HISTOIRE DU BOUDDHISME
cour céleste ; ce royaume de Fou-Lin était l’empire romain.
D’autre part, le voyage de Fa-Hien nous montre les Gètes faisant la guerre à des populations des bords de l’Indus pour leur disputer le pot d’or du Bouddha. Quelle singulière révélation que celle d’un peuple germanique entreprenant une guerre religieuse, une sorte de croisade bouddhique en Perse, avant le cinquième siècle ! Ces divers fails, tout isolés qu’ils sont, ne font-ils pas rêver? n’ouvrent-ils pas des aperçus entièrement neufs sur les rôles et les rapports des peuples? n’éclairent-ils pas d’un jour étrange l’histoire de l’humanité? Ce sont des indications pareilles qui donnent à cette .publication son principal intérêt historique. Mais en outre le texte et surtout les notes, souvent plus curieuses que le texte, renferment des renseignements fort intéressants sur le bouddhisme, sur ses dogmes, ses mythes, ses légendes, sur son organisation ecclésiastique ou plutôt monacale; cai, comme l’a remarqué M. Hogdson, le bouddhisme a des moines, et il n’a pas de clergé. Je vais choisir dans l’ensemble de l’ouvrage quelques-uns des passages qui peuvent le mieux caractériser sous différents rapports ■ la religion bouddhique.
Le bouddhisme contient une métaphysique et une mythologie, la première très-abstraite, la seconde trèsabondante et très-confuse. La partie dogmatique du bouddhisme joue naturellement un faible rôle dans le
■19* LA SCIENCE EN ORIENT
récit du voyageur. La partie mythologique et légendaire y joue au contraire un rôle considérable; c’est d’elle en conséquence que nous devrons principalement nous occuper.
Les bouddhistes ne manquèrent certes pas de l’ima- * gination nécessaire pour composer une mythologie. Cependant ils ont trouvé commode de s’emparer de la mythologie toute faite du brahmanisme, sans renoncer à y joindre leurs propres inventions. D’ailleurs, c’est du brahmanisme qu’ils sont sortis; ils ont été d’abord une secte réformée qui, peu à peu, est devenue une religion indépendante et hostile. Aussi ils ne rejettent point Brahma, ils ne l’excluent point du panthéon bouddhique, mais ils lui assignent une place inférieure au Bouddha.
Cette place varie dans les divers traités mythologiques. Tantôt on lui donne à gouverner la plus grande des trois agrégations de l’univers, qui contient, avec beaucoup d'autres choses, mille millions de soleils1; c’est ce qu’on peut appeler un pis aller assez consolant et une retraite fort honorable; tantôt il est un personnage beaucoup moins imposant, il est seulement « le premier des vingt dieux qui sont nommés comme ayant des fonctions et une protection à exercer à l’égard des autres êtres. On lui donne le titre de roi, faible dédommagement du rang de dieu suprême;
1 Page 136.
histoire nu bouddhisme — il est stricte observateur des préceptes et sait gouverner la troupe des brahmanes. » — Ici 1 arrogance du culte nouveau et triomphant perce à travers les hommages un peu dérisoires qu’il accorde à 1 ancienne divinité détrônée par le Bouddha. C est comme le pacifique royaume du Latium donné au bonhomme Saturne en dédommagement de l’Olympe, où s’assied Jupiter.
Ailleurs le bouddhisme a pactisé moins arrogamment avec le brahmanisme. Il a conservé à la trinitô brahmanique son triple rôle de création, de conservation et de destruction ; seulement il a fait émaner lestrois grands dieux, Brahma, Vishnou et Siva, ainsi que les dieux inférieurs, du suprême Bouddha. Tels sont les arrangements, et, pour ainsi dire, les traités qu'ont faits ensemble les deux religions. Telles sont les conditions qu’a imposées et les indemnités qua octroyées le dieu vainqueur aux dieux vaincus.
Quant au dogme proprement dit, je ferai seulement remarquer qu’il a produit ce qu’il est dans l’essence de tout dogme fécond de produire : l’hérésie. Il est souvent question, dans le voyage de Fa-IIien et dans d’autres livres bouddhiques, des philosophes hétérodoxes. Bu temps du Bouddha, il y avait déjà, selon la tradition, quatre-vingt-seize sectes d’hérésie; les bouddhistes appellent vues les diverses opinions des hérésiarques. Parmi elles, on retrouve les spéculations métaphysiques les plus raffinées ; dans toutes
LA SCIENCE EN ORIENT
les religions, la métaphysique est la mère de l’hérésie. /
Mais arrivons aux légendes sur le Bouddha.
L’histoire réelle du personnage qui a fondé le bouddhisme et lui a donné son nom, est impossible à retrouver sous l’amas de fables dont trente siècles et trente peuples l’ont surchargée. Jamais la biographie ne fut plus complètement ensevelie sous la légende. La science, en rapprochant les traditions indiennes, chinoises, cingalaises, birmanes, japonaises, thibétaines, tartares, sur l’origine du bouddhisme, a pu seulement déterminer avec quelque vraisemblance l’époque de l’apparition du Bouddha, et la fixer vers le milieu du dixième siècle avant Jésus-Christ. Le voyage de Fa-Hien confirme cette date, à laquelle d’autres recherches avaient conduit M. A. Rémusat. Ce voyage change un peu les idées qu’on pouvait se faire sur le lieu d’où le bouddhisme a commencé à se propager. 11 place le berceau de cette religion dans l’Inde centrale, aux bords du Gange , tandis qu’on l’avait transporté un peu plus loin dans le Bihar méridional1.
Il paraît que le Bouddha est né aux environs d’Aoude, et, au sud; sa prédication n’a guère passé le Gange.
Voilà à peu près tout ce que l’on peut dire historiquement de ce grand réformateur, dans lequel ses sectateurs ont vu une incarnation divine, incarnation
Introduction
page l.
HISTOIRE DU BOUDDHISME qui a été précédée et sera suivie d’une infinité d’incarnations du même genre, de milliers d’autres Bouddhas.
De plus, les nombreuses nations qui ont adopté le bouddhisme ont prêté à son fondateur des aventures plus extraordinaires les unes que les autres. L imagination avait un champ presque illimité pour les produire; car le Bouddha a parcouru une série incalculable d’existences. « Le nombre de mes naissances et de mes morts, dit-il, ne peut se comparer qu’à celui des arbres et des plantes de l’univers entier. On ne pourrait compter les corps que j ai eus. Moi-meme je ne puis énoncer les renouvellements et destructions du ciel et de la terre que j’ai vus l. » Ainsi, on n’eut pas à rêver seulement une vie, mais des vies innombrables du Bouddha; et la légende put se multiplier à l’infini comme le dieu lui-même.
Le Bouddha a une biographie antérieure à sa naissance. U a commencé par être un homme ordinaire cherchant la sagesse. Puis, de degrés en degrés, à travers des millions d’existences, il s’est élevé au rang de boddisatva (uni à l’intelligence); il a été roi de l’univers; il est monté au ciel de Brahma; il a été Brahma; la durée de la vie d'un Brahma est de deux régénérations du monde, ou deux mille six cent quatre-vingt-huit millions d’années. 11 était à la fois un dieu dans le ciel, et sur la terre un saint roi. Mais dans cet état de
HW LA S CI EN CK EN ORIENT
béatitude, le Bouddha est saisi du désir de sauver les hommes... Il veut témoigner sa commisération pour loutes les douleurs, et faire tourner la roue de la loi pour tous les êtres vivants *. Pour cela, il résout de se faire homme; il choisit la mère qui doit l’enfanter. C'est une vierge 2, qui concevra en songe d’un saint esprit.
La légende a diversifié de plusieurs manières le sentiment de mélancolie sublime qui saisit le Bouddha à la vue de la misère humaine, et lui fait prendre la résolution de sauver, d'affranchir l’homme de la douleur, c’ést-à-dire, dans le point de vue du quiétisme bouddhique, de le tirer de la sujétion des existences changeantes et périssables, soumises aux troubles et à la souffrance, pour l’élever à l’état de repos immuable qui résulte de l’union de l’intelligence avec la substance infinie d’où elle émane.
Le Bouddha dit, dans une légende citée par M. A. Rémusa t :
« Les maux qui affligent tous les êtres, les erreurs auxquelles ils sont en proie et qui les écartent de la droite voie, leur chute dans le séjour des grandes ténèbres, les douleurs sans fin qui les tourmentent sans qu’ils aient un libérateur ou un protecteur, leur font invoquer ma puissance et mon nom. Mais leurs souffrances que mon œil céleste me fait voir, que mon
1 Page 71.
2 Klaproth, Vie de Bouddha, Journal asiatique, tome IV, page 15.