‹ La science et les lettres en OrientChapitre 27 sur 101 · HISTOIRE RU BOUDDHISME · texte numérisé non relu

HISTOIRE RU BOUDDHISME

dire alors du bouddhisme, de son imporlance et de son histoire. Je rappellerai seulement qu’il s’agit d’une croyance qui date de trois mille ans, qui le cède au christianisme seul pour le nombre de ses sectateurs et la pureté de sa morale, qui a été florissante dans 1 Inde, qui s’est établie successivement à Ceylan, en Chine, au Japon, en Corée, au Thibet, et a introduit quelque civilisation chez les peuples tartares; qui mérite par conséquent, à plus d’un titre, 1 attention et le respect de tous ceux qui contemplent avec intérêt les vicissitudes de l’humanité. Aussi bien, c’est principalement par rapport au bouddhisme que le voyage de Fa-Hian peut nous intéresser ; car lui-même ne s intéresse à nulle autre chose. Ce n’est qu’accidenlellement qu’il fournit çà et là de curieux renseignements topographiques; car son but n’est pas de satisfaire une curiosité mondaine. Il veut, dans les diverses régions où le Uouddhq est honoré, saluer les lieux qu’illustrent des légendes ou des reliques célèbres, recueillir des traditions, des enseignements', des livres sacrés; il veut visiter les monastères du Petit Véhicule ou du Grand. Ce qui lui importe uniquement, c’est la propagation, la décadence ou le progrès de sa foi. Aussi a-t-il tracé un véritable itinéraire pareil à ceux dans lesquels les pèlerins du moyen âge racontaient leur visite aux lieux saints. Ce voyage ressemble encore mieux à celui du juif Benjamin de Tudèle, qui, parcourant le monde entier, n’y voit que des juifs.

!8f> LA SCIENCE EN ORIENT

Fa-Ilia n ne voit et ne cherche que des bouddhistes.

Si celte préoccupation religieuse ôte à la relation de son voyage l’intérêt varié qu’elle pourrait offrir dans un point de vue plus libre et plus étendu, on sent que l’histoire du bouddhisme doit gagner à ce qu’on peut nommer l’idée Fixe du voyageur chinois. Or, c’est l’importance d’un tel sujet qui donne un intérêt profond à la relation de Fa-llien, et qui fait du travail de M. A. Rémusat un des chapitres les plus instructifs d’une histoire qui reste encore à faire dans son ensemble, et qui sera l’une des plus curieuses et des plus nouvelles que l’on puisse écrire, l’histoire du bouddhisme.

Fa-Ilian partit en 599, avec plusieurs autres dévots pèlerins, de sa ville natale, située dans une des provinces septentrionales de la Chine, s’avança à travers le grand désert de Tarlarie, qu’il appelle le Fleuve de sable, jusqu’au lac de Lop ; puis, revenant au sud et inclinant toujours à l’ouest, il franchit la grande chaîne centrale presque -au nord de Cachemir, passa l’Indus, entra dans l’Afganistan et la Perse, rentra dans l’Inde, la traversa de l’ouest à l’est, suivit le Gange jusqu’à son embouchure, s’embarqua pour Ceylan, et revint dans sa patrie en touchant Java. Il avait fait environ trois mille lieues de chemin ; son voyage avait duré seize années.

Dans cette longue course, il perdit plusieurs de ses compagnons : les uns moururent; un autre, édifié de

histoire du BOUDDHISME IS7

In sainteté des religieux indiens et la trouvant, supérieure à celle des religieux chinois, déclara que , si dans une existence suivante il avait le bonheur de devenir Bouddha , il désirait renaître parmi les premiers; en attendant il se fixa dans l’Inde. Mais Fa- Iiian, qui voulait propager la doctrine dans son pa\s, resté seul, continua sa route.

En général son récit n est qu un journal assez aride ; les sentiments, les impressions de 1 auteur, ne se manifestent presque jamais. On n’en est que plus touché quand on les voit tout à coup apparaître, et quand on sent, avec quelque surprise, un cœur d’homme battre sous la robe du pèlerin chinois.

11 interrompt son récit des merveilles religieuses de Ceylan par ces paroles : « Depuis que Fa-IIian avait quitté la terre de Han (la Chine), plusieurs années s’étaient écoulées. Les gens avec lesquels il avait des rapports étaient tous des hommes de contrées étrangères. Les montagnes, les rivières, les arbres, les herbes, tout ce qui avait frappé ses yeux était nouveau pour lui. De plus, ceux qui avaient fait route avec lui s’en étaient séparés, les uns s’étant arrêtés, les autres étant morts. En réfléchissant au passé, son cœur était toujours plein de pensées et de tristesse. Tout à coup, à côté de cette figure de Jade (une idole bouddhique), il vit un homme qui faisait hommage à la statue d’un éventail blanc du pays de Tsin (sa province natale); sans qu’on s’en aperçût, cela lui causa une émotion

LA SCIENCE EN ORIENT

telle que ses larmes coulèrent et remplirent ses yeux. »

Ailleurs, le pèlerin bouddhiste raconte quelles furent ses transes pendant une tempête qui le surprit après son départ de Ceylan. Il craignait surtout que les marchands sur le navire desquels il faisait route vers sa patrie, ne jetassent à la mer ses livres sanskrits, qu’il avait mis plusieurs années à recueillir et à copier, ainsi que les saintes images qu’il rapportait. Il priait dévoiement le Bouddha de faire revenir vivants dans la terre de Han tous les religieux. Cet oubli des laïques dons ses vœux de délivrance sent quelque peu le

moine. Une autre fois il faillit être lui-même victime

de l’esprit de secte. Il se trouvait sur un vaisseau rempli de brahmanes. Un ouragan s’étant élevé, ceux-ci se dirent entre eux : « C’est la présence de ce samanéen 1 sur notre bord qui nous a attiré ce malheur; il faut débarquer ce mendiant sur le rivage d’une île; il ne convient pas que, pour un seul homme, nous soyons exposés à de tels dangers. » Combien de lois des matelots italiens ou espagnols ont manifesté dans une tempête le même sentiment à l’égard d’un passager protestant?

Enfin, le religieux voyageur rentra dans son pays après avoir accompli son pénible et curieux voyage. « En récapitulant ce que j’ai éprouvé, dit-il vers la fin

1 Samanéen, sectaleur du Bouddha, sectateur de Foë, sont synonymes.

HISTOIRE DU BOUDDHISME de sa relation, mon cœur s’émeut involontairement; les sueurs qui ont coulé dans mes périls ne sont pas le sujet de cette émotion. Ce corps a été conservé par les sentiments qui m’animaient. C’est mon but qui m’a fait exposer ma vie dans des pays où l'on n’est pas sur de sa conservation, pour parvenir jusqu à ce qui était l’objet de mon espoir, à tout risque. »

Ces simples paroles ne remuent-elles pas le cœur? n’ intéressent-elles pas à cette foi. pour laquelle un pauvre religieux s est exposé à tant d obscurs péiils ! Mais laissons la personne et les sentiments de Fallian, sur lesquels il y avait peu de chose a dire, et passons à ce qu’il nous apprend des contrées qu il a parcourues.

Le résultat le plus essentiel de son voyage, aux yeux de la science, est de montrer l’extension et de décrire l’état du bouddhisme dans des contrées sur lesquelles il n’existe aucun autre renseignement contemporain. Il résulte de sa relation que le bouddhisme était établi au quatrième siècle sur la rive droite de l’Indus, dans un pays que l’on nomme encore aujourd’hui pays des idolâtres (Kafristan). Depuis lors il n’a fait qu’y déchoir, jusqu’au temps où l’islamisme l’a entièrement aboli, comme il a détruit le christianisme à l’autre extrémité de l’Asie, remplaçant par l’enthousiasme guerrier et la sensualité ardente l’espnt pacifique et mortifié des deux religions qu’il a vaincues.

Dans les régions qu’il parcourt, notre voyageur voit prédominer tour à tour le culte hérétique des brahmanes et l'orthodoxie bouddhiste. Après avoir repassé à l’est de l’Indus, il retrouve celle-ci florissante au sein de* l’Inde centrale. Là, dans son ancienne patrie, le bouddhisme était encore respecté au commencement du cinquième siècle, malgré les atroces persécutions qui l’avaient banni de l’Inde méridionale, mais qui n’avaient pas eu le dessus aux bords du Gange. Ce fait, qu’on ignorerait sans Fa-Hian, est important pour l’histoire du bouddhisme; car d’autres voyageurs chinois, un peu postérieurs, nous apprennent que dès leur époque il donnait dans ces régions des signes de décadence, après une vie continue de douze à treize siècles.

On voit aussi par la relation de Fa-IIian que de son temps l’Inde avait déjà reçu la doctrine des Tao-ssé. La secte des Tao-ssé, dont le père lut Lao-tseu, qu’on pourrait appeler le Platon de la Chine, comme Confucius en fut le Socrate; cette secte, dont nous ne savons guère que le nom, avait donc, au quatrième siècle, pénétré depuis longtemps dans l'Inde. Elle a dominé au Thibet jusqu’à l’époque où le bouddhisme a triomphé dans ce pays. Elle y a encore des adhérents. On sait qu’en Chine elle est une des trois religions de l’empire; les deux autres sont le déisme de l’école de Confucius el le bouddhisme.

La Chine est un monde séparé du nôtre. Il n’en est

histoire du bouddhisme 191

que plus intéressant de relever le petit nombre de points par où les annales de cet empire, qui se croit l’empire du milieu, et qui est à 1 une des extrémités de l’univers, touchent à l’autre bout de la terre. Trouver dans les annales chinoises quelques renseignements sur les origines des populations germaniques , sur la grande émigration de peuples dont le dernier contre-coup a produit l’invasion des Barbares dans la Gaule au cinquième siècle, n’est-ce pas un des résultats les plus inattendus, une des surprises les plus piquantes que la science puisse offrir à la curiosité? Deguignes le premier a tenté d éclaircir ainsi 1 histoiie de l’Occident par des renseignements puisés aux sources les plus lointaines. Malheureusement, sa donnée fondamentale reposait sur une identité que la science conteste aujourd’hui, l’identité des Huns et des Ilioung-nou, dont parlent les historiens chinois. Celle que MM. A. Rémusat et Saint-Martin ontcru reconnaître entre les Yue-ti et les Gètes, les 0-si et les Ases, soutiendra-t-elle mieux la critique? Jen’oseraisl affirmer. Les cheveux blonds que les historiens chinois attribuent à ces peuples sont la seule raison un peu considérable qu’on puisse avoir de les rattacher à la famille germanique. La ressemblance des noms est bien quelque chose; mais le génie monosyllabique de la langue chinoise et le défaut dans cette langue de plusieurs articulations, par cela môme qu’ils rendent possible le rapprochement de mots assez différents,

LA SCIENCE EN ORIENT

empêchent d’y ajouter une foi complète. Comment être sûr que Yue-ti est la transcription chinoise du nom des Gèles? Mais, d'autre part, comment le nier avec certitude, quand on voit les missionnaires qui ont traduit la Bible en chinois, ne pas trouver dans les ressources vocales de cet idiome d’autre manière d’écrire Abraham que A-pou-la-mou?

Cependant, l’accord sur ce point des hommes que j’ai nommés, les plus compétents en celte matière que le siècle ait produits, cet accord est d’un grand poids. En outre, celle supposition est conforme à toutes les vraisemblances, puisqu'elle montre les populations mères des nations germaniques aux lieux où toutes les inductions de la philologie et l’examen de leurs propres traditions concourent à placer leur berceau, c’est-à-dire au centre de l’Asie, au nord de la Perse et à l’ouest du Thibet.

Dans cette hypothèse les communications de la Chine avec les races germaniques remonteraient au second siècle avant Jésus-Christ, époque de la mission du général Tchang-Kiao chez les Gètes (Yue-ti), et de sa double captivité cbcz les Hioung-Nou (les Huns). Une autre mission à l’ouest, plus singulière encore, est celle de Kan-Yng dont parle noire voyageur bouddhiste, et qui fut envoyé par un célèbre conquérant chinois, l’an 97 de Jésus-Christ, au bord de la mer Caspienne, avec ordre d’aller soumettre un certain royaume de Fou-Lin, dont on avait vaguement ouï parler à la

Page 1