circulé dans .toute l’Europe, et presque achevé le tour du monde, vont s’engloutir au delà du Gange, dans des contrées presque inconnues, pour y faire resplendir des idoles et des pagodes.

Du reste, les observations que renferme ce voyage, quelquefois étranges au point de n’avoir pu .être traduites qu'en latin, d’autres fois provoquant un sourire par leur naïveté, sont détaillées et offrent le caractère de la plus stricte véracité. Cet échantillon montre ce qu’on peut puiser de connaissances géographiques dans les écrivains chinois, sur des pays qu’il

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est plus facile pour eux que pour nous de visiter.

Outre ce que j’ai dit des volcans de l’Asie centrale, ce que M. A. Rémusal a fait de plus remarquable en ce genre, c’est d’avoir déterminé de son cabinet l’existence douteuse pour les navigateurs d’un groupe d’iles dans la mer du Japon.

M.A.Rémusat traita l’iiistoire comme la géographie; il s’occupa beaucoup moins de l’histoire chinoise que de celle des peuples voisins, encore plus ignorée. C’est surtout celle des nations tartares qu’il s’est efforcé de retrouver, s’aidant tantôt de la comparaison de leurs langues, tantôt de textes chinois. Ces peuples n’ont presque point de monuments un peu anciens; leurs destinées nomades n'ont pas laissé plus de traces dans l’histoire que n’en laissent leurs tentes voyageuses aux lieux où elles passent. La Chine, au contraire, en possession depuis tant de siècles d’une organisation régulière, la Chine, centre fixe de ce monde errant, a sauvé de leurs annales ce quelle en a gardé dans les siennes. La Chine est un flambeau lointain levé sur les ténèbres de la haute Asie, et il ne faut pas croire que ce monde tartare soit entièrement étranger au nôtre. On a longtemps trop séparé l’Orient de l’Oc cillent. Sur la toi de quelques mauvais chroniqueurs très-mauvais géographes, on faisait venir du Nord presque tous les barbares, comme s’il contenait des espaces assez vastes et assez féconds pour enfanter tant de peuples. On est assuré maintenant que leur

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mouvement n’a point eu lieu dans cette direction , mais s'est fait d’orient en occident comme le tour du soleil, que semble suivre autour du globe la rotation du genre humain. On commence à entrevoir au centre de l’Asie quelques-unes des secousses qui ont jeté sur l’Europe ce Ilot de populations conquérantes. Déjà de Guignes avait prouvé qu'on pouvait tirer parti des sources chinoises pour compléter certaines portions de l’histoire des invasions barbares. Il avait. fait voir les Huns menaçant la Chine et roulant le long de la grande muraille avant de déborder sur l’empire romain. Enfin les auteurs chinois ont montré à M. A.Rémusat et à M. Klaproth, comme échelonnés sur divers points de l’Asie central# et septentrionale, des Gèles, des Alains, des Ases, débris des nations gothiques, restés çà et là sur les plateaux de l’Asie comme ces flaques d’eau qui demeurent sur les sommets après qu’une inondation s'est retirée. Ainsi, une lumière * partie de l’Orient a éclairé l’événement capital de l’histoire moderne. Sans elle, nous le verrions mal parce que nous ne le verrions que d un coté, nous ne verrions que la tête de la grande colonne des peuples, non son point de départ. Sans les précieux avertissements de l’histoire orientale, nous aurions pu, dans notre Europe, remuer longtemps les cendres de l’incendie et ne pas connaître quel vent 1 avait allumé cl poussé sur nous..

La plupart de ces faits sont consignés dans un beau

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Mémoire de M. A. Rémusnt sur l’extension de l’empire chinois du côté de l’occident. Dans le même Mémoire, il a suivi avec une sagacité merveilleuse, depuis le premier siècle avant Jésus-Christ jusqu’à nos jours, les variations de limites qu’a subies cet empire. Rien de plus flexible que les frontières de celte Chine, qu’on croit immobile : tantôt pressée, entamée au nord par les Ivi-Tans, confinée au sud du fleuve lloëi; tantôt s’étendant à l’ouest jusqu’à la Sogdiane et la Transoxane, et poussant des émigrations jusqu’en Arménie.

Ce fut sous la dynastie des Ilan, quatre-vingt-sept ans avant Jésus-Christ, qu'on commença, disent les historiens chinois cités par M. A. Rémusat, à entretenir des rapports avec les pays situés vers l’Oxus. La politique chinoise allait y chercher des adversaires aux Ilioung-Nou (les Huns, suivant de Guignes), dont le redoutable voisinage la faisait trembler. On possède une relation fort curieuse d’une mission donnée à celte époque à un général chinois qui a écrit son voyage. On l’avait envoyé dans la Transoxane engager une nation qui avait fui à l’ouest devant les Hioung- Nou, et par sa fuite avait dégarni les frontières de la Chine, qu’elle matelassait, pour ainsi dire, contre l’ennemi commun, à reprendre son poste, pour défendre l’empire chinois. En route, l’envoyé fut pris par 4es Hioung-Nou, qui le gardèrenL captif dix ans;,, enfin il s'évada et arriva chez les You-Tchi : c’éîait le

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