‹ La science et les lettres en OrientChapitre 25 sur 101 · I. A SCIENCE EN ORIENT · texte numérisé non relu

I. A SCIENCE EN ORIENT

les lois qui les régissent. Une science a élé créée dans ce siècle, et a remplacé les spéculations arbitraires, conjecturales et souvent si ridicules de l'étymologie. A la fois anatomie et physiologie comparée des langues, cette science pénètre par l’analyse dans leur tissu, et détermine les conditions permanentes cl les conditions variables de leur organisation. Pour elle, les langues sont des êtres vivants qui ont leurs formes propres, dont les variations accidentelles peuvent être ramenées à un type constant; entre ces êtres qui naissent, se développent, se reproduisent et périssent d’après des lois fixes, sont des relations de parenté, dont on peut mesurer le degré. Chacun a sa physionomie, ses instincts, scs habitudes, ses antipathies, on oserait presque dire son caractère et ses mœurs ; de sorte qu’on peut pressentir ce que fera telle langue dans telle circonstance, quelle forme elle affectera, quel parti elle prendra, comme on le dirait d’un être vivant, d’une personne. L’étude des langues, ainsi envisagée, a toutl’inlérêt de l’étude de l’organisation. Par sa méthode, sinon par son objet, elle se place parmi les sciences naturelles.

C’est le grand philologue allemand, Jacob Grimm, qui a créé cette science par son admirable analyse comparative des langues germaniques, à laquelle il a donné le titre modeste de Grammaire Allemande. lia démontré rigoureusement l’unité fondamentale de tous ces idiomes, et a suivi à travers les temps, depuis

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le quatrième siècle jusqu’à nos jours, F histoire de

leurs divers développements.

Il a découvert les lois constantes de la permutation des lettres, suivant lesquelles tel idiome prend toujours telle lettre, là où un autre idiome la rejette et prend constamment la lettre correspondante.

De sorte qu’un radical germanique étant donne, on pourrait presque deviner et construire le mot hautallemand, bas-allemand, saxon, islandais, le mol u douzième siècle ou du dix-lmitième, et de même pour les formes grammaticales et la syntaxe. Admirable simplification! Par elle les idiomes d’une meme famille sont comme les dialectes d’une même langue; on peut apprécier l’àge de chacun d’eux à certains signes, comme l’âge d’une plante et d un animal. En fin, on peut de son état actuel remonter avec certitude à son étal ancien, ou présager son état futur. Ainsi, en voyant un astre dans le ciel, on sait par quel point il a passé et quelle courbe il accomplira.

Une fois le principe de la comparaison philosophique des langues découvert et appliqué en grand à une famille importante, la famille germanique, il devait prendre plus d’extension et embrasser un plus grand nombre d’idiomes. Les ressemblances générales de l’ancien dialecte de l’Inde, du sanskrit, avec le grec et le latin, du grec et du latin avec les langues germaniques et slaves, avaient déjà été mises hors de doute parle simple rapprochement des vocabulaires cl des

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grammaires. Le fait de celte ressemblance, reconnu en partie par le P. Paulin de Saint-Barthélemy, fut établi d’abord par M. Frédéric de Schlegel1, qui, le premier dans ce siècle, attira les yeux de P Allemagne sur l’Inde; Guillaume de Humboldt2, qui partageait avec son frère le domaine des connaissances humaines ; Bopp, qui a entrepris de faire, pour toutes les langues indo-européennes, ce que Jacob Gl'imma fait pour les langues germaniques 3 4. Enfin, le Danois Rask, qui, semblable à Anquetil par son dessein et. son courage, a été aussi chercher dans l’Inde les livres de Zo-roaslre, Rask a, l’un des premiers, jeté les bases d’une comparaison philosophique des langues gréco-latines, germaniques et slaves *. Tous ces travaux sont nés du même mouvement, de la môme direction des esprits. Avant la fin de ce siècle, presque toutes les langues de l’Europe qui possèdent une littérature, les langues de l’antiquité et une portion des langues de l’Orient, pourront s’étudier comme une seule langue, dont on approfondira ensuite tel ou tel dialecte dans ses rapports avec les autres.

La grammaire comparée de M. Bopp embrasse huit langues, le sanskrit, le zend, le grec, le latin, le lithua-

1 Uber die Spraclie und die Weisheit der Indien.

- Plusieurs Mémoires importants publiés dans le recueil de l'Académie de Berlin.

3 V ergleichende Grammatick.

4 Undersœgelse om det garnie nordiste eller islandske sprogs oprindelse, 1818.

ANTIQUITÉS UE LA PERSE nien, l’ancien slave, le gothique et l’ancien allemand. Après la grammaire, on aura le dictionnaire comparé; il reste à faire entrer dans l’une et dans l’autre les dialectes celtiques, dont les travaux tout récents de M. A. Pictet établissent d’une manière si évidente le droit de bourgeoisie dans la cité indo-européenne C’est dans ce magnifique ensemble de travaux philologiques, établissant l’unité générale et les lois particulières du langage, depuis les sources du Gange jusqu’à l’Islande, que viennent se placer, au premier rang, les recherches de M. E. Burnou! sur la langue de Zoroastre.

En effet, le zend est un des anneaux les plus importants de cette chaîne immense qui réunit l’Himalaya à niécla. Le zend forme le chaînon intermédiaire entre le sanskrit et les idiomes germaniques ; frère de l’antique langue des brahmanes, il éclaire ses origines, il contient le secret de plusieurs formes sanskriles que le sanskrit seul n’explique pas. Ainsi, on découvre quelquefois entreles mains d'un rejeton d'une ancienne famille des titres qu’on croyait perdus» En outre, le zend est curieux sous le rapport du degré de développement qu’il avait atteint au temps de Zoroastre» M. E. Burnouf est conduit par une patiente analyse de l’alphabet zend à cette conclusion 2 : « Tout nous annonce un idiome s’arrêtant à un moment où il est

1 Nouveau journal asiatique, troisième série, t. I, p. 283 et 417.

2 Page cl.ii i .

LA SCIENCE EN O H 1 E N T bien rare que l’on puisse saisir les langues, celui où tous les éléments de leur organisation entrent en jeu, mais où l’action, qui, après les avoir réunis, devait les modifier l’un par l’autre pour en composer un organisme parfait, vient à s’arrêter tout à coup et laisse son œuvre inachevée. »

Avant d’aller plus loin, je dois signaler la méthode qu’a employée M. E. Burnouf dans son commentaire sur l’Yaçna.Dans un pareil travail, la méthode importe autant peut-être que le résultat; la méthode est ellemême un résultat.

En présence du mot zond dont il faut délerminei le sens, M. E. Burnoul dégage d abord la racine de toutes les modifications grammaticales qu elle peut avoir subies; il rapproche cette racine, ainsi réduite, d’un radical sanskrit qui lui ressemble, et qui fournit le sens probable du mot qu’il s agitd interprètei . Mais il ne se contente pas de cette vague analogie de racines qui ne prouverait rien ; il faut qu’il retrouve, dans la forme qu’a prise le radical, les caractères, les instincts particuliers de la langue zende. M. E. Burnouf a fait pour cette langue ce que Grimma fait pour les idiomes germaniques; il a découvert les lois particulières d’après lesquelles elle forme ses mots, et la véiilication de ces lois propres au zend est pour 1 auteur la

preuvede ses opérations étymologiques. La version hançaised’Anquetilet la version sanskrite deNérioseng, faites toutes deux sur le pehlvi par des hommes qui ne

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remontaient pas à l’original zend, cl avaient en grande partie perdu la tradition des idées de Zoroastre, ces deux versions, dis-je, servent souvent àM.E. Burnouf en le mettant sur la voie du sens général d’un passage, mais ne peuvent le conduire à son but, qui est une détermination rigoureuse du sens de chaque mot et delà valeur grammaticale de chaque lettre. Ce but ne peut s’atteindre que par la méthode de tâtonnement, que j’ai indiquée tout à l’heure, dont les résultats acquièrent d’autant plus de valeur, qu’elle s’exerce sur une plus grande masse de textes, de sorte que l’explication d’un mot employé dans un passage se confirme par le sens que ce mot présente dans un autre.

M. E. Burnouf excelle dans ces investigations délicates; avec lui, on croit assister à une analyse chimique exécutée par un manipulateur habile, à la solution d’un problème d’algèbre à laquelle on arrive par une suite d’hypothèses qu’on élimine successivement. On le suit avec un intérêt qui, pour un philologue, ressemble à l'intérêt dramatique; il s’engage dans un chemin, puis le quille et retourne sur ses pas, en prend un autre ; par instant il s’enfonce et disparaît presque entièrement dans mille détours souterrains qui s’entrecroisent, puis revient à la lumière, et rapporte triomphant le sens d’un mot difficile, lambeau arraché, pour ainsi dire, aux entrailles de ce vieux cadavre delangue.

Peut-être oserai-je reprocher à M. E. Burnouf la surabondance même de ses ressources, et la profusion de

ses expédients, au moins l’inutile déploiement d’artifices etd’appareils qu’il prodigue, même lorsqu’ils ne doivent pas lui servir. Quelquefois, après qu’on a marché avec lui de confiance, et qu’il vous a donné, pour le choix d’une interprétation, des raisons qui vous semblent fort lionnes, on est tout étonné d’apprendre qu’on a fait fausse route, et il vous prouve clairement que les preuves qui vous ont satisfait ne doivent pas vous satisfaire. Il abandonne brusquement un système d’explication qu’il vous avait fait goûter, i*n peu comme ce prédicateur qui disait à ses auditeurs convaincus : « Au reste, peut-être n’y a-t-il pas un mot de vrai dans tout ce que vous venez d’entendre. » Si la solution n’était, pas bonne et devait être rejetée, pourquoi la donner? Ce procédé est consciencieux, je le sais; il peut y avoir quelque utilité à assister à toutes les marches et contremarches de cette campagne philologique; une hypothèse abandonnée par l’auteur peut être recueillie par le lecteur, ou môme, sans être adoptée, suggérer une idée meilleure. Cependant j’engage M.E.Burnouf, dans la suite de son beau travail, à ne pas donner l’histoire de toutes ses tentatives d’explication, et à se borner aux solutions pour lesquelles il se prononce. L’ouvrage est assez vaste sans l’agrandir encoÆ, le labyrinthe assez sinueux pour ne pas le compliquer de nouveaux détours. Au reste, cette critique, la seule qu’on puisse adresser a M. E. Burnouf, atteste elle-même une richesse et une

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exubérance de sève philologique dont il ne faut que modérer l’excès.

Un des résultats les plus décisifs du travail de M. E.Burnoufsurle zend, c’est d’avoir montré que les ressemblances de cette langue étaient surtout frappantes avec le sanskrit le plus ancien, avec le sanskrit des Védas. La langue zende est donc, non point une fille, mais une sœur de la langue sanskritc. Ce qui est vrai du zend l’est aussi de plusieurs autres langues delà grande famille indo-européenne; de même que le latin ne dérive pas du grec, ni le latin ni le grec ne dérivent du sanskrit, mais toutes ces langues sont des rameaux d'une même souche. Il y a, en latin, telle forme plus ancienne que la forme sanskrite correspondante. Il en est des peuples comme des langues : les populations latines, ou gothiques, ou persanes, ne viennent pas del Inde ; mais, ainsi que les populations indiennes elles-mêmes, elles ont un berceau commun et inconnu.

Chemin faisant, M. E. Burnouf a rencontré de curieuses étymologies, des histoires de mots qui sont des histoires d idées. Telle est celle d’un mot bien important, celui qui, dans la langue latine et ses dérivés, est devenu le nom de Bien.

Ce mot, en sanskrit devas) en latin divus , a, dans les deux langues, le même sens, le sens de divin ou Dieu. Par un contraste singulier, il exprime, pour les leisans anciens et modernes, une idée tout opposée,

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il est le nom des mauvais génies, des dives. On est réduit à s’expliquer ce singulier changement de la signification primitive du mot en une signification contraire, par l’antipathie du peuple parlant le zend et professant la religion de Zoroaslre contre le peuple parlant le sanskrit et professant la religion des brahmanes : les dieux de l’un seraient devenus les diables de l’autre. Ce fait, tout étrange qu’il semble, n’est pas sans analogue dans l’histoire des religions. Sans parler du nom de démon, cité par M. E. Burnouf, que les anciens donnaient aux bons génies, tel que le génie de Socrate, plusieurs des divinités de l’antique Olympe sont devenues des puissances infernales après l’établissement du christianisme; mille passages des Pères pourraient l’attester. Saint Martin, qui avait souvent affaire au diable, le voyait paraître en Jupiter, en Mercure, en Vénus. Le diable Apollion, au moyen-âge, n’était autre qu’Apollon ; et la dame Vénus (, frau Venus) de la légende allemande du fidèle Eckort ressemble beaucoup à une diablesse.

La même chose est arrivée aux dieux du paganisme germanique. Vu trouver Odin ! est dans le Nord un juron populaire qui correspond exactement à notre que le diable t'emporte! Et le traitement qu’on faisait éprouver aux dieux Scandinaves, ils 1 avaient fait jadis subir aux dieux leurs prédécesseurs, aux dieux des Finnois, qu’ils avaient relégués sans miséricorde parmi les géants et les mauvais génies.

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Nulle pari on ne penl mieux observer ce chemin, d’un mot et d’une idée, que dans le gnosticisme. On sait qu’ii force de mettre le christianisme au-dessus du judaïsme et d’être frappés de la supériorité morale de Jésus sur Jéhovah, certains gnostiques en vinrent à faire de Jéhovah le mauvais principe, et conséquents jusqu’au bout,' à adorer le serpent, parce qu’il était l’ennemi de Jéhovah

Le rapprochement de ces faits bien divers, mais tenant à des causes psychologiques analogues, éclaire et justifie cette singulière altération que M. E. Burnouf signale dans le sens du radical dev ; c’est ce qui leur donnait peut-être le droit de trouver place ici.

Souvent l’étude approfondie d’un mot zend ou sanskrit jette un jour inattendu sur l’origine et la valeur primitive d’un mot grec ou latin. Je m’étonne qu’en parlant du mot sanskrit ritu (saison), dont le dérivé zend s’applique aux proportions du temps considérées par rapport à leur emploi religieux, M. E. Burnouf n’ait pas signalé l’étymologie du latin ritus, rit. Ce que l’on fait ritè, c’est, en latin comme en zend et en sanskrit2, ce que l’on fait à son heure, dans la portion de temps que la religion a consacrée à cet objet.

Le travail de M.E. Burnouf sur la langue zend , quand

1 M. Bopp voit la même réciprocité dans l’analogie d ’A/iura, mot qui entre dans la composition du nom d’Ormusd, et désigne une idée de bonté, avec Asura, qui est, en sanskrit, le nom des ennemis des dieux.

- È, dans les deux langues, est la terminaison du locatil.

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il ne serait susceptible d’aucune application, n’en serait pas moins en lui-même un modèle de sagacité analytique, et un grand pas fait dans l’étude comparative et philosophique des langues. Mais nous allons voir qu’outre son mérite intrinsèque, ce travail, quoique bien loin encore d’être terminé, a conduit son auteur à d’heureuses découvertes. On peut prédire qu’elles se multiplieront à mesure que M. E. Burnouf, avançant dans son interprétation du texte, aura plus de matériaux à sa disposition.

Déjà, entre ses mains, la connaissance approfondie de la langue zende jette un jour précieux sur quelques points de l’ancienne géographie de l’Orient. M. E. Burnouf a déterminé, par l’étymologie des noms de lieux, l’extension et les limites de l’Arie, c’est-à-dire de la contrée occupée primitivement par la langue et la religion de Zoroastre; il a tracé, pour ainsi dire, par un procédé philologique, une carte historique1.

Quant à ce qu’il serait le plus important pour nous de connaître au moyen du zend, c’est-à-dire l’ensemble des idées de Zoroastre, on ne peut s’attendre à le trouver encore dans le premier chapitre de l’Yaçna, que M. Burnouf a publié. C’est comme si l’on voulait trouver dans quelques fragments de litanie chrétienne tout le christianisme. La voie qu’a prise M. E. Burnouf est longue, mais sûre; pourpouvoir ana-

1 Notes et Éclaircissements, p. un, î.xxxrv et suiv.

ANTIQUITÉS UE LA PERSE lyser un livre, il est bon de l’avoir lu, et l’on apprend à lire en épelant. C’est l’honneur de M. E. Burnouf d’avoir eu le courage de commencer par le commencement. Il faut ouvrir la porte avant d’entrer dans le temple ; ceux qui veulent faire autrement se brisent la cervelle contre les murs.

Voyez à quoi l’on s’expose en allant trop vite. Un écrivain allemand estimable, M. Rhode, crut pouvoir présenter un tableau complet de la religion de Zoroastre. Un passage du Vendidad-Sadé dit qu’Ormusd a créé dans le temps incréé, Zervané Akerané ; le mot, comme l’indique la terminaison é, est au locatif, cas qui marque la relation de lieu. M. Rhode, ne tenant point compte de cette particularité grammaticale qu’il ignorait, a fait de cette circonstance de la création le principe et l’auteur môme de la création. Zervané Akerané, le temps incréé, est devenu pour lui le sujet de la phrase, un être antérieur et supérieur à Ormusd et à Ahrimane. Ainsi le dualisme célèbre de la doctrine de Zoroastre serait subordonné à une unité supérieure. On voit que ce serait un changement fondamental. Mais tout cela repose sur une erreur de cas, sur un mol mal décliné. Et l’existence absolue du Dieu suprême, père du bon et du mauvais principe, est grandement mise en péril par le paradigme de la déclinaison zende. C’est bien plus que ta grammaire qui sait régenter jusqu’aux rois... car il s’agit ici du principe même de l’univers. Ailleurs, M. E. Burnouf apprend à ne pas trop

se hâter de prononcer sur un point de dogme, qui pourrait frapper par une analogie avec le dogme chrétien. Ainsi, suivant Ânquetil-Duperron, l’idée toute chrétienne de la résurrection de la chair se trouve chez Zoroastre; la chose paraît douteuse. Ce qu’il y a de sûr, c’est que le mot qu’Anquetil a traduit ainsi, analysé par M. E. Burnouf, veut dire Question. Il peut sembler téméraire de prétendre mieux pénétrer le sens de Zoroastre que les Parsis eux-mémes. Pourtant, dans plusieurs passages, M. E. Burnouf fait très-bien voir qu’un sens grossièrement littéral et matériel a remplacé le sens véritable dans la yersion de Nérioseng, et vraisemblablement l’avait déjà remplacé dans la version pehlvie sur laquelle celle-là semble calquée. D’autres fois, ce sont des êtres abstraits dont les traducteurs parsis font des êtres réels.

Au reste, ces deux tendances, l’une à matérialiser les idées, l’autre à les personnifier, sont dans la nature de l’esprit humain et dominent toutes les religions. Pour ne parler que des hérésies, le gnosticisme a souvent matérialisé ou personnifié des idée abstraites empruntées au christianisme.

Enfin M. E. Burnouf, enfaisant reparaître la ressemblance de certaines dénominations persanes avec des dénominations correspondantes en sanskrit, montre de curieux rapports entre la religion de Zoroastre et celle des Brahmanes à son état le plus ancien. Ces rapports forment le pendant de ceux qu’il a découverts

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en[re le zend 6t 1b vieux sansluit des Reclus. Ils nous font remonter par delà l’époque de la séparation des deux langues, des deux religions, des deux peuples, jusqu’à leur plus antique origine.

Je n’ai pas encore parlé de la plus importante des applications que M. Burnouf a faites de 1 instrument qu’il a construit lui-même. La connaissance intime des procédés et des lois de la langue zende l'a aidé puissamment dans une entreprise difficile, la lectuie d’inscriptions recueillies à llamadan, 1 ancien Ecbatane, et dont l’alphabet est semblable à celui des inscriptions de Persépolis.

Il n’y a qu'une trentaine d’années qu’on a commencé à déchiffrer cet étrange alphabet, 1 un de ceux qu’on a nommés cunéiformes, parce que chacune des lettres qui le composent est formée de plusieurs incisions, ayant la forme de coin, et représentant exactement l’entaillure du ciseau. Ce genre d’écriture se trouve gravé sur les majestueux débris de Persépolis et sur les gigantesques ruines de Babylone. Les briques deBabylone en sont couvertes ; il accompagne les monuments figurés dont il contient probablement l’explication. Quand on l’aura complètement déchiffré, il est vraisemblable qu’on pénétrera quelques secrets de la religion et de la science chaldéenne. Quand on aura lu ce qui est écrit sur les briques du temple de Bélus, dans lequel on s’accorde à reconnaître la tour de Babel, on saura ce que pensaient ceux qui l’ont élevée.

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On a déjà reconnu l'existence de trois de ces alphabets, composés des mêmes éléments, ou mieux du même élément unique, le coin, et ne différant entre eux que par un degré plus ou moins grand de complications dans les figures des lettres que forme le coin, ■ en se répétant et se plaçant dans des positions diverses. De ces alphabets, il n’en est qu’un seul qu’on puisse se Haller de déchiffrer aujourd’hui; -mais comme les mêmes inscriptions sont souvent répétées dans les trois systèmes alphabétiques, on peut raisonnablement espérer que la lecture de l’un amènera la lecture des autres, comme l’inscription de Rosette a mis sur la voie de l’interprétation des hiéroglyphes.

Or, l’alphabet cunéiforme qu’on avait commencé à déchiffrer, et dont M. E. Burnoufvient de donner une explication beaucoup plus complète et beaucoup plus satisfaisante que toutes celles qui l’avaient précédée, c’est précisément l’alphabet des monuments de Persépolis; la langue à laquelle on l’a appliqué sur les monuments, est nécessairement la langue qu’on parlait en Perse, quand ils y furent construits ; dès lors, on conçoit quel avantage donnaient à M. Burnouf, pour en essayer la lecture, ses travaux sur la langue de Zoroaslre. Après avoir, pour ainsi dire, découvert celleci, il était plus que personne en mesure de s’aider de cette découverte pour en faire une autre, celle de la valeur des caractères inconnus employés dans les inscriptions ; car, dans la route de la science, aucun pas

ANTIQUITÉS UE LA TERSE n’est perdu, et le but que l’on touche est toujours un point de départ pour aller plus loin.

Pour apprécier le progrès que M. E. Burnouf a l'ait taire à la connaissance de l’alphabet persépolitain, il est nécessaire de retracer sommairement les efforts tentés avant lui dans la même voie.

Le premier pas ne fut pas heureux. M. Lichtenstein publia, en 1805, un système de déchiffrement complet. Rien n’y manquait, tout était expliqué sans hésitation et sans difficulté. Malheureusement, il était parti de l’idée que les caractères qu’il interprétait étaient disposés de droite à gauche comme les caractères hébreux, et ils vont de gauche à droite comme les nôtres. Celte seule erreur rendait inutile tout son travail. Que dirait-on d’un homme qui, pour déchiffrer une écriture difficile, lirait tous les mots à rebours? Le bon savant n’en était pas moins sûr de son fait et expliquait imperturbablement ses inscriptions, sans avoir rencontré juste pour une lettre.

Quelques savants moins aventureux, le respectable évêque de Copenhague, M. Munlher, elM. Tychsen, avaient fait quelques tâtonnements plus judicieux, mais bien peu décisifs, quand M. Grotefend vint ouvrir la carrière par un de ces traits de sagacité heureuse, de divination hardie, qui jouent un si grand rôle dans 1 histoire des découvertes humaines; vrais coups de tète de la science qui réussissent quelquefois. M. Grotefend aborda les inscriptions de Persépolis, sans en

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connailre ni la langue ni l'alphabet, et il parvint à porter du premier coup l’interprétation à un point qu’on n’a guère dépassé avant M. E. Burnouf.

Yoici comment il s’y prit. 11 se dit : Quelle que soit la langue que je ne connais pas, quels que soient les caractères que je ne connais pas davantage, sur quoi peut rouler le sens de l’inscription qui est devant moi? On avait trouvé sur des monuments plus modernes des inscriptions en langue peldvie qui portaient : Tel roi fils de tel roi. M. Grotefend se dit : Pourquoi la môme chose ne se trouverait-elle pas dans mes inscriptions cunéiformes? et le bonheur voulut qu’il rencontrât juste dans cette supposition. Sans cela, on chercherait peut-ôtre encore la clef de l'alphabet persépolitain. Puis il se dit encore : Si c’est un roi de Torse, fils d’un autre roi de Perse, ce peut être Cambyse, fils de Cyrus. Mais il écarta très-vite celle supposition par une réflexion judicieuse : dans ce cas, deux des mots inconnus auraient commencé par le même caractère. Cela n’étant point, l’inscription ne pouvait se rapportera Cambyse, fils de Cyrus; mais elle pouvait se rapporter à Xerxès, fils de Darius. La fortune voulut qu’il en fût ainsi ; et, grâce à ce mélange d’audace, de pénétration et de bonheur, M. Grotefend se trouva en possession d’un certain nombre de lettres, celles qui composaient les deux noms propres de Xerxès et de Darius. Il pensa bien que l’inscription était écrite en langue zende; mais n’ayant

ANTIQUITÉS DE LA PERSE d’autre ressource qu’un petil vocabulaire très-incomplet d’Anquetil-Duperron, il ne put préciser la valeur que de quelques lettres. Toutefois le premier coup était porté, et tôt ou tard on devait rectifier et compléter l’ingénieuse découverte de M. Grotefend.

Cependant la rectification et le complément se firent attendre. En 1825, un homme dont les connaissances variées et l’esprit original ne seront suffisamment . appréciés qu’après la publication de ses œuvres posthumes,- Saint-Martin reprit l’explication de l’inscription lue par Grotefeud. Malgré sa pénétration singulière, le savant français ne laissa pas la question beaucoup plus avancée qu’il ne la trouva; il avait redressé quelques erreurs de M. Grotefend, mais il en avait commis d’autres qui lui étaient propres. Ce qui Manquait à tous deux pour la solution du problème, c’était une connaissance exacte de la langue des inscriptions. Aussi le Danois Rask, qui savait plus de zend que Grotefend et Saint-Martin, a-t-il beaucoup avancé la question en découvrant le M et le N dont on faisait avant lui des voyelles: par là les mots prirent plus de corps, et les désinences surtout s’accusèrent. Enfin, M.E.Burnouf, maître de la langue zende, initié aux lois de son organisme, au secret de ses désinences, a découvert une valeur nouvelle à douze caractères; il a pu donner de deux inscriptions, une transcription et une traduction, qui ont pour elles dans l’ensemble un grand caractère de vraisemblance.

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11 ne saurait y avoir de contestation que sur un très-petit nombre de lettres. M. Lassen, qui s’occupait en même temps à Bonn des mêmes recherches, est arrivé, de son côté, à <}es résultats qui, différents sur quelques points, s’accordent cependant avec ceux de M. E. Burnouf pour le plus grand nombre des cas. Tout prouve qu’on est maître de cet alphabet mystérieux de Pcrsépolis, et qu’on peut déjà rêver la lecture de ceux d’Assyrie et de Babylone.

En terminant cet article, j’apprends que M! E. Burnouf, sans attendre la lin du long commentaire qu’il compte toujours achever, s’est décidé à publier un dictionnaire zend, dont il possédé des aujourd hui tous les éléments1. Quand il aura accompli cette grande tâche, M. E. Burnouf aura plus fait pour l’intelligence de la doctrine de Zoroastre, que tous les deslours etmobeds du Guzarate et du Kirman.

1 [Eugène Burnouf es! mort sans avoir pu accomplir ce dessein.]

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