‹ La science et les lettres en OrientChapitre 54 sur 101 · JO · texte numérisé non relu

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les Romains, en dépit de ces triomphes, ont peu occupé le chantre de la tradition nationale; c’est qu’euxmêmes, bien que leur race fut alliée à celle de l’Iran, bien qu’ils eussent délivré le pays de la domination des conquérants grecs, n’ont jamais été considérés par les historiens persans comme ayant continué dans sa pureté l’ancienne civilisation du pays. Us mêlèrent des superstitions étrangères aux doctrines de Zoroaslrc; l’unité du vieil empire n’existait plus; la Perse était alors divisée en une foule de principautés. Firdousi dit en parlant des Arsacides: « C’était comme si aucun roi n’avait gouverné la terre; ils n’accomplirent rien de grand. Alexandre, ajoute-t-il, l’avait ainsi ordonné, afin que Roum conservât sa splendeur. » Singulière extension de la puissance d’Alexandre à des dynasties qui ont renversé les dynasties fondées par ses successeurs.

L’avénement des Sassanides fut la résurrection de l’unité, de la religion et de la nationalité persane. Ici le poète est sur le terrain de l’histoire. On retrouve chez lui à peu près complète la succession réelle des rois de Perse depuis Ardeschir Babekan jusqu’à Yezdejird. Mais dans cette série sont entremêlées bien des fables, bien des histoires merveilleuses et romanesques. En approchant des temps modernes, il semble que la tradition perd de sa naïveté, de sa simplicité, de sa grandeur. Mais, dans cette partie, la maigre analyse de Gœrres ne peut suffire, et, pour prononcer,

LE S Cil A II - N AM E II il faut attendre que M. Molli ait mis tin à sa vaste entreprise.

J’en ai dit assez pour qu’on ait une idée de ce qu'embrasse et contient l’immense poëme de Firdousi; j ai présenté, comme font les géologues, une coupe de la montagne dans laquelle l’œil peut compter toutes les couches et tous les âges de la tradition persane. Il est visible que le Livre des Rois est l’œuvre la plus nationale qui lût jamais. C’est par là qu il est profondément

épique, car la nationalité est l’âme de l’épopée. Le fonds

des épopées les plus célèbres, c’est toujours la lutte de deux races, de deux civilisations, de deux mondes. Le monde grec et le monde asiatique combattent l’un contre l’autre au pied des remparts de Troie. Quel est le sujet des épopées carlovingiennes du moyen âge? N’est-ce pas le combat des populations chrétiennes de l’Europe contre les populations musulmanes de l’Orient? De même le Livre des Rois roule en très-grande partie sur la guerre des peuples de l’Iran, ou de la Perse proprement dite, contre les hommes du Louran, c’est-à-dire contre les tribus du Nord. Celle guerre est, en effet, presque toute l’histoire de la Perse depuis les anciennes expéditions cordre les Scythes jusqu’à l’occupa lion de l’empire par la race turque des Cajars, qui le possède aujourd’hui, le Livre des Rois est le récit de cette grande lutte durant l’ère qui précéda l’invasion mahométane. Inspiré par un sentiment pareil à celui qui a inspiré les poètes épiques de l’Occident, Firdousi

LA SCI L ( : K EN ORIENT

n’a pas procédé .comme eux. I / épopée homérique, qui est le Type de l'épopée occidentale, demande un grand lait a la tradition, et, dans ce grand fait, elle concentre, pour ainsi dire, tonte la vie historique du peuple pour lequel elle est faite. L 'Iliade montre la Grèce armée contre l’Asie, les dieux partagés entre les deux races qui sont, aux prises, et tout cela au sujet d’un fait particulier, la colère d’Achille.

Quand on arrive à des époques moins naïves, opvoil les poètes employer des moyens détournés et ingénieux pour ramener au sujet déterminé du poëme les grandes phases delà destinée nationale. C’est ainsi que Virgile a fait dérouler par Anchise l’histoire future de Rome aux yeux d’Enée, et. l’a gravée sur le bouclier du héros. C’est ainsi que Camoëns, qui a pour héros le peuple portugais (les Lusiades) , a mis dans la bouche de Vasco de Gaina une histoire du Portugal. Ce sont, là des artifices plus ou moins heureux au moyen desquels on groupe autour d’un fait central les autres grands faits de l'histoire d’un peuple. Ces artifices sont motivés par le besoin d’unité qui est le principe de l’épopée classique. Il n’en est pas de même en Orient. Là, l’épopée n’a point recours à ces ruses de l’art, pour faire entrer dans un cadre étroit toutes lesdesfinées d’une race. Là, elle se déroule librement dans son immensité, et ouvre son large sein à tous les siècles comme l’océan à tous les fleuves. Le Livre des Pioïs a pour sujet la naissance, les combats, la mort de la nationalité persane.

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