‹ La science et les lettres en OrientChapitre 21 sur 101 · I.A SCIENCE EN ORIENT · texte numérisé non relu

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gion, le bouddhisme a sa métaphysique et sa mythologie; il a aussi une morale et une organisation qui lui sont propres. Étudions successivement ces divers points en commençant par la partie métaphysique de la doctrine.

Le panthéisme est l’idée fondamentale de la doctrine de Bouddha, mais c’est un panthéisme raffiné. Or, le panthéisme, quand on le raffine, mène loin; s'il n’v a qu’une substance absolue dont toutes les existences particulières sont des manifestations, on sera facilement conduit à nier que ces existences soient autre chose que de purs phénomènes, c’est-àdire des apparences, et c’est ainsi qu'on arrive à la théorie de l 'illusion, célèbre aux Indes sous le nom de maya. Dans ce point de vue, l’univers visible n’a nulle réalité, il n’est pas véritablement, il paraît être; mais d’autre part l’essenGe absolue, qui produit les apparences en se manifestant par elles, on ne peut dire •qu’elle soit : car prise en elle-même, elle n’a ni forme ni attribut, rien de ce qui caractérise un être en particulier et fait qu’il est ceci plutôt que cela ; ainsi sous cette analyse subtile l’être échappe et se dissout. La source même de l’être échappe aussi; ce qui reste n’est pas un pur néant, mais c’est quelque chose d’insaisissable à la pensée, d’ineffable à la langue, quelque chose de négatif, de vide, dont on peut dire qu il est et n’est pas, ou plutôt dont on ne peut dire ni 1 un ni l’autre. Toutes les fois qu’on partira du pan-

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théisme, on arrivera, si l’on est logicien, a cet abîme. Alexandrie et l’Allemagne n ont pu 1 éviter, le bouddhisme y est tombé.

Mais la pensée orientale a bâti tout un. système du monde sur cet abîme qu’elle a creusé.

Partant de l’idée d’émanation, selon laquelle la substance absolue produit, en se répandant hors d’ellemême, cette grande illusion qui est l’univers, le bouddhisme a établi une infinité de degrés dans l’échelle de l’existence, depuis l’être pur, sans forme, sans qualité, sans nom, jusqu’à ses dernières dégradations. L’être pur, c’est Bouddha, l’intelligence suprême et incompréhensible. Il produit tous les mondes par une irradiation éternelle. Cette lumière, qui sort de lui et de qui tout provient, va défaillant toujours de plus en plus, à mesure qu’elle s’éloigne de sa source et se disperse dans l’espace et la durée ; de là tout un édifice cosmogonique, le plus gigantesque sans doute que l’imagination humaine ait jamais élevé. Il semble que son énergie se déploie plus puissante dans ce système où le néant la presse .de toute part. Rien n’atteste mieux sa fécondité sans bornes que la construction idéale de ce fantastique univers qui est pour les bouddhistes, comme l’homme chez Pindare, le rêve d’une ombre.

Notre terre est partagée en un certain nombre d’îles ou montagnes : au centre est le mont Merou, autour duquel circulent les astres. Ses flancs sont de cristal,

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de saphir, d’or, d’argent; il est entouré de sept montagnes d'or et de sept mers, dont les eaux sont parfumées. A la moitié de sa hauteur sont les six cieux des désirs. Les^ êtres qui les habitent, supérieurs à l’homme, sont encore soumis cependant à se multiplier par la volupté; mais c’est la volupté d’un regard ou d’un sourire. On voit qu’à mesure qu’on s’élève, tout va se purifiant. Dès le quatrième ciel des désirs, les sens n’ont plus d’influence, et, au cinquième, les plaisirs sensibles sont convertis en joie intellectuelle; là pourtant subsiste l’attache du plaisir, si épuré qu’il soit. Au-dessus du monde des désirs est le monde des formes; les êtres qui l’habitent sont élevés au-dessus de tout plaisir, mais ils sont encore soumis aux conditions d’existence et de matière, la forme et la couleur. On distingue dans le monde des formes dix-huit étages superposés, et les êtres qui les habitent se distinguent par des degrés correspondants de perfection morale et intellectuelle auxquels on s’élève par les quatre degrés de la contemplation.

Toutes ces régions, accessibles à l’homme dans ses diverses existences, forment le monde de l’homme, qui s’appelle aussi le monde de la patience.

Mais le monde ainsi subdivisé n’est qu’un point dans l’infinie multitude de mondes qu’entasse l’imagination extravagante des bouddhistes. Pour se faire une idée de cette arithmétique vraiment monstrueuse, il faut écouler M, A. Rémusat nous dévoilant quelques-

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uns de leurs systèmes de numération, car ils en ont plusieurs qu’ils emploient selon le besoin. « Dans le système supérieur les nombres se multiplient par euxmêmes; c’est ce qu’on nomme la méthode des dix grands nombres, méthode que Bouddha seul avait pu entendre, et qu’il expliqua dans la vue de donner une idée de ce qui est de sa nature inépuisable et sans bornes, les mérites pleins de pureté des bouddhas, les périodes d’existence qui composent la destinée des Bouddhisatouas ou intelligences modifiées, et l’océan de vœux qu’ils forment pour le bonheur des êtres vivants, ainsi que l'enchaînement des lois qui constituent le développement infini des mondes. Le premier de ces dix grands nombres est l’asankya (l’innombrable, cent quadrillions). Multiplié par luimême, ce nombre fait un asankya élevé à la seconde puissance (l’unité suivie de soixante-huit zéros). On répète cette double opération sur celui-ci, puis sur chacun des suivants jusqu’au dixième qu’on nomme indiciblement indicible, et qui ne pourrait être exprimé que par l’unité suivie de 4,456,448 zéros, ce qui, en typographie ordinaire, ferait une ligne de près de 44,000 pieds de longueur. »

Une fois en possession de ces procédés de numération, nous pourrons comprendre comment les bouddhistes opèrent dessuppulalionsde deux et de mondes qui effrayent la pensée.

Nous avons vu combien d’étages, tous habités par

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des êtres innombrables, formaient le monde de l’homme. Eli bien! il. y a, disent les bouddhistes, des univers qui contiennent mille millions de ces mondes: d’autres prennent cent quintillions de ces univers, ils en forment un étage, et vingt de ces étages forment une graine de mondes. L’étage inférieur repose sur une fleur de lotus. Cette fleur n’est pas la seule. Le nombre de ces lotus, chargé chacun d’un système d'univers, est exprimé par des myriades de myriades. « Les auteurs de ces légendes, dit M. A.Rémusat, semblent ne pouvoir se lasser d’entasser les plus folles exagérations, en faisant tour à tour reposer ces graines de mondes sur une mer parfumée, et celle-ci sur une terre qui fait partie d’un plus vaste système. » En lisant tout cela, on est pris de verlige. C’est comme si les profondeurs de l’espace s’ouvraient, et que l’on vit tous les mondes, immense essaim de lueurs, tournoyer en bourdonnant dans l’infini.

Sans doute la fixation de ces nombres est une chose absurde en elle-même; mais, comme le remarquait très-bien M. A. Rémusat, ils servent à faire entrer l’idée de l’immensité dans les esprits grossiers, à qui un mot abstrait ne dirait rien, et où elle s’insinue à la faveur de cette prodigalité de millions et de milliards qui nous semble ridicule.

Il se passe dans le temps l’équivalent de ce que nous avons trouvé dans l’espace. Le temps est divisé

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par les bouddhistes en périodes qui se suivent, comme l'espace en mondes qui se touchent.

Ces périodes ou kalpas sont composées d’un grand nombre d’années dont, comme on peut croire, ils savent le compte. Un kalpa, ou la vie d’un monde, contient quatre époques. Dans la première, le monde se forme et s’établit. Les êtres sont alors dans la région des formes; mais à mesure que le temps s’écoule, la vertu de Bouddha, de l’essence suprême, qui, en se communiquant, donna l’être ou au moins celle apparence d’être qui est l’existence, la vertu de Bouddha s’affaiblit dans ses manifestations et lout commence à décliner, les êtres descendent du monde des formes dans le monde des désirs. D’abord parfaitement purs, la sensualité s’éveille en eux dès qu’ils ont goûté une eau qui jaillit, douce comme le miel et la crème; bien que cette sensualité soit encore délicate, leur splendeur commence à pâlir; ensuite ils mangent un aliment plus grossier, et avec les sexes se développent en eux toutes les dispositions violentes et passionnées; ils sont précipités dans la servitude et le trouble des sens.

Puis la chute est suspendue, l’univers est dans un étal stationnaire qui dure un certain temps.

Mais bientôt il recommence à déchoir; sa destruction approche, elle est annoncée par des ouragans, des incendies, des cataclysmes qui atteignent, en montant, un étage du monde, et puis l’autre; enfin,

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le bien tarissant de jour en jour davantage, et le mal gagnant toujours, arrive le grand incendie, et en sept jours, toutes les mauvaises conditions sont détruites, c’est-à-dire les brutes, les hommes et les génies pervers; alors le monde est remplacé par le vide, il n’y a ni jour, ni nuit, ni soleil : les ténèbres régnent.

Tout cela forme un kalpa. Les êtres qui habitent les étages célestes supérieurs, où ne s’étendent pas ces catastrophes, ont une existence dont la durée dépasse de beaucoup une de ces révolutions : il en est dont la vie est égale à 80,000 kalpas.

On voit que les siècles ne coûtent pas plus aux bouddhistes que les mondes.

A divers points de celle série de siècles, à divers degrés de celte échelle de mondes, apparaissent çà et là des manifestations spéciales de la substance absolue d'où tout émane; ces incarnations du suprême Bouddha s’appellent comme lui. Les bouddhas viennent, quand un âge est accompli, présider à l’âge qui va suivre; ils paraissent dans notre univers pour redresser la voie et restaurer la doctrine. Le dernier qui ait paru est Sakya-Mouni, le fondateur, le messie du bouddhisme, né aussi d’une vierge. Bouddha avait deux corps, l’un sujet à la naissance, à la mort, aux transformations; l’autre était la loi elle-même, éternelle et immuable. La vie de ce Dieu fait homme a fourni un thème inépuisable aux fables et aux légendes, d’autant plus qu’on ajoute à l’histoire de son

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existence terrestre le récit de scs incarnations antérieures dans toute l’étendue des siècles; on fait de môme pour les autres saints personnages qui sont aussi des bouddhas, dont on raconte les transformations, les renaissances, les prodiges de pénitence, de charité ou de contemplation.

Ces légendes forment la partie populaire du bouddhisme : venons à sa partie morale.

C’est le beau côté du bouddhisme. A ceux qu’auraient repoussés les abstractions de sa métaphysique, on pourrait dire : Cette religion que vous méprisez a proclamé la première l’égalité des hommes devant Dieu. Née dans l’Inde, pays de caste et d’exclusion, elle a foulé aux pieds la distinction des castes, elle a dit que tous les peuples étaient appelés ; persécutépar les brahmes, le bouddhisme a eu la gloire du martvre; il a scellé de son sang la foi à l’humanilé. A peine est-il une vertu chrétienne qu’il n’ait prêchée : le détachement des sens, l’ humilité, la mortification, la charité. Sa morale a des accents tendres et pénétrants, où l’on croit reconnaître la douceur de la parole évangélique. Cet amour qui déborde s’étend môme plus loin que l’humanité, et s’épanche jusque sur les animaux et les plantes en une rosée suave de tendre pitié 1 .

1 Voyez le livre des Récompenses et des Peines, traduit par M. Ilémusat. Ce petit livre de morale populaire, écrit par un tao-ssé, est, accompagné d’un commentaire qui cite souvent Eo ou Bouddlia; les

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