‹ La science et les lettres en OrientChapitre 18 sur 101 · I. A SCIENCE EN ORIENT · texte numérisé non relu

I. A SCIENCE EN ORIENT

portance est principalement d’avoir été la métropole du bouddhisme dans la Tartarie, nous y reviendrons lorsque nous esquisserons l’histoire de cette religion.

A l'occasion des langues tartares, j'ai parlé des efforts qu’a faits M. A. Rémusat pour débrouiller ce chaos mobile de peuples dispersés sur une immense étendue de pays où ils se croisent en tous sens, se mêlent et se remplacent perpétuellement. Si, malgré ses travaux (d ceux de M. klaproth, il reste encore bien des obscurités dans l’histoire des nations tartares, du moins quelques points essentiels ont été éclaircis. On a démêlé la différence des races sous la confusion de cette dénomination de Tartares, dont la vogue eu Occident paraît avoir été causée en grande partie par la ressemblance du nom de quelques hordes avec le nom latin des enfers : les Tartares, vrais enfants du Tarlare, Tartan , gens Tartarea ; ce jeu de mots qui se rencontre fréquemment chez les écrivains du moyen Age exprime assez vivement l’épouvante qu’inspiraient à l’Europe ces démons déchaînés. Quoi qu’il en soit, M. A. Rémusat voulait qu’on se gardât de substituer par une pédanterie malavisée à ce mot de Tartare celui de Tatar qui ne s’applique qu’à une petite partie de ces populations, et ne peut sans confusion s’étendre à une masse si considérable de tribus distinctes, tandis que le nom de Tartare établi par l'usage, n’étant celui d’aucune d’elles en particulier, peut sans inconvénient servir a les désigner collectivement.

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Ce nom pris dans celte acception générale-comprend quatre familles de peuples, les Tongous, les Mongols, les Mantchoux et les Thibétains.

Les Tongous, situés le plus à l’orient, qui habitent sans les occuper cent mille lieues carrées, ont à plusieurs reprises fourni des maîtres à la Chine; dés le dixiéme siècle, ils en ont occupé la partie septentrionale, donné à leur khan le nom d’empereur, cl réclamé à ce titre la soumission des autres nations lartares. Ce fut un empereur tongou de la dynastie des Ivin qui envoya demander le tribut à celui qui, en 1210, était khan des Mongols, et lui prescrire d’écouter à genoux les ordres de son souverain. Mais le khan se tourna du càié du midi, cracha en l’air, et dit : « Celui qui t’envoie passe pour le fils du ciel et n’est même pas un homme. » Ce khan était Gengis, qui allait détruire la puissance des Tongous et fonder celle des Mongols.

Cependant les destinées conquérantes de la race tongouse ne devaient pas s’arrêter là, car celte race a produit les Mantchoux, qui possèdent aujourd’hui la Chine, soumise par eux après qu elle eut secoué le joug des Mongols.

Pour les Mongols, leurs conquêtes surpassent en étendue et en rapidité tout ce que l’Occident a connu de plus merveilleux. Partie des'bords du lac Baikal, celle nation, jusque là ignorée du monde, roulant, suivant 1 expression des écrivains lartares, comme une boule de neige et se grossissant de tonies les popula-

LA SCIENCE EN ORIENT tions que l’avalanche entraînait, soumit la Chine, puis à travers la Cochinchineetle Japon atteignit l'ile de Java, tandis que d’un autre côté elle traversait la Perse, les pays caucasiens, établissait en Russie le vasselage des grands ducs, qui a duré jusqu’au seizième siècle, et venait en Pologne gagner la bataille de Lignilz, où les Tartarcs remplirent neuf grands sacs d oreilles coupées.

Gengis-Khan, à lui seul, a conquis presque autant de pays qu’Àlexandre, et le mouvement conquérant s'est continué après lui. C est un Alexandre dont Ils fils et les généraux furent aussi des Alexandre. Je ne parle que de la diffusion de la conquête et non de son caractère. Si elle était prompte comme celle d’Alexandre, elle était destructive comme celle d’Attila. Alexandre alla planter un germe de la civilisation grecque au cœur de l’Asie; les Gengiskhanides se ruaient sur la civilisation de la Perse et de la Chine et menaçaient la civilisation de 1 Europe. Le Macédonien fondait Alexandrie, le Tartare incendiait Samarcande et Bokhara.

On connaît beaucoup mieux les ravages de la race mongole que ses origines. Les historiens chinois que nous avons en Europe, n’ont pas fourni sur ce point des documents bien positifs à leur habile investigateur ; une histoire originale des Mongols, publiée pai M. Schmidt, depuis les Recherches sur les langues tartanes, et sur laquelle M* A. Rémusat a donné dans le

Journal Asiatique plusieurs articles d’une critique/ comme toujours, fine et substantielle, n’a pas contribué, autant qu’on l’eût pu croire, à remplir cette lacune. L’auteur de l’histoire est un prince mongol, de la race de Gengis-Khan, zélé bouddhiste, et qui, en cette qualité, s’est plu à combler toute l’époque antérieure au moment où les Mongols paraissent sur la scène du monde, par des légendes empruntées au bouddhisme que ces peuples n’avaient pas alors adopté. La dévotion et l’amour-propre combinés ont conduit l’auteur à rattacher la ligne de Gengis à celte suite fabuleuse de rois indiens, au moyen (Lesquels on remonte facilement à l’origine du monde; c’est comme nos vieilles chroniques qui font descendre les Francs d’Hector et les Bretons de Brutus, greffant ainsi sur un passé célèbre et mensonger l’origine des nations modernes. Introduire des légendes bouddhiques dans 1 histoire primitive du Mongol, c’est faire une confusion pareille à celle de cette Italienne qui croyait que Romulus était le nom du premier pape.

Dans cette obscurité où le laissaient sur l’ancienne extension de la race mongole et les sources nationales, et les sources chinoises, M. A. Rémusat, à force de sagacité, est parvenu à constater que celte race habitait de toute antiquité à peu près le pays qu’elle occupe maintenant. Ainsi, après s être répandue sur le monde, elle s’est renfermée dans son lit naturel; d’où M. A. Rémusat tire cette conclusion très-importante pour l’his-

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toire étudiée en grand, c’est que : « les races ne sont pas sujettes au changement, qu’on doit en général chercher la patrie primitive des nations dans la contrée où on les retrouve de nos jours, et qu’à l'exception d’un petit nombre de déplacements et de mélanges évidemment causés par la violence, et survenus bien plus rarement qu’on ne l’imagine, les peuples qui sortent de races différentes, les langues qui les tiennent séparés, les localités auxquelles ils sont attachés, résistent aux plus grandes révolutions, et subsistent de nos jours à peu près dans les mômes rapports que l’antiquité nous fait connaître. »

Les deux autres familles lartares sont les Turcs et les Thibétains.

La l'ace turque a joué un grand rôle dans les conquêtes tartares. Le nom mongol a tout couvert de son éclat plus grand. 11 n’en est pas moins vrai qu il se trouvait beaucoup de populations turques dans ces multitudes diverses par la langue et par le sang que les khans mongols appelaient leur armée. En outre, les populations turques ont ravagé pour leui propre compte, et conquis en leur propre nom. La plus brillante de ces conquêtes est celle qui s’est terminée par la prise de Constantinople ; celle-là a été un grand événement pour 1 Europe. Il en est résulté que les autres portions de la race sont restées dans l'ombre, et qu’on n’a vu des Turcs que dans les Osman! is. Mais ce serait se faire une idée bien fausse

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do l’étendue de cette famille de peuples que delà restreindre à ce seul rameau, elle qui est disséminée dans presque toute l’Asie, elle placée, comme dit M. A. Rémusat, entre le golfe Adriatique et le lac Baikal, entre les Samoyèdes et les Indous. Je ne puis le suivre dans ses recherches ingénieuses de désert en désert, de tribu en tribu, poursuivant partout les analogies certaines du langage, rejetant sans hésiter les analogies trompeuses, démêlant les confusions qu’introduit la ressemblance ou l’altération des noms ; car les jeux de mots, et, si j’osais le dire, les calembours involontaires, tiennent une grande place dans la partie erronée des systèmes historiques. 11 faudrait entrer dans des détails que ne comporte pas cette notice ; et peut-être serait-il indifférent au lecteur d’apprendre à la tin que les Ilioung-Nou sont la tige des nations turques. Cependant cela est de quelque importance ; car si les Hioung-Nou sont les Huns, comme il est probable, n’est-jl pas curieux de savoir s’ils sont Finnois ou Turcs; en d’autres termes, si Attila était de la famille des Lapons et des Hongrois, ou cousin de Bajazet et de Mahmoud.

Pour les Th ibéta ins, ils forment une population à pari. Renfermés dans leurs montagnes, ils ne furent jamais conquérants, excepté une fois, au neuvième siècle, quand ils s avancèrent jusqu’au golfe du Bengale, qui porta le nom de mer du Thibet. Leur histoire, peu en rapport avec celle du reste du monde, est

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en conséquence peu connue. Son principal intérêt se l'attache aux destinées du bouddhisme nui y a été

apporté d’ailleurs, et y a pris la forme particulière du lamisme, espèce de papauté dont nous aurons occasion de parler.

Mais s’il faut quelque effort pour s’intéresser aux découvertes même les plus essentielles, quand elles portent sur des pays éloignés, sur des événements obscurs et isolés, il est naturel au contraire d’être vivement frappé de résultats qui intéressent notre histoire. Il est piquant de trouver la Tarlarie et la France en relation diplomatique, et ce fut une bonne fortune pourM. A. Rémusatde rencontrer, dans les archives du royaume, des pièces de la chancellerie mongole ; de lire pour la première fois ces lettres du petit-fils de Gengis-Khan à Philippe le Bel, six cents ans après qu’elles avaient été écrites. Les deux beaux mémoires qu’il a consacrés à ce sujet entièrement neuf, contiennent les plus curieux détails sur ces négociations que la légèreté sceptique de quelques historiens avait niées. Entamées par les papes et les rois de France, elles eurent d’abord un succès médiocre auprès des chefs tartares; puis quand ils comprirent que les intérêts de leur conquête étaient d’accord avec les plans de croisade que l’Europe chrétienne commençait à abandonner, ce furent eux, chose étrange, qui tentèrent par leurs messages de ranimer cet enthousiasme. Alors ils prirent l’initiative des ambassades,

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écrivant en termes courtois, et ne menaçant plus, comme auparavant, les missionnaires d’envoyer au pape leur peau empaillée, mais offrant au roi de France le secours de leur cavalerie pour conquérir le Saint-Sépulcre. M. A. Rémusat a rattaché à l’histoire de ces singulières ambassades des vues ingénieuses sur les relations, beaucoup plus nombreuses qu’on ne le suppose souvent, qui liaient et rapprochaient au moyen âge l’Orient et l'Occident. Dans le morceau suivant il a groupé un grand nombre de faits, dont le simple exposé frappe vivement l’imagination. Les vues qui suivent sont pleines d’élévation et de nouveauté. Je ne puis résister à l’envie de transcrire le morceau tout entier; je ne crains point qu’il paraisse trop long à mes lecteurs, et nul autre ne me semble plus propre à leur donner idée du talent d’écrire de M. A. Rémusat, qu’une notice consacrée à sa mémoire doit faire aussi connaître.

« beaucoup de religieux italiens, français, flamands furent chargés de missions diplomatiques auprès du grand Khan. Des Mongols de distinction vinrent à Rome, à Barcelone, à Valence, à Lyon, à Paris, à Londres, à Northampton, et un Français du royaume de Naples fut archevêque de Pékin. Son successeur fut un professeur de la faculté dé théologie de Paris. Mais combien d’autres personnages moins connus furent pntrainés à la suite de ceux-là, ou comme esclaves, ou attirés par l’appât du gain, ou guidés par la curiosité

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dans dos contrées jusque-là inconnues! Le hasard a conservé le nom de quelques-uns; le premier envoyé qui vint trouver le roi de Hongrie de la part des Tartares, était un Anglais banni de son pays pour certains crimes, et qui, après avoir erré dans toute l’Asie, avait fini par prendre du service chez les Mongols. Un cordonnier flamand rencontra dans le fond de la Tartarie une femme nommée Paquette , qui avait été enlevée en Hongrie; un orfèvre parisien dont le frère était établi sur le grand pont, et un jeune homme des environs de Rouen qui s’était trouvé à la prise de Belgrade. 11 y vit aussi des Russes, des Hongrois et des Flamands. Un chantre nommé Robert, après avoir parcouru l’Asie orientale, revint mourir dans la cathédrale de Chartres. Un Tarlare était fournisseur de casques dans l’armée de Philippe le Bel. Jean de Plan- Carpin trouva près de Gayouc un gentilhomme nommé Temer, qui servait d’interprète; plusieurs marchands de Breslaw, de Pologne, d’Autriche l’accompagnèrent dans son voyage en Tarlarie; d’autres revinrent avec lui par la Russie : c’étaient des Génois, des Pisans, des Vénitiens. . . On peut bien croire que les voyages dont la mémoire s’est conservée, ne sont que la moindre partie de ceux qui furent entrepris, et qu il y eut dans le temps plus de gens en état d’exécuter des courses lointaines que d’en écrire la relation. Beaucoup de ces aventuriers durent se fixer et mourir dans la contrée qu’ils étaient allés visiter ; d’autres revinrent dans

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leur patrie, aussi obscurs qu'auparavanl, mais l’imagination remplie de ce qu’ils avaient, vu, le racontant à leur famille, l'exagérant sans doute, mais laissant autour d’eux, au milieu de fables ridicules, des souvenirs utiles et des traditions capables de fructifier. Ainsi furent déposées en Allemagne, en Italie, en France, dans les monastères, chez les seigneurs, et jusque dans les derniers rangs de la société, des semences précieuses destinées à germer un peu plus tard. Tous ces voyageurs ignorés, portant les arts de leur patrie dans des contrées lointaines, en rapportaient d’autres connaissances non moins précieuses, et faisaient, sans s’en apercevoir, des échanges plus avantageux que tous gcux du commerce. Par là, nonseulement le trafic des soieries, des porcelaines, des denrées de l'Indouslan s’étendait et devenait plus praticable; de nouvelles routes s’ouvraient à l’industrie et à l’activité commerciale; mais ce qui valait mieux encore, des mœurs étrangères, des nations inconnues, des productions extraordinaires venaient s’offrir en foule à 1 esprit des Européens, resserré, depuis la chute de l’empire romain, dans un cercle trop étroit. On commença à compter pour quelque chose la plus belle, la plus peuplée et la plus anciennement civilisée des quatre parties du monde. On songea a étudiei les arts, les croyances, les idiomes des peuples qui 1 habitaient; et il fut aussi question d’établir une chaire de langue tartare dans 1 Université de Paris.

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Des relations romanesques bientôt discutées et approfondies répandirent de toutes parts des notions plus justes et plus variées. Le monde sembla s’ouvrir du côté de l’Orient; la géographie fit un pas immense; l’ardeur pour les découvertes devint la forme nouvelle que revêtit l’esprit aventureux des Européens; l'idée d’un autre hémisphère cessa, quand le nôtre fut mieux connu, de se présenter à l’esprit comme un paradoxe dépourvu de toute vraisemblance; et ce fut en allant à la recherche du Zipangri de Marc-Pol, que Christophe Colomb découvrit le nouveau monde. »

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