‹ La science et les lettres en OrientChapitre 34 sur 101 · TCHING-ING · texte numérisé non relu

TCHING-ING

Quoi ! vous ne comprenez pas encore? Écoutez ! l’homme vêtu de rouge est l’infâme ministre Tou-ankou. Tchao-so est votre père, et la princesse est votre mère.

Il récite des vers :

« Je vous ai raconté de point en point cette lugubre histoire. Si vous ne la comprenez pas encore tout entière, eh bien ! je suis le vieux Tching-ing, qui ai sacrifié mon fds pour sauver l’orphelin, et c’est vous, c’est vous qui ôtes 1 orphelin de la famille de Tchao. »

Certes, cette progression est bien graduée, et le coup qui l’achève est vraiment tragique, üne pareille donnée aux mains de Shakspeare eût produit un grand effet. On ne conçoit pas pourquoi Voltaire s’en est privé.

Voltaire n’a emprunté au drame chinois que l’idée d’un père sacrifiant son enfant à son devoir. Du reste, il a voulu agrandir le cadre de son sujet et mettre en présence la civilisation chinoise et la barbarie tarlare, peindre les farouches conquérants du vieil empire domptés par les mœurs de leurs sujets. Il venait de tracer ce tableau dans l’Essai sur les Mœurs , auquel il travaillait alors, et il conçut la pensée de le transporter sur la scène. On voit par sa correspondance qu’il avait eu le projet de se rapprocher davantage de la vérité et de la couleur historique. Il écrivait au marquis d’Argental, le 17 septembre 1755, durant les premières représentations de la pièce :

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« Comptez que je suis très-affiigé de ne m’être pas livré à tout ce qu’un tel sujet pouvait me fournir. C’était une occasion de dompter l’esprit de préjugé qui rend parmi nous l’art dramatique encore bien faible ; • nos mœurs sont trop molles. J’aurais dû peindre avec des traits plus caractérisés la fierté sauvage des Tartares et la morale des Chinois. 11 fallait que la scène fût dans une salle de Confucius, que Zamti fût un descendant de ce législateur, qu’il parlât comme Confucius même, que tout fût neuf et hardi, que rien ne se ressentit de ces misérables bienséances françaises, et

de ces petitesses d’un peuple qui est assez ignorant et assez fou pour vouloir qu’on pense à Pékin comme à Paris; j’aurais accoutumé peut-être la nation à voir, sans s’étonner, des mœurs plus fortes que les siennes; j’aurais préparé les esprits à un ouvrage plus fort que je médite et que je ne pourrai probablement exécuter. 11 faudra me réduire à planter des marronniers et des pêchers... »

Le 12 octobre, il écrivait à M. Dumarsais : « Si les Français n’étaient pas si Français, mes Chinois auraient été plus Chinois, et Gengis encore plus Tartare. Il a fallu appauvrir mes idées et me gêner dans le costume pour ne pas effaroucher une nation frivole, qui rit sottement et qui croit rire gaiement de tout ce qui n’est pas dans ses mœurs ou plutôt dans ses modes. »

Voltaire se résigna donc à faire ce qu ont toujours fait les poètes dramatiques, il servit le public selon son

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goût. Il donna au terrible khan des Tartares une belle passion pour une belle Chinoise, dont les sentiments n'étaient pas plus chinois que le nom 1 ; et le tout produisit une tragédie pleine de vers magnifiques, d’idées grandes, de nobles sentiments encore trop chinois pour le parterre qui ne les goûta que médiocrement. Voltaire, qui était à cette époque fort distrait de Confucius par les contrefaçons de la Pucelle , dédia au maréchal de Richelieu cette composition austère dans laquelle il avait semé, selon son usage, quelques moralités philosophiques ; il s’applaudissait de l’énergie de certains vers tels que celui-ci :

Les lois vivent encore et l’emportent sur vous;

vers un peu révolutionnaire, et que, dit-il, madame de Pompadour avait approuvé.

Au reste, Voltaire fit bien d’être de son temps et de son pays dans les sentiments et les idées ; seulement il était peut-être inulile d’aller leur chercher si loin un costume qui leur allait si peu. Mais, là encore, il mérite des éloges pour avoir voulu élargir le cercle et agrandir l’empire de noire scène.

Métastase a traité un sujet assez semblable à celui de l’ Orphelin dans YEroe Cineée. Il est inutile de dire que tout ce qui pouvait rappeler la Chine a disparu sous les inventions romanesques et les gracieux vers

1 Idamé. Le son cl n’existe pas on chinois.

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d’amour du poôte italien. Zamti est un Chinois pur sang, en comparaison de Léango, et Idamé ne dit rien d'aussi tendre que ce final de Lisinga :

la mezzo a tanli affanni,

Cangia per te sembianza La limida speranza Clic mi languiva nel sen.

Forse sarà fallace,

Ma giova intanto e piace,

E ancorchè poi m’inganni,

Or mi consola almen.

Une pareille musique de paroles et de sentiment console bien de l’absence de couleur locale.

Environ cinquante ans avant Jésus-Christ, une princesse fut sacrifiée par la politique cl la nécessité, et livrée par l’empereur de la Chine, son époux, à un khan de Tartarie. Dans les idées chinoises, c’est un grand malheur de quitter le territoire sacré de l’empire, le dessous du ciel , pour aller aux confins du monde, et, pour ainsi dire, hors du monde, chez les barbares. C’est un plus grand malheur d’échanger le palais impérial, la couche du fils du ciel, contre la tente de feutre et la natte grossière d’un Tartare. Aussi l’infortune de la belle Tchao-Kuen a-Uelle laissé une longue mémoire. T.es peintres lui ont consacré leurs pinceaux, et les poètes leurs vers. La légende populaire l’a immortalisée ; enfin elle a fourni le sujet d’un drame intitulé la Tristesse du palais de Han.

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Le véritable titre est l'Automne dans le palais de Han. Mais, d’après les habitudes de la poésie chinoise, l’automne est un emblème du chagrin, comme le printemps de la joie. De même, le dragon désigne ce qui se rapporte à l’empereur ; le phénix ou les oies sauvages , ce qui a trait à la félicité domestique, et enfin la poésie elle-même a un poétique symbole dans les saules et les (leurs. Il faut connaître ce langage allégorique pour comprendre les vers et la prose ornée. On entrevoit comment il est possible, en choisissant avec art les expressions convenues, de faire une foule d’allusions ingénieuses et détournées et de parler agréablement des choses sans s’exposer au danger de les appeler par leur nom.

Le peu de vers qu’a traduits M. Davis font regretter qu’il ait, en général, jugé à propos de supprimer cette portion de sa tâche. Ceux qui ouvrent la pièce et que chante le khan des Tartares ont un caractère de poésie locale et pittoresque.

« Le vent d’automne souffle impétueusement à travers les herbes parmi nos tentes de feutre ;

« El la lune qui brille la nuit sur nos huttes sauvages, écoute les gémissements du chalumeau plaintif.»

Remarquez le vent d'automne , qui n’est pas Là pour rien. Au début de la pièce, j’ai dit quel était en chinois son titre et le motif de ce titre.

Le Tartare s’exprime en guerrier terrible, l’effroi des empereurs. Bien qu’en général l’intérêt du drame

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porte sur les Chinois, l’auteur fait parler avec une certaine complaisance leur formidable ennemi1. Il faut songer que l’auteur écrivait sous une dynastie mongole.

L’empereur n’a point d’épouse, et, pour s’en procurer une, il s’y prend à peu de chose près comme Assuérus. Il se fait apporter les portraits de ses plus belles sujettes, afin de choisir parmi elles nne impératrice. Un perfide ministre a été chargé de former pour le prince cette galerie de portraits. Le plus ravissant de tous serait celui de Tchao-kun ; mais comme scs parents sont pauvres, et n’ont pu faire des présents au ministre, celui-ci a l’idée scélérate de défigurer l’image de la belle. Heureusement l’empereur la rencontre dans ses jardins; il est détrompé fort agréablement, et l’épouse.

Un traité obligeait de donner au khan des Tartares une princesse du sang impérial. Qu’a fait le méchant ministre? Il a fui en Tartarie en emportan t le portrait, cette fois sans défaut, de la nouvelle impératrice. Il le montre au barbare, qui sur-le-champ s’enflamme à la vue de cette peinture, et menace d’envahir la Chine, si on ne lui donne l’original.

Pendant ce temps, l’empereur, amolli parla félicité, négligeait les affaires, était distrait pendant les audiences. Un ministre rigide, ose lui conseiller, pour

1 II va jusqu’à dire : « Je suis le descendant véritable des Han. »

DU THEATRE CHINOIS fS?

sauver l’État, d’abandonner la princesse. L’empereur résiste ; il s’emporte contre, ses troupes et contre son peuple, qui la laissent partir. Elle se dévoue généreusement, et ne se permet que quelques plaintes assez gracieuses : « Aujourd’hui dans le palais de Han ; demain épouse d’un barbare. » Elle pleure l’empereur quelle va perdre, la civilisation qu’elle laisse derrière elle, et ces beaux vêlements qui ne V orneront plus aux yeux des hommes: regrets naïfs de la coquetterie féminine à côté des regrets du cœur.

La situation est touchante. Mais rien n'est développé ; tout est trop superficiel et trop rapide. L’absence de la poésie, retranchée par M. Davis, se fait vivement sentir.

Le khan vient recevoir la princesse. « Quel est ce fleuve? » demande-t-elle. On lui répond que c’est le fleuve Amour, qui marque la limite des deux empires. Elle prend une coupe, se tourne du côté du sud, fait une libation, adresse à l’empereur un dernier adieu, et se précipite dans les ondes.

La pièce ne finit pas là; nous sommes reportés à la cour impériale. L’empereur est livré à ses regrets ; il adore le souvenir de celle qu’il a perdue, et brûle des parfums devant son portrait. Pendant qu’il est plongé dans le sommeil, elle lui apparaît : « Livrée comme une captive pour apaiser des barbares, ils voulaient m’emporter dans une région boréale; mais j’ai saisi le moment de leur échapper. N’est-ce pas là l’empe-

2iC

LA SCIENCE EN ORIENT leur mon souverain? Seigneur, je vous suis rendue. »

Tout à coup un soldat tartare vient se placer dans la vision de l’empereur à côté de sa malheureuse compagne, et l'enlève ; trois fois elle est ainsi enlevée, et trois fois elle revient vers celui qu’elle aime.

Cette dernière scène exprime assez poétiquement 1 invincible attachement de 1 exilée pour son époux et pour sa patrie.

Lutin paraissent les envoyés tartares, qui viennent annoncer la mort de la princesse, et ramènent le ministre qui a causé tout le mal, et qui est livré au supplice. Les deux nations font la paix, et il y a bonne harmonie entre les deux souverains ; car, comme je l’ai remarqué plus haut, dans celte pièce écrite sous la domination des Mongols, les Tartares sont subordonnés aux Chinois, mais ne leur sont pas sacrifiés.

Suivant une tradition touchante, le tombeau de la triste héroïne de ce drame demeure, toute l’année, verdoyant au milieu des sables, comme si la fertilité de son pays natal la suivait pour consoler son ombre au désert.

Le sujet du Cercle de craie n’appartient pas à l’histoire; c’est une de ces anecdotes qn’on retrouve partout, avec des variantes diverses. Tout le monde connaît le Jugement de Salomon: deux femmes réclamaient le même enfant, le sage roi d’Israël ordonne qu’il soit coupé en deux parties égales pour satisfaire chacune des plaignantes. La fausse mère y consent, la véritable

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prouve son droit en l’abandonnant. Un vieux fabliau français, publié par Barbazan et intitulé le Jugement de Salomon , raconte ce qui suit : « Deux chevaliers se disputaient l’héritage d’un baron que tous deux disaient leur père. Salomon, voulant éprouver lequel est le véritable fds, ordonne que le corps du défunt soit tiré de sa tombe, et que les deux prétendants, pour montrer qui est le plus propre au maniement des armes, se précipitent vers lui au grand galop de leurs chevaux elle percent d’un coup de lance. L’imposteur n’hésite pas, mais le véritable fds se garde d’accomplir cet exploit sacrilège. » C’est la môme aventure retournée, pour ainsi dire, elle sentiment filial mis à la place du sentiment maternel. Ainsi le moyen âge a métamorphosé celle seplence célèbre, et, fidèle à ses mœurs guerrières, a substitué un coup de lance à U expédient imaginé par Salomon.

En Chine, une décision plus semblable encore à celle que rapporte la Bible, a fourni le dénoûment du drame intitulé Yüistoire du Cercle de craie , dont nous devons la traduction, et une traduction complète, à M. Julien.

Voici comment la donnée cosmopolite a été enchâssée dans les mœurs chinoises.

Le seigneur Ma a deux femmes, l’une qui ne lui a point donné de postérité, l’autre, nommée Ilaï-Tang, dont les antécédents n’étaient pas fort honorables, mais qui est mère d’un fils âgé de cinq ans. Madame

LA SCIENCE EN ORIENT Ma, d’accord arec le greffier Tchao son amant, empoisonne son époux; puis, ayant besoin du titre de mère pour hériter, elle emmène le jeune enfant qu’elle dit lui appartenir cl accuse la malheureuse Ilaï-Tang de l’assassinat dont elle-même est coupable. Le juge, qui est une espèce de Bridoison mené par son greffier, condamne Ilaï-Tang. Heureusement la sentence doit être confirmée par le gouverneur de la province; les parties se présentent devant celui-ci et exposent leurs prétentions maternelles. Le gouverneur fait tracer avec de la craie un cercle au centre duquel on place l’enfant. Les deux femmes doivent le tirer chacune de son côté. « Dès que sa propre mère l’aura saisi, il lui sera aisé de le faire sortir hors du cercle, mais la fausse mère ne pourra l’amener à elle. »

Celte épreuve superstitieuse, cette espèce de jugement de Dieu, semble d’abord tourner contre la justice et la vérité. Madame Ma entraîne l’enfant, et le gouverneur livre la malheureuse Ilaï-Tang aux verges des bourreaux. Mais elle s’écrie : « Quand votre servante fut mariée au seigneur Ma, elle eut bientôt ce jeune enfant. Après l’avoir porté dans mon sein pendant neuf mois, je le nourris pendant trois ans de mon lait, et je lui prodiguai tous les soins que suggère l’amour maternel. Lorsqu’il avait froid, je réchauffais doucement ses membres délicats. Hélas î combien il m’a fallu de peine et de fatigue pour l’élever jusqu’à l’âge de cinq ans! Faible et tendre encore comme il l’est,

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on ne pourrait, sans le blesser grièvement, le tirer avec effort de deux côtés opposés. Si je ne devais, seigneur, obtenir mon fils qu’en déboîtant ou brisant ses bras, j’aimerais mieux périr sous les coups que de faire le moindre effort pour le tirer hors du cercle. »

Ici ce n’est pas la sagesse du juge qui, par un moyen bizarre, découvre la vérité, c’est le cri de l’amour maternel qui la proclame. Au fond, il n y eut pas moins une parité bien remarquable entre le Jugement. de Salomon et l 'Histoire du Cercle de craie.

Celte pièce n’a point pour objet l’idéal de la moralité chinoise, elle ne nous présente pas l’héroïsme de la reconnaissance comme 1 Orphelin de Tchao , 1 invincible attachement à un époux et à la patrie comme la Tristesse du palais de Han; elle offre au contraire un portrait peu flatteur et peu flatté de la vie réelle, des mœurs les plus vulgaires, des sentiments les plus bas et les plus coupables. Haï-Tang, l’héroïne, le personnage intéressant de la pièce, a fait un métier quelle désigne en chinois par une périphrase poétique àlaquelle rien d’aussi décent ne correspondrait en français : « Je vivais parmi les saules et les fleurs. Je reconduisais l’un pour aller au-devant de l’autre, et mon occupation habituelle était le chant et la danse. » Elle repousse durement un frère qui, réduit à la mendicité, vient implorer ses secours; et plus tard, le frère, trouvant sa sœur malheureuse à son tour, l’accable d’outrages et de coups. La passion adultère de ma-

dame Ma pour le greffier Tchao esl exprimée avec une véhémence et une grossièreté d expression qui n’a pas permis à M. Julien de tout traduire. Ce 'greffier est le plus éhonté coquin qui se puisse rencontrer. Quand il est accusé, il cherche a rejeter sur sa complicele crime dans lequel il a trempe. « Seigneur, dit-il au juge, ne voyez-vous pas que cette femme a toute la figure couverte d’une couche de fard? Si on enlevait avec de l’eau les couleurs empruntées, ce ne serait plus qu’un masque hideux que nul homme ne voudrait ramasser, s il le trouvait sur sa route. Comment eût-elle pu séduire votre serviteur et l’entraîner dans un commerce criminel? »

La bassesse ne peut a'iler au delà de ces outrages publics adressés par cet infâme à l’objet, de sa passion vraie ou simulée. Quand la torture l’a forcé à convenir d’une partie de ses crimes, il dispute encore contre la loi qu’il connaît et cite comme un bandit de cour d’assises. « Suivant les lois, je ne suis coupable que d’adultère, mon crime n’est point de ceux qu’on punit de mort. » Ce qui est le plus révoltant dans les discours des différents personnages de la pièce, c’est un sang-froid et un aplomb dans l’immoralité qui révèlent une extrême corruption. C’est une mère qui, faisant allusion à l’infâme métier de sa fille, dit crûment : « Je ne puis me passer des habits et des aliments que me procure son industrie. » C’est un juge qui s’exprime en ces termes : « Quoique je sois magistrat, je

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ne rends aucun arrêt : qu il s agisse ne fustigei (quelqu’un ou de le mettre en liberté, j’abandonne cela à la volonté du greffier Tchao... Je ne demande qu’une chose, de largent, et toujours de 1 argent, dont je fais deux parts, l une pour moi et 1 autre pour lui. » Sans doute, l’imperfection même de Fart dramatique est pour quelque chose dans la sincérité brutale de ces aveux. Il est plus'aisé de faire dire à un homme : « Je suis un misérable , » que de montrer indirectement par scs actions et ses paroles les vices de son cœur. Mais on ne peut nier que cette ingénuité des passions viles et des sentiments criminels n’atteste une dépravation profonde et enracinée. Au reste, ce que les relations des voyageurs nous apprennent touchant les mœurs des grandes villes et la démoralisation de la classe des lettrés, s’accorde trop bien avec ce que peignent les pièces de théâtre et les romans.

Si V Histoire du Cercle de craie montre la nature humaine sous un jour peu flatteur, il est des drames chinois qui sont consacrés au développement du sentiment le plus généreux. De ce nombre est celui dont le Hollandais Van-Braam fut si charmé, et dont il a donné une analyse. C’est une œuvre sentimentale dans ce qu’on appelle, chez nous, le genre larmoyant ; ce sont des tableaux d’intérieur, des scènes de dévouement obscur; on croit lire un drame de lvotzebuc ou un roman d’Auguste Lafontaine.

Un lettré est appelé à la cour ; quatre ou cinq ans

LA SCIENCE EN OUI EN T

se passent, et on n'entend pas parler de lui. Lassées de cette longue absence, ses deux femmes font le projet de quitter sa maison. Elles y laissent l’enfant de leur époux, et vont courir les aventures. Alors un vieux domestique et une vieille servante se chargent de l’enfant, et travaillent courageusement pour subvenir à son entretien et lui faire donner une éducation littéraire. Les deux serviteurs, éclairés par une petite lampe, prolongent dans la nuit leur pieux labeur. '

« La toile se lève, et l’on voit le vieux Ataï très-* occupé à faire des sandales de paille, unique métier qu’il sache.

« Aouana est assise près d’une table couverte d’habillements ; elle coud très-diligemment.

« Le vieux domestique chante, en travaillant, la mélancolique histoire de son maître, et avec tant de sensibilité, qu’à la fin ses yeux se mouillent et ses larmes coulent sur ses joues ; pour montrer du courage, il essuie ses pleurs et affecte de rire, comme pour se reprocher sa pusillanimité. »

Cependant le jeune Sycou-ye a atteint l’adolescence ; il se livre à l’étude, encouragé et aidé par les deux bons vieillards. Ataï échange les sandales qu’il a tissées contre l’huile qui doit éclairer la veille laborieuse de Sycou-ye.

Ici est une scène dont le motif est réellement pathétique. L’étudiant a succombé au sommeil; la bonne Aouana, après l’avoir regardé longtemps avec ten-

DU THEATRE CHINOIS

dresse et lui avoir adressé les plus louchants discours

entrecoupés de larmes, pense qu'il faut cependant le

réveiller pour qu’il poursuive son travail; et prenant

une férule de cuir qui est sur la table, elle lui en donne *

un léger coup sur la joue.

Sycou-ye s’éveille plein d’emportement, et demande à Aouana qui l’a rendu si hardie que d’oser le frapper; elle sait bien qu’elle n’est pas sa mère mais seulement une esclave de son père.

Aouana le laisse dire, puis lui fait sentir l’injustice de sa colère. « Votre mère, où est-elle? Qui l’a remplacée?... N’est-ce pas moi, ingrat?... et vous me méprisez! Eh bien! non, je ne suis pas votre mère; je renonce à vous tenir lieu d’elle. »

Sycou-ye, ramené à lui-même par ce tendre reproche, tombe aux pieds d’ Aouana, et lui demande pardon de sa violence en fondant en larmes. Enfin le lettré revient chez lui. En route, il aperçoit au bord d’un fleuve deux pauvres femmes occupées à laver du linge, et portant toutes les marques de la plus profonde misère; ce sont les deux fugitives. Bientôt, rentré dans sa maison, il apprend leur histoire, et comprend que c’est elles qu’il a vues réduites à une si triste extrémité. La fidèle Aouana est élevée à la dignité d’épouse ; elle ne dit rien, et se soumet en silence à son bonheur. Ataï est fait mandarin. Ainsi le vice est puni et la vertu récompensée, selon les lois du mélodrame en tout pays. A la fin, le fils du lettré arrive en habit

LA SCIENCE EN ORIENT de licencié, comme, dans nos vaudevilles, le jeune premier paraît à la dernière scène en uniforme de housard.

Van-Braam, à qui nous devons l’analyse de cette pièce, en avait été fort touché dans un précèdent voyage; il désira la revoir encore, mais on eut beaucoup de peine à lui procurer ce plaisir, parce qu’on ne pouvait trouver d’acteurs qui se rappelassent un ouvrage qui avait vingt ans de date h Gela prouve que souvent les pièces de théâtre sont écrites pour le moment, et ne sont ni conservées ni probablement destinées à 1 avenir.

Le bon Van-Braam fut très-édifié des sentiments vertueux qui remplissent ce drame; il admire particulièrement que, dans le dialogue, on n’interrompe jamais celui qui parle : coutume bien sage des Chinois, dit-il. On sent qu’elle lui va au cœur. Bu reste, on ne peut s’étonner de la sympathie d’un Hollandais pour un Chinois, car rien ne ressemble plus à la Chine que la Hollande, avec ses canaux, ses maisons de diverses couleurs, et sa population industrielle et patiente, active et silencieuse. En traversant la Hollande, on a par moments devant les yeux des aspects qu’on n’a jamais rencontrés, si ce n’est sur un éventail ou sur un paravent.

Une autre pièce, qui, comme celle-là, participe du

1 Tome II, page 545.

DU THÉÂTRE CHINOIS drame bourgeois , mais qui offre beaucoup plus d’intérêt, est celle que M. Davis a traduite sous ce titre : An heir in old âge (un héritier dans la vieillesse).

Ici M. Davis a donné une moitié des vers, probablement d’après la version du licencié chinois, par lequel il se fait aider dans ses travaux; mais, comme il a passé l’autre moitié de la portion poétique du drame, et que ce qu’il a omis n’est nullement inférieur à ce qu’il a traduit, il est permis de croire que la seule cause de cette omission a été l’impossibilité où s’est trouvé le licencié de comprendre certains passages versifiés. Il est glorieux pour nous que deux Français, M. Julien etM. Bazin, aient fait à Paris ce que n’a pu faire à Canton un lettré chinois.

Voici le sujet du drame.

Un vieux négociant retiré, nommé Lieou-tsong, vint d’épouser une jeune femme; il espère quelle lui donnera bientôt un fils. Pour un Chinois, il est de la plus grande importance de ne pas mourir sans postérité, car tout le bonheur de , sa vie future est attaché à ce que quelqu’un de son sang et de son nom vienne visiter son tombeau et offrir à ses mânes une espèce de sacrifice. Cette croyance donne aux sentiments de famille une grande force; elle rattache étroitement l’existence d’une génération à celles qui la précèdent et à celles qui la suivent; elle est une des bases les plus profondes de la société chinoise, fondée tout entière elle-même sur la famille. Le besoin de se sur-

LA SCIENCE EN ORIENT vivre a soi-même dans un fils est si sacré aux yeux des Chinois, que souvent on accorde à un homme condamné à mort un sursis pour qu’il ait le temps de s’assurer un héritier direct : on trouve que ce serait une trop grande peine de le priver non-seulement de la vie, mais encore de la race; ce serait le luer deux fois, dans le présent et dans l’avenir. J’insiste sur l’énergie de ce sentiment, parce qu’il est le motif et la clef du drame que je vais analyser.

Le vieux Lieou-tsong a un neveu qui a perdu ses parents, et qui est venu se réfugier chez lui, mais il ne peut faire vivre en bonne intelligence ce neveu et sa première femme. Cela ne veut point dire, en Chine, une femme dont on est veuf, mais l’épouse du premier rang; je l’appelle ainsi pour la distinguer de l’épouse plus jeune qui, par son état, donne au vieillard l’espoir d 'être père. La terrible femme du bonhomme paraît; et, dès la première scène, est représenté d’une manière vive et comique, l’empire qu’elle prend, par son humeur, sur un mari débonnaire. Celui-ci, pour éviter l’orage, invite le neveu à aller vivre dans une chaumière qu’il possède à la campagne ; mais madame en a besoin pour ses ânes, il y faut renoncer ; enlin, pour se débarrasser de son neveu, le vieillard ordonne qu’on lui compte deux cents pièces d’argent et qu’il aille où bon lui semblera. Toujours occupé de l’héritier qu'il espère, Lieou-tsong, que tourmentent quelques remords au sujet de certaines transactions com-

DU THÉÂTRE. CHINOIS

merciales, voulant détourner le courroux du ciel par un sacrifice expiatoire, brûle le livre où sont couchées les sommes qu’on lui doit ; puis il déclare qu il veut partager son bien entre sa femme et son gendre, et se retirer à la campagne pour y attendre paisiblement le résultat des couches de sa jeune épouse Siao-mei.

Les recommandations qu il adresse, en partant, à son autre femme, au sujet de celle-ci , sont d un comique vrai. Sa prédilection et ses inquiétudes percent à travers l’indifférence et même la dureté qu'il affecte pour elle, le tout dans la peur de donner de l’ombrage à celle dont un mot le fait trembler.

LIEOU-TSONG

j’ai un mot à vous dire, femme ; puis-je risquer de le dire?

LA FEMME

Parlez.

LIEOU-TSOXG

Oh! j’attendrai bien impatiemment de vous une lettre de félicitation.... Siao-mei est maintenant enceinte... Qu’elle mette au monde un fils ou une fille, son enfant sera votre propriété ; alors vous pourrez tirer un loyer de ses services ou le vendre comme il vous conviendra le mieux. Vous en serez entièrement la maîtresse.

Bien dit, mon mari.

LA FEMME

-58 LA SCIENÇE EN ORIENT

LIEOU-TSONG

Ma femme!...

LA FEMME

Qu’avez-vous à me dire?

LIEOU-TSONG

Cette jeune Siao-mci vous a causé quelquefois de l’ennui, et je crains qu'elle ne continue à vous importuner. Quand elle méritera (Vôtre châtiée, chà liez-la pour l’amour de moi ; ne vous contentez pas de la gronder...

Puis, avant de s’éloigner, il demande pour elle un traitement plus doux. La double faiblesse du vieux mari vis-à-vis de ses deux femmes est admirablement peinte dans celte scène.

Le gendre de Lieou-tsong, pour éviter de céder le tout ou la moitié de la succession de son beau-père au fils ou à la fille de Siao-mei, imagine de faire disparaître celle-ci et de dire qu’elle a fui volontairement. On conçoit le désespoir du bonhomme. Il ne peut pas croire à son malheur, il fond en larmes, il ose môme se révolter contre sa femme. Il veut qu’on aille afficher aux quatre portes de la ville que le lendemain il fera des aumônes aux mendiants qui se présenteront à la porte d'un temple. Il accuse son avarice passée de son infortune présente ; cependant il prend le ciel à témoin qu’il s’est repenti. Tous ces mouvements sont

DU THÉÂTRE CHINOIS

pleins de vérité et d’un comique mêlé d’émotion. On fait par ordre de Lieou-tsong des distributions à la porte du temple. Les mendiants se querellent, et le vieillard entend l’un d’eux dire à l’autre ce qui dans les idées chinoises est la plus grande injure : Misérable qui nas pas d'enfant! Ce mot le frappe au cœur et renouvelle amèrement toutes ses peines. 11 y a là un effet dramatique profondément senti.

L’infortuné neveu qui a dépensé les deux cents onces vient demander à son oncle de lui prêter quelque argent. Le pauvre oncle prie d abord sa redoutable compagne de s’éloigner, en lui disant qu il va lancei vertement son mauvais sujet de neveu. Seul avec lui, il le plaint et pleure sur son sort. L intraitable épouse rentre et dit brusquement : Qu’est-ce que cela signifie? vous pleurez, je crois?

LIEOU-TSONG

Quand ai-je pleuré?

LA FEMME '

Les larmes coulent de vos yeux.

LIEOU-TSONG

Hélas ! à mon âge, comment ne seraient-ils pas humides?

Enfin il prend à part son neveu, lui donne à la dérobée deux pièces d’argent, et lui recommande de visiter exactement les tombes de ses ancêtres.

-Gü LA SCIENCE EN ORIENT

Le jour destiné à ces pieuses visites est arrivé. Le pauvre neveu se souvient delà recommandation de son oncle; il s est procuré en chantant quelques morceaux de papier doré, un pain et une demi-jarre de vin; il a emprunté une houe, et il vient, selon ses faibles moyens, accomplir la cérémonie d’usage : brûler le papier doré, nettoyer la terre autour du tombeau, et faire les oblations de pain et de vin. Il s’éloigne un moment ; pendant ce temps arrive le vieux Lieou avec son épouse ; leur fdle et leur gendre n’ont point paru ; cependant on voit que les honneurs funèbres ont été rendus aux sépultures des aïeux ; mais, à en juger d’après la nature des offrandes, ce ne peut être que par quelqu’un de très-misérable. Les deux vieux époux commencent un entretien mélancolique. Ils n’ont point d’enlant de leur nom, car leur fille porte celui de son époux et reposera dans la tombe d’une famille étrangère; personne ne viendra donc remplir les rites sacrés sur leur sépulture. Tandis qu’ils sont plongés dans ces tristes réflexions, leur neveu, le seul rejeton des Lieou, paraît; le vieillard feint de vouloir le châtier, parce qu’il n’a pas honoré d’une manière plus brillante les tombes de ses ancêtres. C’est madame Lieou ellemême qui s écrie alors : « Votre neveu est pauvre, il n’a pu faire davantage. » Rappelée par les réflexions qu’elle vient de faire au sentiment le plus profondément enraciné dans une âme chinoise, la mauvaise lanle devient comme une mère tendre pour celui qui

DU THÉÂTRE CHINOIS seul peut rendre à ses mânes un filial hommage. Cette péripétie est très-originale ; le pathétique qui en résulte est tout à fait local et caractéristique; il doit émouvoir profondément un auditoire chinois.

La fille et le gendre de Lieou se présentent enfin pour accomplir les rites, mais tard, de mauvaise grâce, avec des vêtements peu soignés et qu’ils trouvent trop bons pour la circonstance. Lanière, indignée, reprend à sa fille la clef, signe de la propriété, et la donne au neveu, enfin rentré en grâce auprès d’elle.

La fille et le gendre se font pardonner leurs torts en rendant au vieillard sa jeune épouse et un enfant qui lui est né. Le bonhomme, enivré de joie, pardonne à tout le monde; il est au comble du bonheur, il a un fils dans ses vieux jours.

Cette pièce est une véritable comédie de mœurs les Chinois ont aussi des comédies de caractère. Le sujet de l’avare, tant de fois traité, l’a été en Chine., M, Julien a fourni à M. Naudet les matériaux d’une analyse détaillée de la comédie intitulée Y Esclave des richesses qu'il garde , elle traducteur de I’iaute a placé celte analyse à la suite de Y Aulularia1 . La pièce chinoise oflre plus d’un trait de ressemblance avec la comédie de Plaute, et aussi plus d’un contraste.

De même, c’est un dieu qui a mis l’avare en possession de son trésor. Il est ingénieux d'avoir placé un

1 Bill, latine- française de Panckouke, Théâtre de Plaide, tome II, page 575.

LA SCIENCE EN ORIENT amour immodéré de la richesse chez un homme pour qui la richesse csl chose nouvelle. Les exagérations hou lionnes de Plaute sont encore surpassées par l’auteur chinois. Presque mourant, l'avare dit à son fils adoptif : « Mon (ils, je sens que ma fin approche. Dismoi, dans quelle espèce de cercueil me mettras-tu? — Si j'ai le malheur de perdre mon père, je lui achèterai le plus beau cercueil de sapin que je pourrai trouvcr. Ne va pas faire cette lolie, le bois de sapin coûte trop cher. Une fois qu’on est mort, on ne distingue plus le bois de sapin du bois de saule. N’y a-t-il pas, derrière la maison, une vieille auge d’écurie? elle sera excellente pour me faire un cercueil. — Y pensez-vous? Celte auge est plus large que longue; jamais votre corps n’y pourra entrer; vous êtes d’une trop grande taille. — Eh bien ! si l’auge est trop courte, rien n’est plus aisé que de raccourcir mon corps : prends une hache et coupe-le en deux. Tu mettras les deux moitiés l’une sur l’autre, et le tout entrera facilement. J’ai encore une chose importante à te recommander : ne va pas te servir de ma bonne hache pour me couper en deux ; lu emprunteras celle du voisin. »

Ce dernier trait ne manque point de vigueur. L'Harpagon chinois laisse, comme on voit, bien loin derrière lui le légataire de Regnard, disant :

Je puis être enterré fort bien pour un écu.

La différencedesdeux théâtres et des deuxpeuples se fait

DU THÉÂTRE CHINOIS sentir dans la partie accessoire. L’intrigue de Y Aulularia roulé sur un de ces incidents si fréquents clans les mœurs de la scène gréco-latine. Un jeune homme outrage la fille de l’avare et répare ses torts en l’épousant. La pièce chinoise repose sur le sentiment qui faisait le fond à’ un Héritier dans la vieillesse , le besoin de la paternité. Le premier usage que fait l’avare de sa fortune, c’est d’acheter un fils; il tâche, il est vrai, de se le procurer à aussi bon compte que possible, et la lésinerie qu’il apporte dans ce singulier marché produit des développements d’un comique tout à fait chinois. 11 escamote à de pauvres parents leur fils par un contrat captieux, et les renvoie très-mal payés de leur coupable sacrifice. Nous verrons, du reste, une autio vente d’enfant dans un des drames traduits par M. Bazin.

Cela me conduit à la publication la plus récente et la plus considérable de toutes célles qui ont contribué à nous faire connaître la littérature dramatique de la Chine, au Théâtre chinois de M. Bazin. Il se compose, comme je l’ai dit, de quatre pièces choisies dans des genres différents.

Je commencerai par la Tunique confrontée. Un riche particulier, sa femme et son fils, sont tranquillement assis dans leur demeure, occupés à boire du vin chaud, en faisant des vers et de l’esprit sur la neige qui tombe à flocons pressés. Le père est saisi de cet enthousiasme poétique qu’inspirent aux Chinois près-

LA SCIENCE EN ORIENT que tous les accidents de la nature, et qui leur dicte les métaphores hardies et souvent bizarrès de leur poésie journalière. Dans son transport, il croit être au printemps, et chante : « S’il en était autrement, comment les feuilles de poirier tomberaient-elles feuille à feuille, comment les fleurs de saule voleraient-elles en tourbillon? Les fleurs de poirier s’entassent et forment un sol argenté; les feuilles de saule s’élèvent au ciel comme une parure ondoyante, et retombent sur la terre, » etc.

C est dans celte exaltation, produite à la fois par les fumées du vin et celles de la poésie, qu’un Chinois aisé passe de nombreux moments, les plus agréables de son existence.

Cette famille si paisible, si heureuse, recueille, pour son malheur, un inconnu nommé Tchin-hou, au moment où il allait périr de misère et de froid ; le fils de la maison le reconnaît pour son frère adoptif et le présente à sa femme. « Que cette femme est belle! » murmure tout bas l’étranger; et ces mots dévoilent tout à coup ses desseins perfides.

A quelque temps de là, cette charitable famille donne des secours à un malheureux exilé qui se rend, avec un archer, au lieu de sa destination. Tchin-hou,

, qui trouve très-déplacée la bienfaisance dont il n’est pas 1 objet, arrache à ce pauvre diable l’argent et les billets de banque qu’il a reçus. Son mauvais naturel se dessine toujours davantage; il hait celui qui l’a adopté

DU THÉÂTRE CHINOIS pour frère et convoite sa belle-sœur; par un conte absurde, il les décide à fuir avec lui dans son pays natal et à quitter leurs vieux parents. Ceux-ci vont attendre les fugitifs au bord du fleuve Jaune, et, api es avoir tenté en vain de les retenir, coupent une tunique en deux morceaux eL leur en donnent la moitié, en leur disant : « Mes enfants, prenez cette moitié; nous garderons l’autre. Vous penserez à nous quand vous regarderez cette tunique, il vous semblera que vous voyez votre père et votre mère. Nous deux, lorsqu’à force de penser à vous nous en aurons la tête malade et le front brûlant, en voyant cette tunique, ce sera comme si nous vous voyions vous-mêmes. »

Après cette douloureuse et attendrissante séparation, un nouveau malheur vient fondre sur les vieillards délaissés; leur maison brûle, et avec elle toutes leurs richesses sont consumées; ils sont réduiLs à aller par les rues demander l'aumône en chantant.

Ici commence une série d’aventures eL de rencontres romanesques, car ce drame est un drame à événements. Le petit-fils des deux vieillards abandonnés les retrouve dans la misère, à la porte d'un couvent de bonzes, où. devenu un personnage, une excellence , il fait distribuer des aliments aux pauvres. Le banni qu’ils ont soulagé est devenu de son côté chef, et si l’on veut, maire d’un village. On arrête le couple errant et on le conduit devant cet homme. Cependant leur fils, que Tchin-hou croyait avoir noyé dans le

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