‹ La science et les lettres en OrientChapitre 19 sur 101 · PHILOSOPHIE ET RELIGION · texte numérisé non relu

PHILOSOPHIE ET RELIGION

J’ai eu déjà occasion, de le dire, entre les grands systèmes de philosophie que l’Orient et 1 Occident ont enfantés, il n’en est pas un qui n’ait eu cours à la Chine. Ce que nous connaissons de ses métaphysiciens suffit à nous en convaincre, et cependant nous sommes loin de les connaître tous. La collection des quarante tseu ou philosophes que possède la Bibliothèque du roi attend encore des lecteurs et des interprêtes. Les missionnaires jèsuiLes, qui ont tant fait pour la science, ne lui ont pas rendu, en ce point, tous les services qu’elle pouvait espérer. A leurs pré-

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jugés religieux ils ont joint souvent les préjugés philosophiques des lettrés. Les lettrés sont en possession de la doctrine de Confucius; cette doctrine contient la morale canonique et la politique officielle qui mène à tout. On conçoit qu'ils dédaignent parfaitement les systèmes par lesquels ou n’arrive à rien. Donner les places est en tout pays un grand avantage pour une opinion, et cjui lui concilie beaucoup de bons esprits, surtout parmi ceux qui les obtiennent; les lettrés, qui les ont toutes, ne forment aucun doute sur la sagesse de Confucius, à qui ils les doivent; et leur mépris pour les penseurs dissidents et sans pouvoir est à la lois celui de l’orthodoxe pour l’hérésiarque et du fonctionnaire pour l’administré. Or, les jésuites, d’ailleurs hommes de beaucoup de sens, de courage et de talent, par leur principe de l’autorité en matière de politique et de religion, étaient naturellement altirés vers les doctrines dominantes, et, comme on dit aujourd’hui, gouvernementales. Aussi, bien que les lettrés fussent leurs adversaires les plus acharnés et les plus dangereux, en voyant comme ils avaient réussi à s’emparer de tout le pouvoir, et comme ils étaient habiles à le conserver, les jésuites se prirent d une grande admiration pour une théorie qui produisait dans la pratique de si beaux effets. Ils se sentirent, au contraire, fort peu d’estime pour les quarante ou cinquante systèmes qui n’étaient bons, comme le jansénisme ou le calvinisme, qu’à troubler

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l’obéissance et la soumission des esprits; c’est ce qui les a portés à négliger ce qu’on pourrait appeler la philosophie hétérodoxe de la Chine, avec d’autant plus de raison que l’orthodoxie y est philosophique plutôt que religieuse. En outre, ils ont accueilli trop facilement les calomnies que toute opinion régnante épargne rarement aux opinions indépendantes. Ils ont répété avec assez de complaisance les imputations d’athéisme et de matérialisme, parfois fondées, mais parfois aussi un peu légèrement alléguées par le théisme dévot et hypocrite des mandarins-. Cependant, pour être juste, il faut dire que les missionnaires sont encore ceux qui nous ont le plus appris sur les divers systèmes de la philosophie chinoise, et que les matériaux qu’ils nous ont transmis, quelque imparfaits qu’ils soient, ont suffi pour intéresser et exciter vivement l’active pensée de Leibnitz.

Des deux grandes divisions de celte philosophie envisageons d’abord celle qui a le plus d’importance en Chine et. de renommée en Europe, l’école du docteur Koung (Koung-Fou-Tseu), que par égard pour l’usage et pour les oreilles de mes compatriotes j’appellerai de son nom latinisé, nom assez étrange pour un personnage chinois, Confucius.

iM. A. Rômusat, sauf la publication d’un des livres classiques du second ordre, s’est peu occupé de l'école de Confucius, pour laquelle il ne partageait pas l’enthousiasmede certains jésuites. Je suis cependant obligé

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de m’y arrêter un peu. La portion de celle notice consacrée à la philosophie chinoise serait trop incomplète si Confucius n’y figurait point.

Entre Confucius et Socrate, il y a plusieurs analogies qu’on a remarquées. Nés vers le même temps ils ont eu même tendance pratique, même éloignement pour la spéculation. Cicéron a dit que Socrate fit descendre la philosophie du ciel, et la tradition rapporte que Confucius n’aimait pas à parler du ciel et de la nature. La célèbre inscription du temple de Delphes: Connaisloi toi-même , fut le point de départ de la morale socratique. Le perfectionnement du moi est le fondement de toute la doctrine de Confucius. Confucius posa en termes très-précis la nécessité absolue de la morale, indépendamment de tout intérêt personnel. « La loi, disait-il, si elle variait de l’épaisseur d’un cheveu, ne seraitplus la loi. — Pourquoi parler de l’intérêt? ajoutait un de ses disciples; il y a la justice et l’humanité, et rien de plus. » Le stoïcisme est là tout entier. .

Tantôt ce sont de vagues éloges de la vertu, tantôt des préceptes froidement compassés. Le caractère abstrait de la langue, les formes presque mathématiques du style ancien, sont singulièrement favorables, chez Confucius et ses disciples, à l’expression nue et tranchée de l’obligation morale proclamée dans sa rigueur impérative, ou apodiclique, pour parler le

Conlucius, l’an 551, el Sucra te, l'an 47 U avant noire ère

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langage de Kant. Des sentences brèves et roides prescrivent une vertu inflexible par quelques signes, inflexibles aussi, qui peignent à l'esprit des idées générales de devoir juxtaposées, sans liaison grammaticale, comme des chiffres, et se balançant comme des nombres.

Sans doute celte morale est ferme et pure, mais elle manque entièrement d’enthousiasme et d’onction, et par là elle est inférieure à la morale antique et plus encore à la morale chrétienne. Elle commande sèchement les devoirs de la famille et de la cité, comme s'il s’agissait ^'agencer des pierres et non d’harmoniser des hommes. Elle subordonne le jeune au vieux, le fils au père, le frère cadet au frère aîné, le sujet au magistrat, le magistrat au prince; et quand elle a bien assis la base de sa pyramide sociale, elle ne s’inquiète pas si cette pyramide est composée d’êtres vivants ou bâtie d’ossements arides, si au centre est un temple ou, comme dans les pyramides d’Egypte, un sépulcre et une momie. En tête de toutes les vertus, elle place la justice et l’humanité; mais celle justice est toute négative et celte humanité n’a pas d entrailles. Le nom de celle-ci est admirable; on l’écrit en unissant au signe qui veut dire homme’, le signe qui veut dire deux : c'est le lien de 1 homme avec l’homme, la charité; et on trouve dans la morale chinoise ce divin précepte : « Ne fais pas a autrui ce que tu ne veux pas qui le soit fait. » Mais voyez ici

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combien la lettre est stérile, quand l’esprit fait défaut. L'idée de la charité est un accident dans le système, et ne s’y fait sentir que çà et là, comme par hasard. Dans le christianisme, au contraire, la charité n’est pas une idée morte énoncée en passant, un devoir froidement prescrit par le législateur, comme une convenance sociale que l'étiquette impose, comme un régime bon à suivre, qu’un médecin recommande négligemment. Dans le christianisme, la charité est lame et la vie; c’est un sentiment immense et pénétrant qui remplit tout le cœur de l’homme et contient toute la loi de Dieu.

La sécheresse de la morale de Confucius, l’absence de toute vitalité dans le sein de cette doctrine, ont porté leurs fruits. Certes, on ne peut nier quelle n’offre un appareil très-imposant d’excellents préceptes, liés entre eux par un enchaînement dont la rigueur n’a jamais été surpassée, et disposés suivant les i ègles de la plus parfaite symétrie. Depuis bien des siècles, la principale étude des lettrés a été de les approfondir et de les retourner en tous sens. Chacun d’eux doit en être imbu dès l’enfance, et il n’y a peutetre pas un autre exemple d’une morale qui soit à la fois 1 objet constant de la science et la base officielle de la politique. Avec tout cela, nous ne voyons pas qu un grand perfectionnement en soit résulté pour la classe des lettrés ; les romans que nous connaissons font foi au contraire, dans les rapports où ils nous les

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montrent, d’une immoralité assez naïve et assez nue, et on ne trouve pas beaucoup à s'édifier sur leur compte dans les relations les plus récentes. Le commandant du vaisseau le Amherst abordant et débarquant sur leurs côtes, malgré eux, où bon lui semblait, nous les fait voir aussi pusillanimes, aussi menteurs, aussi méprisables que possible. Eli bien ! ces mandarins qui affectaient le dédain le plus stupide pour les bnvbavBS jusqu au moment où ils commençaient à les craindre, qui employaient d’ignobles artifices pour déterminer le vaisseau anglais à s’éloigner volontairement, puis le faisaient poursuivre de loin à coups de canon, et proclamaient qu’il avait fui devant la flotte impériale, quand la veille quatre matelots, allant couper un câble, s’étaient trouvés, sans le vouloir, maîtres du vaisseau amiral; ces mandarins qui revenaient sans pudeur sur leur décision sitôt qu’on faisait mine de leur vouloir résister, qui, dans une ville de quatre cent mille âmes, présidaient, par peur d un équipage marchand, à son trafic avec les habitants, après 1 avoii solennellement interdit; ces mandarins avaient tous gagné leurs postes en argumentant sur la morale de Confucius. Je crains que tout ceci ne prévienne médiocrement en faveur de ce philosophe, ou ne semble bien sévère à son égard. Je ne voudrais pas aller au delà de ma pensée et sembler injuste envers Confucius. Confucius fut un sage; s’il lui manqua un élan et une flamme refusés peut-être à sa race, sa tentative

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lut élevée cl son but honorable. Tombé clans des temps d’anarchie et de désordre, où l’unité de l’empire avait péri brisée en une foule de petits Etats qui se faisaient la guerre, Confucius conçut la double pensée de retremper l’énergie personnelle des individus et de refaire l’unité de l’empire. Pour cela, il

imagina ou plutôt renouvela, en le régularisant, l’échafaudage moral et politique auquel il a attaché son nom, et qui étage, pour ainsi dire, la famille sur l’individu et l’état sur la famille. 11 équilibra si habilement toutes les parties de son édifice, et avec d’anciens matériaux le construisit si bien dans le goût du pays, qu'il a duré jusqu’à nos jours, quoique assez creux, solide et debout, malgré deux invasions. Son rêve de l’unité de la monarchie chinoise s’est réalisé. Si le succès de sa morale n'a pas. égalé le triomphe de sa politique, c’est qu’il est plus difficile, comme il est plus beau, d’améliorer les hommes que de les gouverner. Mais sur ce point encore il ne faut pas être injuste, et 1 on doit reconnaître que celui qui a mis la paix à la place de la guerre, et l’emploi de l’intelligence, sous une forme quelconque, à la tête de la société, a bien mérité de la civilisation. Ce n’est pas entièrement sa faute, si son système a dégénéré en un pur formalisme. Il ne serait pas plus raisonnable de 1 en rendre responsable que d’imputer aux catégories d’Aristote tous les vices de la scolastique.

Comme je 1 insinuais tout à l’heure, Confucius fut

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plutôt un arrangeur qu’un inventeur ; il ne commença point, il continua et rétablit. C’est une grande différence, sans parler des autres, entre Socrate et Confucius. Socrate est nouveau comme la Grèce, il invente, il donne une impulsion inconnue. Confucius est comme l’Orient, il se rattache au passé et s’y appuie. Né en Chine, pays de traditions et d’habitudes, comment serait-il novateur? Il s’en garde ; et, faisant profession en toutes choses de restaurer l’ordre antique, il invoque sans cesse les anciens usages, les anciennes mœurs, l'ancienne sagesse, à l’ombre de laquelle il produit la sienne en la cachant. Telle est constamment la marche de Confucius. Son école fait pour lui ce qu’il avait prétendu faire pour les vieux sages, elle le répète, elle transmet la tradition qu’elle a reçue. Ceux mêmes qui en altéreront le plus l’esprit en conserveront fidèlement la lettre. Tout s’engendre là sans interruption ; c’est un déroulement et, pour ainsi dire, un désemboîtement continu. Confucius y figure à son point, entre ce qui le précède et ce qui le suit, tenant à tous deux. Aussidès cinq Kings, ou livres classiques du premier ordre, un seul est composé, les autres seulement compilés ou commentés par lui, et des quatre Chou , ou livres moraux du second ordre, ne sont point son ouvrage, mais renferment sa doctrine recueillie par ses disciples.

Un mot sur ces livres qui contiennent à peu près toutes les idées et presque toutes les expressions qu’on

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peut rencontrer chez les écrivains orthodoxes de la Chine.

Le plus respectable par son ancienneté et son obscurité est le Y-Kinrj. Ce livre a pour base deux signes symboliques fort simples, une ligne continue et une ligne brisée, qui combinées trois à trois de diverses manières forment soixante-quatre figures. Selon les traditions des Chinois, ces trigrammes furent inventés par leur premier législateur, Fo-lli, trente siècles avant Jésus-Christ. Il n’est pas facile d’en pénétrer le sens primitif, et il serait long d’énumérer toutes les significations qu’on leur a données. Ceci est un exemple frappant de la disposition qu’ont les Chinois à rattacher toutes leurs idées à une donnée traditionnelle. Vingt systèmes différents, et souvent opposés, se sont présentés depuis quatre mille afis, comme offrant la véritable interprétation des mystérieux emblèmes de Fo-lli. Il parait que, d’abord tombés aux mains du vulgaire, ils étaient pris pour des figures cabalistiques et servaient à tirer les sorts, quand, au douzième siècle avant notre ère, les princes qni fondèrent la troisième dynastie sur les ruines de la seconde, imaginèrent d’en tirer parti pour colorer leur usurpation. Ouen-Ouang, le nouvel empereur, et son fils Tchcou- Kong, ajoutèrent à chacun de ces soixante-quatre signes quelques caractères formant un sens vague et presque aussi énigmatique que les signes eux-mêmes, mais qui semblent avoir contenu des allusions à leur poli-

tique, faisant ainsi parler en leur faveur ces symboles que le peuple était accoutumé à respecter. L’obscurité du commentaire fut loin de lui nuire, et peut-être à cause de celle obscurité même il fut révéré à l'égal des figures qu’il accompagnait. Six cents ans après, quand vint Confucius qui avait aussi scs vues politiques, il ne trouva rien de mieux, au lieu de les énoncer comme le fruit de ses réflexions, ce qui les aurait immanquablement discréditées, que de les donnerpour une explication des figures de Fo-IIi, et des courtes phrases de Ouen-Ouang ou de Tehcou-Kong, avec lesquelles elles n’avaient probablement pas grand rapport. Les mots sans liaison dont ces phrases étaient formées, bizarrement enchâssés dans les axiomes de sa morale et de sa politique, leur prêtèrent une autorité qu'ils n’auraient pu avoir par eux-mêmes. Ainsi fut formé le Y-King,

11 en fut de ce livre comme d’un arbre sur lequel on grefferait successivement diverses espèces de fruits, comme d’un vieil habit de famille, que se passeraient, le taillant à leur mode, plusieurs générations. Mais les choses n’en sont pas restées là ; des hérétiques de la secte de Lao-Tseu ont trouvé leur doctrine écrite dans les phrases où Confucius avait reconnu la sienne. Le peuple a continué à y chercher des horoscopes, et un célèbre matérialiste du treizième siècle a montré clairement que la ligne continue est évidemment le principe actif de la nature, la ligne brisée le principe pas-

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sif; et sans ménagement popr Confucius, partout ou celui-ci avait vu de la morale et de la politique, il a vu de la physique et de la physiologie.

Ainsi se groupent ces divers systèmes autour de l’antique énigme que chacun deux a la piélention d’ expliquer; ainsi s’enroulent, pour ainsi dire, comme le fil sur le fuseau, tous ces commentaires ingénieux d’un texte inintelligible.

Quoique l’origine du second des livres classiques, nommé Chou-King , ne soit pas aussi curieuse, ce livre, qui contient l’histoire de la Chine pendant les premiers siècles, a eu aussi scs aventures : brûlé par IIoang-Ti avec un soin tout particulier, parce qu il contenait, très-développés, les enseignements moraux et politiques que le tyran voulait abolir, une portion seulement a survécu à ce désastre. D abord, on n avait sauvé que ce qu’avait pu retenir la mémoire d un vieillard; puis on joignit à ces débris vingt-cinq chapitres de plus, au moyen d’un exemplaire qu’on trouva, tout altéré par l’humidité et les ans, dans une muraille de la maison de Confucius.

Confucius n’était point l’auteur du Chou-King; il en tira la substance de livres plus anciens, d'où son but ne fut pas tant d’extraire des documents pour l’hisloi re que des enseignements pour la morale eL des exemples pour la politique. Aussi, les harangues des princes, les remontrances des ministres, y tiennent-elles une grande place. On désirerait parfois

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