‹ La science et les lettres en OrientChapitre 58 sur 101 · LE SC II A 11 -N AM E · texte numérisé non relu

LE SC II A 11 -N AM E

mille vers; c’est à peu près le double de celui que Firdousi a consacré à tous les héros de la Perse antique. Aussi trouvait-on à la cour qu’il était à peine inférieur à son modèle. Quelques-uns même le plaçaient bien au-dessus, sans doute à cause de 1 intérêt

du sujet.

L’autre rival de Firdousi, mort il y a peu d années, a eu l’incroyable idée d opposer au Schah-N cnneh le George-Nameh, c’est-à-dire une histoire de la conquête des Indes par les Anglais, rédigée en l’honneur de George III. J’ai sous les yeux une préface écnte à Bombay, en 1856, par le neveu de l’auteur, dans laquelle il expose modestement que son oncle a désiré lutter avec Firdousi, et que dans ce but il a choisi un sujet qui, selon lui, était aussi digne d’être célébré que les glorieuses actions des anciens monarques de l’Iran. Après cela, l’éditeur, qui s’appelle Rustem , fils de Kei-Kobad , invite les gentlemen d’Europe a souscrire, et pour les y engager donne une table des chapitres, qui serait merveilleusement placée à la fin de la collection d’un journal anglais dans l’Inde,

Telle a été de nos jours la dernière contrefaçon de cette poésie; on ne peut la suivre plus loin de son origine. Jusqu’ici je n’ai guère envisagé le Schah-Nameh que dans son rapport avec la tradition qui l’a produit. Il reste à l’étudier en lui-même, dans les sentiments dont il contient l’expression, dans les mœurs dont il offre le tableau, dans son caractère poétique; et d’a-

LA SCIENCE EN ORIENT

r.ôo

bord il faut, d’après M. Mohl, faire connaître le poêle, dont je n’ai pas encore parlé.

Après avoir vu se dérouler le cercle immense des annales héroïques de la Perse, telles qu’elles sont contenues dans le Livre des Rois , de Firdousi, on doit, être curieux de savoir quelque chose de la composition du poème cl. de la vie du poète. Pour satisfaire le lecteur à cet égard, il «faudrait pouvoir citer la préface de M. Mohl, morceau de sûre et haute critique, et l’un de ces ouvrages qui suffisent à marquer la place d’un homme au premier rang dans la science. AV pouvant prendre ce moyen, qui serait le meilleur, je m’en rapprocherai le plus possible, en m efforçant de reproduire les principaux résultats du grand et beau travail de M. Mohl avec toute la fidélité que comporte la nécessité où je suis d’abréger.

Le premier point à établir, c est que le Livre des Rois a pour base, non l’invention capricieuse d’un homme, mais la tradition transmise et conservée par un peuple. C’est que le Livre des Rois est épique a la manière de Y Iliade et des Niebelungen , non pas a la manière de Y Enéide ou de la Jérusalem delivi ee • Les traditions sur l’ancienne histoire de la Perse, que Fir*

[. K S CHAH -N AM El! *>£»>

(lousi a recueillies, existaient antérieurement à lui. Firdousï a écrit un peu avant l’an 100 de notre ère, cL Moïse de Korène, historien arménien du cinquième siècle, connaissait déjà les histoires de Zohak et de Rustem.

Au sixième siècle, le célèbre Nourschivan, qui lit venir de l’Inde le recueil d’apologues et de contes tard de fois traduits et connus en Occident sous le nom de fables de Bidpaï, ne se montra pas moins empressé a recueillir les récits indigènes que les fictions étrangères. Il ordonna de rassembler, dans les diverses provinces, les souvenirs populaires concernant les anciens rois, et il voulut que cet te coller! ion fût déposée dans sa bibliothèque. Enfin, le dernier roi de la dynastie des Sassnnides fit revoir et compléter le recueil de Nourschivan. Au moment où 1 islamisme allait renverser la religion de Zoroastre, où la monarchie persane était prête à s’écrouler sous la main des mangeurs de lézards , comme l’on appelait dédaigneusement les compagnons d’Omar, à Ecbatane ou à Ctésiphon, les derniers soutiens du culte antique, les derniers défenseurs de la nationalité expirante, se rattachaient, se cramponnaient pour ainsi dire aux traditions delà patrie, comme on se cramponne dans un naufrage aux débris d’un vaisseau qui va sombrer.

Firdousi lui-même nous atteste la formation de ce second recueil. Selon lui, un grand personnage nommé Danischxver, qui vivait sous le dernier Sassa-

">2 LA SCIENCE EN OlilE NT

nide, fit venir de chaque province les vieillards qui possédaient des parties d'un livre ou étaient contenues beaucoup d'histoires; il écouta le récil des vieillards, et, à l’aide de ce récit, il composa un ouvrage qui portait le titre que porta depuis l’ouvrage de. Firdousi. M. Molli doute avec raison de l’existence d’une collection autre que celle de Nourschivan, collection dont les paroles de Firdousi semblent supposer l’existence.

« On peut remarquer, au reste, ajoute-t-il fort judicieusement, que, dans presque, tous les pays, ceux qui les premiers réunissent en un corps d’ouvrage les traditions orales, tâchent de donner à leurs récits un peu plus d’autorité en les faisant remontera des ouvrages imaginaires. »

Cela est parfaitement vrai, et la littérature épique du moyen âge en fournit plus d’une preuve. Les auteurs des poëtnes chevaleresques affirment presque tous avoir tiré de quelque source respectable les aventures qu’ils racontent, des Chroniques de Saint-Denis, par exemple; ils citent si souvent le livre , l’histoire , que cette formule est devenue une manière de parler sans conséquence jetée dans le récit souvent pour la rime, ou même une plaisanterie que F Arioste a imitée en ayant soin d’appuyer ses narrations les plus follement invraisemblables sur la grave autorité de Turpin.

On ne peut donc croire que le recueil de Danisch-

LE S CITA II -N AM EU 'a'’°

wer fut puisé comme celui de Nourschivan dans la tradition orale, aidée tout au plus de quelques manuscrits dont la même tradition était la source.

Ce Danischwer appartenait, dit Firdousi, à une famille de Dihkans, c’est-à-dire, comme l’a montré M. Mohl avec beaucoup de sagacité, il appartenait à l’aristocratie territoriale qui possédait le sol avant la conquête musulmane. « Les familles qui la composaient, dit M. Mohl, devaient rechercher curieusement les traditions de leurs localités et de leurs aïeux; car une grande partie d’entre elles se rattachaient aux anciennes maisons royales ou princières de l’empire persan, dont les hauts faits formaient la matière de ces traditions. » On conçoit, d après cela, pourquoi Danischwer avait mis un si grand intérêt à faire sa collection. Il s’agissait de la gloire héréditaire des chefs militaires ou pehhuans , dont il était un des plus illustres. Voilà donc le sujet du Livre des Rois; c’était le recueil des antiquités poétiques de la Perse, transmis de génération en génération, arrivé jusqu’à l’époque fatale où devait s’accomplir la destruction de la monarchie persane. 11 faut qu’il traverse encore trois siècles, et trois siècles de domination étrangère, avant de tomber dans les mains du grand poète qui le mettra en œuvre sans l’altérer.

Le recueil de Danischwer, épargné, mais rejeté par Omar « comme un mélange de bon et de mauvais qu’on ne pouvait approuver, » méprisé par les mu-

I< A SCIENCE EN ORIENT

•TVi

sulmans zélés, parce qu’il contenait des futilités dangereuses et analliématisées parle prophète, fut pourtant traduit en arabe, dans le second siècle de l’hégire, par un Guèbre converti à l’islamisme, mais dont la conversion fut suspecte. L’attachement à des souvenirs qui se rapportaient au temps d'ignorance 1 supposait presque nécessairement une certaine tiédeur d’orthodoxie, et plus tard Firdousi, malgré les professions de loi musulmane dont son livre est semé, ne put échapper lui-même à quelques soupçons sur la pureté de ses opinions religieuses.

.Mais ce fut surtout dans le nord de la Perse, loin du centre de la domination des kalifes, que se conserva le mieux le goût des antiques traditions du pays. Plusieurs des chefs dont la puissance s’éleva dans ces contrées au-dessus du kalifal , s’efforcèrent de ranimer dans un but politique le vieil esprit local de leurs principautés pour l’opposer à l’autorité des kalifes. Celte résurrection de l’ancienne nationalité, soulevée dans un intérêt d’ambition particulière contre la domination arabe, amena dans le nord de la Perse une suite de tentatives littéraires, dont la plus brillante produisit le Livre des Rois , de Firdousi. Je vais laisser parler ici M. Mohl; je ne veux pas priver le lecteur d’un morceau historique également remarquable par la netteté des vues et la fermeté du style.

1 C'est ainsi que les musulmans appellent le temps qui a précédé la venue de Mahomet.

LE SC. Il \ II- N AU EU

« Le succès delà conquête arabe avait été très-grand et très- rapide; peu d’années avaient suffi pour détruire 1 empire persan;, l’ancienne religion avait été abolie, la plus grande partie de la population s était convei tic à l’islamisme; la littérature persane avait disparu presque

entièrement, êl avait fait place a la littérature ai abe, et le kalifat paraissait assis d’une manière inébranlable sur son double trône spirituel et temporel. Mais il s’en fallait bien que l’influence arabe, quelque grande quelle fût, reposât sur une base également solide dans toutes les provinces ci-devant persanes, ce qui tenait à l’état artificiel où les Arabes avaient trouvé la l'erse au moment delà conquête. Le peblwi était alors

la langue officielle de tout ! empire persan. C’était un

dialecte né en Mésopotamie, du mélange des races sémitique et persane, une langue desfrontières, comme son noiîinousl’indique: il étaitdevenu langue officielle, parce que les événements politiques avaient fixé depuis des siècles le siège de l'empire dans des provinces dont il était la langue usuelle; dans les provinces orientales, au contraire, on parlait des dialectes purement

persans.

« Après la conquête, les Arabes s’établirent naturellementen plus grand nombre que partout ailleurs dans les provinces de la Perse les plus voisines de l’Arabie, précisément celles où l’on parlait peblwi, ils y placèrent le centre de leur en ; ire, fondèrent Bagdad, Koufali, Mosoul, et autres grandes villes toutes arabes,

LA SCIENCE EN OUI EN T

laissèrent périr les anciennes capitales des provinces, et agirent sur les populations par tous les moyens que donnent le nombre, le pouvoir politique, le fanatisme religieux, l’intluence d'une nouvelle littérature, et les changements des lois et des institutions. Ils réussirent si complètement à s'assimiler cette population, qu’ils parvinrent à lui faire adopter peu à peu leur langue, et à la substituer au pehlwi dans toute l’étendue des provinces occidentales, à l'exception de quelques districts montagneux. Dès ce moment, la conquête arabe n’eut plus rien à craindre dans la Perse occidentale.

« Les circonstances étaient bien différentes dans les provinces orientales. L’arabe, il est vrai, se substitua facilement au pehlwi, et devint à sa place la langue de l’administration, de la littérature et de la religion; et à la couche artificielle de pehlwi, si je puis parler ainsi, succéda une couche d’arabe aussi étendue, mais presque aussi superficielle. Les Arabes étaient en trop petit nombre dans la Perse proprement dite, pour pouvoir apporter un changement radical dansla langue; on écrivait en arabe, mais le persan restait la langue parlée; et dès lors la conquête n’était pas définitive, car avec les langues se conservent les souvenirs qui donnent un esprit national aux peuples.

« Aussitôt que le kalifat, qui s’était étendu avec une rapidité beaucoup trop grande relativement à sa base réelle, commença à montrer des signes de faiblesse,

Page 1