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été insérées dans la Revue des Deux Mondes , celle maxime tirée du Livre des Rois : « Quiconque est issu d’une race puissante, resterait farouche s il n avait une compagne. » Mais là où elles sont placées, ces
paroles semblent se rapporter au mariage. Or, rien,
on le sait, n’était plus antipathique, selon la jurisprudence galante du moyen âge, que le mariage et lamou r chevaleresque. En général, ce que peint ndousi chez les femmes, c’est la passion orientale dans sa fougue et son délire, cette passion de l’épouse de Putiphar, la Leila des poètes persans et arabes, de la Sunamite du Cantique des cantiques ; cette passion qui fait dire à Roudabed : « Sachez que je suis ivic d’amour comme la mer qui jette ses vagues vers le ciel ; » cette passion qui conduit la belle Tehminé près de la couche de Rustem. Elle n’a d'analogue dans nos romans que les amours hardies et nullement chevaleresques des filles de sultans, qui, comme. Floripar,
dans Ferabras, et Luziane dans Aïol de Saint-Gilles , s’éprennent subitement et violemment pour les héros chrétiens d’un sentiment que les troubadours et les trouvères ne prêtent qu’à des héroïnes musulmanes, sentiment qui est évidemment d’origine orientale et non chrétienne, et qu'on peut citer parmi le très-petit nombre de traits de vérité locale conservés dans les romans de chevalerie.
Quant aux hommes, on ne voit pas que l’amoursoit jamais pour eux le principe de la valeur et des belles
actions. L’estime qu'ils l'ont do la femme est médiocre. Kustem préfère évidemment son cheval Raltsch à la séduisante fille du roi de Touran. Le malheur d’avoir une fille au lieu d’un fils est exprimé fort crûment pai ces paroles : « Sachez qu’il a une bonne étoile celui qui ne possède pas de fille, et. que celui qui en a ne connaîtra pas le bonheur. » Voici une réllexion de J'irdousi au sujet des machinations perverses de la belle-mère de Siavesch : « Telle est la femme. Aussi le schah Keikobad dit : Que les femmes et les dragons soient maudits ! la terre est meilleure que celle engeance. Si tu loues les femmes, loue plutôt les chiens; ils le méritent mieux que ces impures. »
Dans tout cela je ne saurais voir l’adoration de la lenime, adoration qui lut l’âme de la chevalerie en Occident. Au contraire, l’idée orientale de l’infériorité de la femme est énergiquement proclamée. Partout où règne l’islamisme, il doit tendre à fortifier celle fausse et dégradante idée, qui, du reste, se retrouve en Orient dans les cosmogonies, où le sexe féminin est attribué au principe matériel, et jusque dans le dogme juif, d après lequel c’est par une femme que le mal s introduisit dans le monde. Quantaux pays mahoméfans, la polygamie et la clôture, quelque restreintes qu ellès soient par l’usage, témoignent au fond d un mépris réel pour les femmes ; et rien ne le déclare plus insolemment que la doctrine- musulmane selon laquelle elles ne peuvent, dans l’autre vie, rece-
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voir que la moitié des peines et des récompenses réservées pour les hommes. Dans son indulgence insultante, la législation du Coran réduit aussi de moitié la pénalité qu’elle inflige en ce monde aux esclaves. L’assimilation est remarquable, et nous voilà bien loin de la galanterie chevaleresque.
En revanche, plusieurs portions du Livre des Pwis offrent les rapports les plus frappants avec la principale des traditions héroïques conservées dans YEddu et les Niebelunyen. Ou ne doit pas beaucoup s’en étonner. Dans la famille des langues indo-germaniques la branche persane et la branche germanique se tiennent de près. Parmi les idiomes parlés par cette làmille de peuples, les langues germaniques se rapprochent plus qu’aucune autre de l’ancienne langue de la Perse. C’est l’opinion de M. Eugène Burnouf, qui, avec une si admirable sagacité, a retrouvé celte langue. L’idée fondamentale delà religion persane, l’idée de la lutte du bien et du mal, représentés, l’un par les puissances de lumière, l’autre par les puissances de ténèbres, cette idée est la base delà mythologie Scandinave. Enfin, en parcourant les histoires racontées dans le Schah-Numeh , j’ai déjà rencontré plusieurs analogies frappantes entre quelques-unes de ces histoires et des événements retracés par la poésie germanique du moyen âge. Je vais reprendre les traits principaux de ce rapprochement.
Le combat de Rustem et de Zohrab offre la plus
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grande ressemblance avec le combat d’ilildebrand et de son lils lladebranl, tel qu'il se trouve dans la Wilkina-Saija , dans les chants populaires du Danemark’ et sous une forme plus ancienne dans le précieux frag- ,,lo-iil de Cassel
Le combat d'un guerrier et d’un dragon, qui est le point de départ des récits accumulés autour du héros germanique Sigurd ou Sigefrid, se reproduit plusieurs ibis dans le Schah-Nameh. J’ai signalé entre la mort de ce personnage du Nord et celle de Rustem des rapports vraiment extraordinaires, et qui s’étendent jusqu’à des circonstances minutieuses et telles qu’on ne les invente guère deux ibis. On pourrait poursuivre la ressemblance des deux traditions dans de nombreux détails. L’épreuve amicale que font de leur force réciproque lsfendiar et Rustem, en se serrant chacun la main de manière à ce que le sang ruisselle sous les oncles, ressemble à la lutte de Brunhilde et de Sige ■ frid, dans le récit de laquelle des expressions analogues sont employées ; et de même que la vaillante reine d’Islande attache avec sa ceinture les pieds et les mains de l’époux qu’elle juge indigne d’elle, dans un poème du cycle persan, la fille de Rustem, « mariée à Guis, l’un des plus braves des Iraniens, lie son mari avec sa ceinture et le jette sous son siège. » Remarquez que c’est surtout dans ce qui concerne Rustem que
1 J. Griinm. Die Beijde æltesle, etc.; les deux plus anciens monuments de lu poésie allemande
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les ressemblances de l’épopée persane cl de l'épopée germanique sont fréquentes. Le caractère général de cette portion du Livre des Rois est singulièrement rude et sauvage. On y sent la tradition locale d’un pays guerrier souvent en opposition et en lutte avec le pouvoir central de l’Iran. Ce pays est le Seislan ; il est placé non loin de ce qu’on nomme la route royale, route que suivent les caravanes, et qu’ont suivie toujours les expéditions des conquérants et les migrations des peuples. Est-il surprenant que les races germaniques venues du plateau central de l’Asie aient emporté quelques souvenirs d'une région par où elles ont dû passer?
Toutes les fois que Ton compare une poésie quelconque aux poèmes d’Homère, de fortes restrictions sont nécessaires; car il y a une distance considérable, il fautle dire, entre tous les autres monuments de l’épopée primitive cl ces monuments merveilleux qui ont été un objet d’admiration cl une source d’enthousiasme pour.les peuples civilisés de l’Occident. Tes progrès de l’érudition littéraire ne découvrent pas des Iliades et des Odyssées dans tous les coins du monde. Seulement, par leur formation et leur nature, ces mémorables produits de l’àge héroïque de la Grèce peu- -vent être mis dans un certain rapport avec d’autres produits de l’esprit humain nés dans des circonstances à peu près pareilles. Voir dans la poésie homérique une œuvre individuelle que rien n’avait préparée, voir
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dans Homère le père de l'Olympe , e'élail méconnaître la marche des choses, et refuser sa part à la tradition orale, dont les poêles primitifs sont toujours les organes; c’était dépouiller un peuple au profit d’un homme, et grandir l’individu au détriment de l’humanité. D’autre part, ne voir que la tradition dans l’œuvre du poète, qui l’a reçue sans doute, mais qui l'a disposée, l’acoordonnée, se l’est appropriée par l’art ; ne pas tenir compte de son action personnelle, nier d’une manière absolue la possibilité de son existence, ce serait tomber dans une autre exagération non moins outrée cl non moins fausse que la première. 11 faut les éviter toutes deux, et, après avoir élevé la statue d llomère sur son véritable piédestal, qui est la tradition nationale, il faut replacer la lyre ordonnatrice dans ses mains inspirées.
D’après ce qui précède, on doit s attendre a trouver entre l 'Iliade et le Livre des Rois , à côté d’une analogie fondamentale, des différences profondes. L’analogie consiste surtout dans le point de départ et le but du poète. Pour Firdousi comme pour Homère, il s’agit de raconter la tradition du pays transmise et non inventée, reçue et non créée. De plus les deux poèmes ont un certain air de parenté ; la simplicité de la composition, la largeur et la rapidité de la narration, les récits de batailles nombreux et animés, les comparaisons fréquentes, les discours au milieu de la mêlée, rappellent Iliade ; mais la diversité des temps, des
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lieux, du génie des auteurs, introduit de notables dill'ércnces, même dans ces éléments communs aux deux poèmes. La composition est simple dans tous deux ; mais on ne saurait nier que cette simplicité ne soit plus savante chez Homère. Homère, ou si l on veut les diaskevastes , c’est-à-dire les arrangeurs qui ont nns en ordre la poésie homérique, ont distribué les différentes portions du récit avec un art naturel ou une ingénieuse adresse, de telle sorte que ce récit, tout en suivant fidèlement la marche des événements traditionnels, put soutenir, suspendre et ranimer sans cifort l’intérêt des auditeurs. 11 ne s’agit que d’un fait, au lieu d’une série immense de faits. Le récit peut donc être beaucoup plus développé, et le poète, qui n’a point inventé l’ensemble, peut du moins mettre infiniment plus d’invention dans les détails.
On ne saurait nier qu’il n’y ait une habileté calculée, inspirée peut-être, soit dans l’incertitude ou le succès alternatif et longtemps balancé des Troyens et des Grecs, le partage des dieux, l'hésitation de Jupiter et l’absence d’Achille laissant flotter les destinées d’Ilion et d’Argos, soit dans les contrastes, souvent reproduits par Homère, entre les scènes turbulentes des combats et des scènes d’un charme voluptueux ou domestique, comme la séduction de Jupiter par Junon ou les adieux d’Hector. Rien de pareil chez Firdousi; il raconte les événements à mesure qu’ils se présentent. 11 a la marche de l’histoire avec le langage de la poésie ; il dé^