I,E RII A G A V A T A - P U R A N A
« Le corps cependant, agissant sous l’empire de la destinée, continue de vivre avec les sens tant que dure faction qu’il a commencée; mais l’homme qui, parvenu au terme de la contemplation, a reconnu la réalité, n'a plus de contact avec ce corps, qui, comme tout ce qui en dépend, n’est pour lui qu’un vain songe. »
On conçoit qu'à un tel point de vue la suprême félicité pour l’àme soit d’être délivrée de l’existence, du moins de l’existence individuelle qui l’emprisonne dans un corps, et de se réunir intimement au principe divin. Cette résorption de l'âme dans son principe porte le nom sacramentel de nirvana , qu’il ne serait pas très-exact de traduire par anéantissement ; il exprime l’acte mystérieux par lequel l’àme s’affranchit de l’existence temporelle, du monde sensible, de l’illusion des choses, et s’identifie à l’ètre absolu.
Cette identification est le degré le plus élevé de la béatitude à laquelle l’homme puisse aspirer; c’est le plus grand bienfait que Viclinou accorde à ses favoris. Le Vichnou-Parâna ne se contente pas de retracer, dans une peinture hideuse de vérité, les misères de l’enfance, les abaissements de la vieillesse, les agonies de la mort; il fait 1 histoire des douleurs humaines au delà de cette vie, dans les autres existences, dans les enfers et même dansle ciel, séjour précaire dontles habitants sont torturés par la perspective de redescendre sur la terre A celte condition douloureuse de l’homme,
1 Yishnu-Purûna , pa£. 641.
I, A SCIENCE EN ORIENT
qui so continue d’un monde dans l’autre, il n’y a qu’un remède cl qu’un terme, c’est la grande émancipation finale par laquelle il se soustrait aux maux qu’il est destiné à subir, tant qu’il tourne (Unis la roue de!' existence. Quel peut être l’effet d’opinions pareilles à celle que je viens d’exposer sur la conduite des hommes et sur les formes de la société? C’est ce qui nous reste à examiner.
Par plusieurs côtés, la morale desPouranas rappelle celle de l’Évangile. Elle défend non-seulement les actes, mais môme les pensées coupables ' ; elle prescrit le jeûne, la prière, les austérités. Nulle part la vertu de pénitence n’a reçu un aussi magnifique hommage que dans les croyances indiennes. Les macérations des solitaires ont tant de puissance, qu’elles peuvent leur donner droit à remplacer les dieux. Ceux-ci tremblent quand ils entendent parler des austérités inouïes de quelque ermite, et n’ont d'autre ressource que de lui envoyer une nymphe chargée de sauver à tout prix le trône des immortels. La pénitence peut tout; elle a même la puissance de créer. Dans le Bhâgavata-Purâna , il est dit que Brahma, par une pénitence de seize mille années, a créé le monde 1 2. Le sentiment des misères de la vie humaine, le sentiment delà dégradation de notre nature, la notion de la chute entendue comme l’entendait Origène, enfin, ce qui eu
1 J.el him no I Ihink inconlinently of anothers wife. Vislinu-Purâna, png. 59.
2 BMgavata-Pnrâna. pag. 209.
LE B II A Cl A Y AT A-P UE A NA résulte, le besoin d’un sauveur, les incarnations dont le but est, comme celle de Viclinou, d e soulever le fardeau delà terre \ tout cela est assez analogue au christianisme; j’ai trouvé même dans le Bhâgavata-Purâna un passage où il semble être question de la grâce1 2 * 4 : « Donne-nous, ô Dieu, ta propre vue avec ton énergie, afin que, soutenus par ta faveur, nous puissions accomplir notre tâche. »
Quant à la charité universelle, bien que l’esprit de caste, tout-puissant aux Indes, lui soit contraire, on en trouve çà et là quelques lueurs dans les Pouranas. Il faut recevoir l’hôte dont le nom, la parenté, la race, sont inconnus, dit le Viclinou- Pur ânaz. Brahma est présent dans la personne d’un hôte. Le père de famille doit répandre sur la terre de la nourriture pour les personnes dégradées de leur caste. Enfin, comme pour donner un exemple de miséricordieuse bonté, appliquée aux dernières des créatures humaines, les Tchandalas, rebut de toutes les castes, sont bénis par Viclinou \ Mais le panthéisme donne à la morale hindoue un caractère qui la distingue profondément de la morale chrétienne, et la place bien au-dessous.
D’abord il résulte de la croyance au panthéisme que la charité se perd et se dissout, pour ainsi dire, dans
1 Vishnu-Purâna, pag. 457.
- Jihû gavat a-Purâna, pag. 525.
' Pag. 505.
4 llhûfjavfita-Purânn , pag. 105.
un sentiment plus général : l’amour de tous les êtres, émanations d’une même substance, manifestations d’un même principe. Là où n’est pas marquée fortement la distinction entre l'homme et les choses, entre l’esprit et la matière, entre ce qui est libre et ce qui est soumis à la fatalité, la fraternité des hommes est remplacée par la fraternité des êtres. L’humanité ne compose plus à elle seule tout notre prochain, il faut l’étendre aux animaux, aux plantes, à toute la nature. 11 en résulte, il est vrai, une gracieuse délicatesse de sentiment. La religion prescrit de répandre sur le sol la nourriture destinée aux oiseaux et aux chiens errants; il ne faut pas couper sans raison les arbres, car ils vivent comme nous de la vie universelle. Mais il résulte aussi de cette égalité morale faussement établie entre la nature et l’homme, que l’on perd le sentiment des vrais devoirs en les associant à des devoirs imaginaires.
Dans le précepte qui ordonne de répandre sur le sol de la nourriture pour les animaux, les rejetés [ont cast) sont placés entre les chiens et les oiseaux, et couper légèrement un arbre est mis sur la même ligne que haïr son père. Ailleurs 1 il est dit : « Aurais-tu abandonné un brahmane, un enfant, unevciche, un vieillard, un malade, une femme? » Ces confusions partielles tiennent à la grande confusion que le panthéisme éta-
1 DMgavata-Pvrûna, pag. 208.