‹ La science et les lettres en OrientChapitre 70 sur 101 · LE B H A GAVAT A-PUR AN A · texte numérisé non relu

LE B H A GAVAT A-PUR AN A

lion, l’être percevant, l'objet perçu, ne sont que des reflets divers de l’être unique, de l’esprit absolu, de Vichnou ; Yichnou seul existe, il est tout, il est audessus et au delà de tout. L’essor métaphysique devait être entraîné par le besoin d’unité jusqu’à ces conclusions, extrêmes limites des spéculations humaines.

On s’étonnera moins, d’après ce qui précède, des diverses cosmogonies que contiennent les Pouranas, cl dans lesquelles se retrouve toujours, à travers les jeux d’une imagination gigantesque, le principe de l’idéalisme indien.

« D’abord était l’être absolu, l’être divin ( Bhàfja vat). jCet être existait seul, sans qu'aucun attribut le

manifestât 1 Alors il regarda et ne vit rien qui pût

être vu, parce que lui seul était resplendissant, et il songea qu’il était comme s’il n’était pas, parce que son regard était éveillé et que son énergie sommeillait.

« Or, l’énergie de cet être doué de vue, énergie qui est à la fois ce qui existe et ce qui n’existe pas, c’est là ce qui se nomme mâijâ, et c'est par elle que l’être qui pénètre toutes choses créa l’univers. »

Puis les diverses manifestations de l’être divin par mâyâ (l’illusion) s’engendrent l’une l’autre. Ici s’ouvre un champ illimité pour la subtilité et la richesse de la fantaisie indienne. L’énumération des êtres créés,

1 iïhàgavata-Purânj?, pag. 527.

LA SCIENCE E A ORIENT

1 ordre de leur création, changent dans les divers systèmes cosmogoniques contenus dans le même Pôurana ; mais certaines idées se reproduisent dans plusieurs de ces poèmes. Telle est celle conception essentiellement idéaliste qui fait naître les objets extérieurs du moi interne. Ainsi de 1-a personnalité transformée naissent le cœur et les organes des sens '. D’autre part, le génie hindou est également propre à réduire la réalité en abstraction et à donner aux abstractions de la réalité. Il en résulte que tout se mêle dans les cosmogonies, et il arrive, ce qui est tout à fait extraordinaire pour nous, que les - qualités, devenues des êtres réels, enfantent les substances. Ainsi, la molécule du son produit la molécule de l’éther; de l’ai tribut tangible naissent le vent et la peau, l’objet et l'instrument du toucher. De la forme naît la lumière; la molécule de la saveur produit l’eau et le goût qui perçoit la saveur. Ce procédé de l’esprit hindou est entièrement opposé au procédé du nôtre ; à peine est-il compréhensible pour nous. On dirait que cet esprit, qui proclamait la réalité des apparences sensibles et niait celle des substances, a fini par perdre tout sentiment de réalité.

Ce qui achève de caractériser le génie hindou, c’est le luxe d’imagination qui vient se répandre pour ainsi dire sur les subtilités et les aridités métaphysiques.

1 flhâgavaln-Piirâiin, png. 529, 529.

LE BI1A GAVATA-I’U HAN A ô'Jj

Au milieu des abstractions les plus minutieuses, on se trouve tout à coup en présence de la splendide nature de l’Inde; on est ébloui de l’éclat de la lumière et des couleurs, de la profusion et de la vivacité des images. Les peintures les plus voluptueuses viennent se poser à côté des argumentations les plus sèches. Telle est l’Inde : partout la mollesse à côté de l’austérité ; c’est le pays de la poésie, et de l’algèbre, des contes merveilleux et des systèmes de métaphysique, des bayadères et des pénitents. La mythologie vient mêler aux systèmes philosophiques ses créations infiniment variées et capricieuses, ses ères qui se comptent par millions d’années, tous ses mondes, tous ses ciels, tous ses enfers, toutes les classes d'êtres distribués sur une immense échelle depuis le Dieu suprême jusqu’aux êlres inanimés, qui, pour l'Hindou, vivent de la vie universelle, font partie de l’immense corps qui est tout, sont animés par l’esprit unique qui est Dieu.

Ce contraste entre la métaphysique et la mythologie, perpétuellement entrelacées, donne aux Pouranas un . caractère que ne présente, je crois, nulle outre production du génie poétique humain. Il faudrait, pour obtenir quelque chose de semblable dans notre Occident, fondre ensemble Kant et Homère; ou plutôt, au lieu de Kant, supposez un mystique indien dont la subtilité soit infiniment plus pénétrante et la spéculation infiniment plus hardie que celle d’aucun mélu-

ô'.tli LA SCIENCE EN ORIENT

physicien île l'Occident; an lieu d’Homère, supposez un poêle oriental dont l'imagination follement luxuriante soit à l'imagination divinement tempérée du poêle grec ce qu'est l’IIimalaya aux aimables collines de l'Alliquc, ce que sont les flots débordés et mugissants du Gange aux Ilots murmurants du Céphise, les gigantesques sculptures d Ellora aux chastes sculptures du Parlhénon. On en peut juger par cette peinture de Vichnou avant la création 1 : « Solitaire, couché sur un lit, blanc comme les libres de la lige du lotus, formé par le corps du serpent Sécha, porté sur l'Océan qui submerge l’univers à la lin de chaque période de la vie des êtres, et dont F obscurité était dissipée par les feux des joyaux placés sur les têtes du serpent qu’ornaient les ombrelles de ses crêtes,

« 11 effaçait la splendeur d’une montagne d’émeraude à la ceinture de chaux rouge et aux nombreux pics d’or, ayant pour guirlande des joyaux, des lacs, des végétaux, des parterres de fleurs, pour bras des

bambous, et pour pieds des arbres

« Entourés des plus beaux joyaux et des plus riches bracelets, ses bras étaient comme des milliers de rameaux, sa racine était le principe invisible, les mondes formaient l’arbre vigoureux dont les branches étaient environnées des crêtes du roi des serpents. »

1 Dhâfjavata-Purdna, pag. 5ôj

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