HISTOIRE DU BOUDDHISME
clhismc, la peine de mort était abolie vers le temps d'Attila, dans le pays occupé aujourd’hui par les féroces Alhgans. Le jugement de Dieu y était en vigueur, mais sous une forme bénigne. Il ne s’agissait point de saisir un fer rouge, ou de passer à travers la flamme d’un bûcher, comme dans les anciennes mœurs de l’Inde et de l’Europe; quand deux personnes avaient une contestation, elles prenaient médecine; le crime avait infailliblement la colique et l’innocence ne s’en portait que mieux.
Un roi barbare avait voulu établir un enfer dans ses états; mais un mendiant bouddhiste le convertit, il obtint la foi, et détruisiU^son enfer. Bizarre inconséquence de l’esprit de charité, car le bouddhisme a deux enfers, et dans chacun seize étages de tourments. Les âmes criminelles les traversent tous successivement. Au reste, c’est plutôt un affreux purgatoire qu’un enfer proprement dit; car la doctrine delà transmigration des âmes et de la succession des existences a du moins sauvé le bouddhisme du dogme de l’éternité des peines.
Du reste, plusieurs des supplices créés ou reproduits par l’impitoyable imagination de Dante se trouvent dans l’enfer bouddhique. Tels sont le sable brûlant, les chaudières, les crocs, le bain de sang, les glaives qui percent ou tailladent; là aussi il y a des damnés qui, comme Philippo Argentieri, déchirent leur propre chair avec leurs ongles, a brano et bravo. 11 y a le
supplice du froid après le supplice du leu. C est une consolation de penser que ces atroces imaginations, qui ont épouvanté tant de pauvres âmes, ne peuvent se varier beaucoup, et que leurs auteurs, qu ils écrivent en Orient ou en Occident, retombent forcément dans les mêmes combinaisons de tourments. C’est un soulagement analogue à celui qu’on éprouve en songeant que la cruauté qui inflige des supplices réels ne saurait non plus passer une certaine limite de douleur, et que tout ce qu elle invente et accumule au delà est perdu, grâce au ciel, et ne porte pas.
Quel contraste entre les horreurs que je viens de retracer et les préceptes humains du Bouddha, 1 attendrissement sympathique et le dévouement sublime empreint dans sa légende ! Ce contraste, au reote, n est pas plus grand que celui que forme ceLte poésie dantesque, expression du catholicisme du treizième siccle, avec le sermon sur la Montagne. ^
Si on avait besoin de prouver la bienfaisante influence du bouddhisme sur les mœurs et les institutions, il suffirait d’extraire de cette relation un passage
où il est question de l’établissement de véritables hôpitaux dans la capitale du Magadha, où le bouddhisme esl représenté comme florissant et recevant les hommages même des brahmanes. « Les délégués que les chefs du royaume entretiennent dans la ville, y ont établi chacun une maison de médicaments du bonheur et de la vertu; les pauvres, les orphelins, les boiteux, enfin
HISTOIRE DU ROU DD 1IISM E tous les malades des provinces vont dans ces maisons, où on leur donne tout ce dont ils ont besoin. Les médecins y examinent leurs maladies; on leur sert à boire et à manger selon les convenancès, et on leur administre des médicaments. Tout contribue à les tranquilliser. Ceux qui sont guéris s en vont d euxmêmes. »
Les ordres mendiants, qui ont joué un si grand rôle au moyen âge, ne sont point une invention du treizième siècle. Saint François d Assise avait été devancé de plus de mille ans par les saints mendiants du bouddhisme, qui eux-mêmes avaient eu des devanciers au sein de l’antique religion des brahmanes. Il y a aussi chez les bouddhistes des religieuses mendiantes. Bien que le Bouddha ait fait d’abord quelque difficulté d’admettre les femmes à la vie religieuse, il linit par y consentir, en les soumettant entièrement aux religieux. Les observances qui sont imposées aux mendiants des deux sexes ne laissent rien à désirer pour la rigueur de l’abstinence qu’elles prescrivent. Une de ces règles a été dictée par ce sentiment de charité universelle qui s’étend jusqu’aux animaux. « Les aliments que le mendiant a obtenus seront divisés en trois portions : une portion sera donnée à la personne qu'il verra souffrir de la faim ; une autre sera portée dans un lieu désert et tranquille, et déposée sur une pierre pour les oiseaux et les bêtes. »
Les monastères bouddhiques semblent, à plusieurs
LA SCIENCE EN ORIENT
égards, calqués sur les monastères chrétiens. Cette ressemblance s’étend même jusqu’à des coïncidences minutieuses et fortuites. On sait que les moines, au moyen âge, exprimaient ce qu’ils étaient dans la nécessité de se communiquer, au moyen de signes semblables à ceux qu’emploient les sourds-muets. Les moines bouddhistes que visita Fa-IIien s’étaient avisés du môme expédient pour éluder la loi du silence.
« Quand ils entrent dans le réfectoire, ils ont une contenance grave et posée; ils s’asseyent, chacun à son rang, avec ordre et en silence; ils ne font pas de bruit avec leurs bassins et leurs autres vases. Ces hommes purs ne se permettent pas de s’appeler les uns les autres quand ils mangent, mais ils se font des signes avec les doigts. » Ne semble-t-il pas voir des capucins entrer au réfectoire et prendre silencieusement leur repas ?
Dans le pays de Kie-Tcha, selon notre voyageur, la nature est si attentive aux besoins des religieux, que le temps change et devient froid dès qu'ils ont reçu leurs provisions. A quoi servirait, en effet, le soleil, quand les religieux n’en ont plus besoin? Mais le roi du pays, qui est un prince avisé, a soin qu’ils ne reçoivent cette provision annuelle qu’ après que tout le grain du pays est parvenu à sa maturité. On assure ainsi la durée du beau temps, qui ne se permettrait pas de cesser avant la récolte des moines.
Ailleurs Fa-Hian dit, en parlant des rois bouddhistes
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de l'Inde : « Lorsqu’ils rendent hommage aux religieux, ils se dépouillent de leur tiare; eux et les princes de leur famille, ainsi que leurs officiers, leur présentent les aliments de leurs propres mains. Quand ils les ont présentés, ils étendent un lapis par terre, évitant de se placer en face sur un siège. En présence des religieux ils n’oseraient s’asseoir sur un lit... Les rois, les grands, les chefs de famille ont élevé des chapelles en faveur des religieux. Ils leur ont fourni des provisions et fait donation de champs et de maisons, de jardins et de vergers, avec les fermiers et les bestiaux pour les cultiver. L’acte de ces donations était tracé sur le fer, et aucun des princes qui vinrent ensuite ne se serait permis d’y porter la moindre atteinte. »
Si les lignes qui précèdent n’étaient textuellement traduites du chinois, on croirait entendre un chroniqueur du moyen âge vantant l’humilité respectueuse des princes dévots en présence des religieux et leur libéralité envers les monastères. Le monachisme a, dans le principe d’association et de perpétuité qui le constitue, une force d’absorption qui, au sein des circonstances les plus diverses, a dù produire les mêmes résultats.
Plusieurs des pratiques de dévotion usitées dans les couvents bouddhiques rappellent des pratiques monacales ou ecclésiastiques de 1 Europe. Le chapelet y est tort en vogue; les cloches v retentissent jour et nuit.
LA SCIENCE EN ÜIUENT
Chaque monastère a des reliques du Bouddha. Ici c'est une de ses dents, là un os de son crâne ; c’est son bâton, son manteau, sa marmite; la plus étrange des reliques du Bouddha, c’est son ombre1. 11 y a môme quelque trace de la confession2. Aucune des observances machinales qu’on a pu reprocher à l’ascétisme matériel de l’Espagne cl de l’Italie n’approche de l’usage singulier des roues à prières. On colle sur ces roues ou cylindres des morceaux de papier sur lesquels sont écrites diverses oraisons. Au lieu de réciter les oraisons, on tourne la roue, et cette opération compte aux assistants comme s’ils eussent récité la prière. C’est prier à tour de bras. Ce que ne dit pas f a-llieu, c'est que, dans certains endroits, on a tellement simplifié le travail, que les roues en question tournent par l’effet d'un poids suspendu comme un tournebroche, ou du vent, comme les moulins. Ces dévols sont pour la prière comme élait pour la danse ce! envoyé persan qui, dans un bal, s’émerveillait de ces gens qui dansaient eux-mêmes... Eux aussi ont trop de la superbe apathie orientale pour prier eux-mêmes. Les chanoines du Lutrin, qui faisaient louer Dieu par des chantres gagés, n’y entendaient rien en comparaison. On n’a pas besoin de gager une roue; il ne faut qu un poids de dix livres ou un souffle de vent pour édifier tout le peuple. Certes les bons pères des Provinciales ,
1 Papes 80-87.
a Pape 112.
HISTOIRE DU BOUDDHISME malgré leur grande science, n’ont jamais porté à celle perfection l’art de la dévotion aisée. Il ne manque à celle sublime invention bouddhique que 1 application delà machine à vapeur; mais les Anglais sont dans l’Inde, el il ne faut désespérer de rien.
Tous ces rapprochements, les uns tenant à la nature des idées, les autres accidentels et fortuits, se présentent d’eux-mêmes à ceux qui passent de 1 étude du christianisme à l'étude de la religion du Bouddha. En signalant quelques-uns des plus frappants, mon intention était surtout de faire senlir au lecteur l’importance de celte publication, et, en général, de tout ce qui peut, comme elle, éclairer l’histoire du bouddhisme. Il faut qu’on s’accoutume à donner une grande place dans l’histoire de la civilisation à cette doctrine, dont le nom était ignoré il y a un siècle; et il faut qu’elle prenne son rang à côté des grandes religions qui ont si puissamment influé sur les destinées humaines. Traditions vénérables par leur antiquité, et puissance réformatrice, action morale et politique, théâtre immense et varié, profondeur de doctrine et richesse de fiction, église organisée, monachisme innombrable, pratiques touchantes et superstitions bizarres, rien ne lui manque de tout ce qui peut solliciter cette curiosité qui se plaît à étudier les grands et compliqués phénomènes de l’esprit humain. On ne peut nier que son histoire n’offre un certain parallélisme avec l’histoire de la religion chrétienne. Comme celle-ci, le bouddhisme
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s osl, détaché d une religion antérieure, par rapport à laquelle il a été un immense progrès. 11 a proclamé aussi que tous étaient appelés; il a foulé aux pieds dans l’Inde, à la face du brahmanisme, les divisions de castes, de races, de pays; il a adouci les mœurs des nations barbares, et il a prêché la charité pour les hommes et la pitié pour les animaux; il a prescrit et pratiqué la tempérance, la chasteté, l’humilité, la pauvreté, comme le christianisme primitif. Il a fondé une multitude de couvents pour les deux sexes; il a reçu des donations, il a propagé le culledes reliques et des images, il a multiplié à l’infini les pratiques dévotes et les légendes, comme le christianisme du moyen âge. Enfin, pour compléter la ressemblance extérieure des deux religions, le bouddhisme a eu son pape. Le lama du Thibet a été un chef spirituel, ayant des possessions temporelles, et reconnu par une grande portion desnations bouddhiques; et tout cela dure encore, et à l’heure qu’il est, en Chine, au Japon, au Thibet, dans les steppes de la Tartarie, plus de quatre cents millions du nos semblables croient à la doctrine et pratiquent le culte du Bouddha.
Mais sous ces analogies, qu’on ne m’accusera pas de déguiser, que peut-être on me reprochera tout aussi injustement de faire trop ressortir, se cache une différence profonde, radicale, dont les conséquences se retrouvent parlout dans les deux religions, la différence du théisme au panthéisme. Le Christ est le fils