‹ La science et les lettres en OrientChapitre 95 sur 101 · V SCI ENCE F, N ORIENT · texte numérisé non relu

V SCI ENCE F, N ORIENT

de Rama est comparé à un serpent, à 1 Océan, au soleil qui s’éclipse et à un sage qui a dit un mensonge.

Il est un peu difficile de ressembler en même temps à tout cela.

Pour le pathétique, l’épopée indienne peut presque lutter avec l’épopée hellénique. Sans doute elle n’olfre rien, à ma connaissance du moins, qui égale le discours de Priam aux genoux d’Achille. 11 y a même dans les plaintes de la mère de Rama, au moment ou le héros s’éloigne, une surabondance qui touche à la déclamation, défaut qui n’approcha jamais de la chaste et sobre muse d’Homère; mais certains passages du Bihndijana ont ce charme d’émotions naïves qui nous attendrit aux adieux d’Hector et d’Andromaque. Voici comment est raconté le moment où Rama se sépare de son père, qui l a banni a regret, et dont le coeur est déchiré par cet exil. Le vieux roi a suivi son fils a pied, accompagné de la mère de Rama; tous deux poussent d’amers gémissements. Rama, ne pouvant soulfrir plus longtemps ce cruel spectacle et voulant épargner à son père les déchirements d une douleui inutile, après avoir jeté à ses vieux parents un deinier regard de tendresse, dit à celui qui guide son char de presser le pas des chevaux. « Alors Rama vit sa misérable mère élevant les bras, gémissant comme une brebis, et chancelant sur la route. Le vieux roi criait au cocher : Arrête-toi. Rama lui disait : Continue d’avancer. Le cocher était comme un homme qui se-

LE li A MA VAN A " 4S©

mit suspendu entre le ciel et la terre. U a ma lui disait :

« Plus cette douleur se prolonge, plus elle est cruelle. Quand tu reverras le roi, lu lui diras : .le n ai pas entendu la voix. » Et Sumantra, ayant connu la volonté de Rama, après avoir salué tristement le roi, poussa les chevaux en avant... Alors les brahmanes dirent au roi : « Maintenant lu dois cesser de suivre celui que tu désires revoir un jour. » Les paroles des maîlres sacrés entendues, le roi retint ses larmes, et s arrêta le cœur plein de tristesse et d’angoisse, regardant son fils qui s’éloignait. » Ici tout est simple, touchant, bien pris dans la nature, et les gémissements éperdus de la mère, et la fermeté de Rama dans son affliction, et la douleur poignante du vieux roi, et ses larmes qui s’arrêtent a la voix des brahmanes, et son dernier regard accompagnant de loin le fils qu’on ne lui permet pas de pleurer.

Je m’arrête. Ce qu’on vient de lire suffit, je crois, pour donner une idée générale du Hârmhjamt, et de l’intérêt que peuvent offrir la publication et la traduction de ce grand poème. Du reste, avant d'être traduit en latin par M. Schlegel, en italien par M. Gorresio, le Pumuhjmm l’avait été dans plusieurs langues de l’Orient, entre autres en bindoui, l’un des dialectes populaires de l’Inde *. Je ne sais quelles étaient les facilités qu’offraient ces différentes langues aux

1 Voyez V Histoire de la littérature hindoui et hindomtani de M Garein île Tassv.

LA SCIENCE EN ORIENT

iSG

traducteurs du Râmâijana , mais je suis bien frappé des obstacles que la nature de la langue sanskritc présentait aux traducteurs européens; aucun autre idiome ne possède au même degré la faculté de former des composés par l’association d’un grand nombre de radicaux. Un vers sanskrit de trente-deux syllabes peut ne contenir qu’un seul mot. Ce qui ailleurs demande toute une phrase peut être rendu par une seule épithète. En vérité, si M. Jourdain eût connu le sanskrit, il aurait réservé pour ce bel idiome toute l’admiration que lui inspirait le turc, langue qui, à en croire Covielle, dit beaucoup de choses en peu de paroles , cl où moral) a sahem veut dire: Ah! que je suis amoureux d’elle ! Sérieusement, le sanskrit possède au plus haut degré la faculté de réunir les mots simples en mots composés. Le grec, l’allemand, le français de Ronsard, sont les seules langues qui construisent ainsi des vocables formés de plusieurs radicaux ; mais ces langues, en y comprenant la troisième, sont à cet égard d’une extrême timidité, comparées au sanskrit. L’allemand est certainement celle qui, par son génie, se prête le mieux à reproduire, dans une certaine mesuie, cette synthèse puissante, qui donne au sanskrit tant d ampleur et de majesté. Je m’étonne donc qu un homme, maître de la langue allemande comme l’était Schlegel, ait préféré se servir du latin pour traduire le Rchndyaiia , comme il s’en était déjà servi dans sa version du Bhagavnd-Gîtà. Son lalin, du reste, a une certaine

Page 1