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entretiens qui émeuvent et qui instruisent, qui attirent et qui élèvent; c’étaient tout à la fois une improvisation entraînante et comme un enseignement continué.
Cet amour de la science pour elle-même avait développé dans Ampère une autre qualité aussi précieuse et aussi rare : le désintéressement de ses propres travaux, et la plus sympathique admiration pour ceux d’autrui. 11 aimait tant à s'instruire qu’il lui fallait remercier, devant le public, ceux qui l’avaient instruit. Le silence lui eût pesé comme une ingratitude; garder pour lui seul ce qu’il venait d’acquérir lui aurait paru de l’ égoïsme, et il se plaisait à exposer le résultat de ses lectures, au moins autant qu’il s’était plu aies faire. Comme d’ailleurs son estime et son attention ne s’adressaient qu’aux plus grands, il n’avait pas à craindre de perdre ses peines à les étudier, à les louer . 11 prêtait ainsi à des recherches peu accessibles par leur nouveauté et par leur profondeur le secours d’une clarté concise ; en les résumant, il les faisait apprécier par des esprits qui, sans cette aide, n’en auraient jamais compris toutela valeur. C’était rendre à la science un service considérable en même tempsque trèsmodeste. Des labeurs qu’on croyait inabordables
devenaient tout à coup non pas seulement intelligibles, mais attrayants. Celui qui les mettait eu relief, s'effaçait pour les faire saillir davantage; et l’auteur, qui lui-même pouvait composer tant d’œuvres originales, disparaissait pour faire place à ses maîtres et à ses amis, qu’il introduisait sur une scène nouvelle, où, sans lui, certainement leur gloire n’aurait pas de longtemps pénétré.
Voilà comment a été composé, dans un espace de vingt ans, le volume qui paraît aujourd’hui, et auquel on a cru pouvoir donner le titre de la Science en Orient. C’est un recueil d’articles1, où Ampère a rendu compte de quelques ouvrages fort importants qui ont paru chez nous entre 18 50 et 1850, et qui ont pour objets la religion et la littérature des principales contrées de l’Asie : la Chine, 1 Inde et la Perse. Ces belles études se personnifient dans trois hommes, Abel Rémusat, Eugène Burnouf et M. Jules Molli. Je puis, en
1 Voici les dates de ces articles, extraits de la Iievue des Deux Mondes^ : De la Chine et d'Abel Rémusat, numéros du 15 novembie 1*52, 1 r et 15 novembre 1855 ; Antiquités delà Perse 1er décembre 1856; le Bouddhisme, 15 juin 1857; Théâtre chinois, 1 o septembre 18o8; l’Epopée persane, 15 août et 1er septembre 1859; Bhâgavata-Puràna, 15 novembre 1840; la Troisième religion de la Chine, 15 août 1842; TÉpopée indienne, le Râmâyana. In septembre 1847.
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parlant, des deux premiers, ne rien taire de lont ie que j’en pense. Pour le troisième, je dois m’abstenir, parce qu’il est encore vivant. En face des gens, il est trop dillicile de faire leur éloge, tout mérité qu’il est. Je ne dirais de J. Mohl que la vérité la plus exacte et la plus mesurée, que mon amitié pour lui rendrait ma sinceiité suspecte ; et je me vois forcé, bien malgré moi, de ne rien ajouter à ce qu on lira dans 1 article si flatteur et si juste que M. Ampère lui a consacré.
Abel Rémusat a fondé parmi nous l'étude du chinois; c’est son litre de gloire, et la Restauration s’est honorée en créant une chaire tout exprès pour lui au Collège de France, comme elle créait une chaire de sanskrit pourM. deChézy, non moins ingénieux et non moins neuf dans un domaine également inexploré. Dauties, apiès Abel Rémusat, ont poussé plus avant la connaissance de la langue chinoise, et notre orgueil national peut aujourd’hui se vanter de posséder le plus habile des sinologues dans la personne de M. Stanislas Julien. Mais, en 1814, Abel Rcmusat, que devait surpasser son élève, était sans rival ; et l’on doit toujours savoir un gré infini a ceux qui, comme lui, sont les premiers a débucher et à féconder un sol vierge. On verra, parles
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articles de ce volume, tout ce qu’a fait Abel Rémusat dans une carrière trop courte l, et tout ce qu’il a préparé pour les progrès qui ont suivi. Rien n’est plus curieux que la Chine par scs mœurs, par sa langue, par ses arts, par son industrie, par ses livres et par son histoire. Abel Rémusat, en fondant l’étude de la langue, a donné la clef de tout le reste, dans un monde plus étendu que le nôtre, et différent de l’univers entier.
Une application spéciale de l'instrument puissant qu’il venait de former, amena une révélation bien inattendue, celle du bouddhisme chinois, fils et reflet du bouddhisme primitif de l’Inde. A' la fin du quatrième siècle de notre ère, un pèlerin, parti de la Chine pour aller dans l’Ilindoustan recueillir les livres sacrés, avait écrit le récit de son périlleux voyage. Abel Rémusat entreprit de traduire l’ouvrage de F a-IIien ; il mourut à la peine, et il fallut l’accession de Klaproth et de Landresse pour compléter l’ouvrage inachevé du maître. Mais une page des plus intéressantes de l’histoire des religions venait d ét re découverte, et ce premier pas en devait confir-
1 Aboi Rémusat, né à Paris en 1788, est mort à Paris en 1852, alleint, comme Cuvier et Casimir Périer, par le lléau du choléra.
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mer bien d’autres. Montrer par un document authentique ce qu’était le bouddhisme au début du cinquième siècle de notre ère, tant dans l'Inde que dans la Chine, c’était une merveille; et malgré tout ce (pie la critique a pu justement reprendre, le Foè-Kouè-Ki restera dans ces études un vrai monument. Jesais très-bien quelles imperfections il présente; et la traduction des mémoires de Hiouen-Thsang, autre pèlerin chinois du septième siècle, nous a appris ce qui manque h l’essai d’Abel Rémusat, et le mérite incomparable deM. Stanislas Julien. Mais il a fallu encore plus de vingt ans de recherches, et bien des découvertes collatérales, pour que liiouen- Thsang fût traduisible par son illustre interprète.
Quant à Eugène Burnouf, je puis en parler mieux que d’Abel Rémusat. Je l’ai connu, je l’ai admiré, je l’ai aimé pendant longtemps. Quoique plus jeune que lui de quelques années, nous nous étions rencontrés au lycée bouis-le-Grand ; plus tard, je m’étais lié avec lui d’une amitié qui a duré trente ans, et qui n’a fini qu’avec sa vie, prématurément tranchée comme celle d’Abel Rémusat1. M. Villemain, dans uneoccasion solen-
1 Eugène Burnouf est mort à Paris le 28 mai 4 852 , à peine âgé de 50 ans.
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nellc, a dit qu’Eugène Burnouf était un philologue de génie. Jamais ce juge si compétent n’a dit une parole plus vraie. Il suffit pour s’en convaincre de jeter un coup d’œil sur les trois grands ouvrages qu’a laissés Burnouf, tous trois interrompus aussi par la mort, qui est venue trop tôt, le Yaçna, Y Introduction à F histoire du bouddhisme indien avec le Lotus de la bonne loi , et le Bhàgavala - Purâna.
Dans l’interprétation de cette partie des livres de Zoroastre qu'on appelle le Yaçna, ou le Sacrifice, Burnouf a ressuscité la langue zende, que personne n’avait comprise avant lui, pas même l’héroïque Anquetil-Duperron, qui était parvenu, au péril de sa vie, à retrouver ces monuments chez lesParsis, et qui, d'après eux, en avait publié la traduction traditionnelle. Sur les pas de Burnouf, on a pu désormais étudier le zend à peu près comme toutes les autres langues mortes; c’est lui qui a rendu possibles les belles publications quionl été faites après la sienne. Il a reconstruit • la grammaire d’une langue qui n’existait déjà plus, selon toute apparence, à l’époque de la première monarchie des Perses, et qui contient le dépôt d’une grande religion, intermédiaire entre les cultes de l’Inde cl le christianisme. Ce
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n est pas ici le lieu de raconter par quels prodiges de sagacité et de persévérance Burnouf est parvenu à cette restitution ; il me suflit de la signaler connue une des conquêtes les plus étonnantes et les plus glorieuses de la philologie française.
Burnouf en a fait autant pour l’éclaircissement des doctrines et de l’histoire du bouddhisme. Mais du moins, dans ce sujet si vaste, il possédait une foule de documents, tous plus authentiques et plus étendus les uns que les autres. Depuis que M. B. II. Hodgson avait pu se procurer les soûl ras bouddhiques au Népal, sous leur forme originale, il n y avait qu a lire cette collection pour savoir, avec une précision définitive, ce qu’avait été le bouddhisme à son origine, dans quelle société il s’était développé, quelle réforme il avait entreprise, et quels succès il avait obtenus. Mais lire les soùtras avec facilité et nous en donner la substance, était une œuvre qui n’était accordée qu’à bien peu de philologues; c’est a Burnouf que ce privilège était réservé. Sans Burnouf, le bouddhisme serait encore pour nous lettre close, attendant la lumière, qui ne serait peut-être pas venue de sitôt. V Introduction à l'histoire du bouddhisme indien et le Lotus de la
l' RÉFACE.
bonne loi ne sont pas des ouvrages plus complets, malheureusement que le Yaçncc, mais ils n’ont pas été moins féconds; et la plupart des travaux postérieurs sur la religion la plus répandue de la terre ne seraient pas nés sans cette initiative toute-puissante. Enfanter de telles productions, c’est, là précisément le fait du génie.
Le choix du Bhâÿavata-Purâna n’a pas été aussi heureux, et il est permis de regretter qu’au lieu de ce monument secondaire, Burnouf n’ait pas mis sa forte main sur les Védas,e t n’y ait pas porté son infaillible pénétration. Les Véflas nous sont connus par d’autres voies ; mais, tout en admirant les éditions qu’on nous eu donne, et notamment celle de M. Max Müller, on peut croire que personne ne fera mieux que n’eût pu faire Burnouf, longtemps avant tous les autres.
C’est que la qualité spéciale qu’il appliquait à toutes ces études, c’était une méthode d’une irréprochable rigueur; elle le guidait dans ces sentiers obscurs ; elle le soutenait dans ces chemins ardus, où il n’a pas fait un faux pas ; elle l’a mis à peu près complètement à l’abri de toute erreur. Si I on peut ajouter aux édifices qu’il a élevés, on n’aura rien à y refaire, parce qu’ils sont sms faute. Il est vrai que ce ne sont que des