‹ La science et les lettres en OrientChapitre 30 sur 68 · I.E s* Cil S H - N A H E II · texte numérisé non relu

I.E s* Cil S H - N A H E II

« Le succès de la conquête arai)e avait été très-grand et très- rapide; peu d’années avaient suffi pour détruire l’empire persan ; l’ancienne religion avait été abolie, la plus grande partie de la population s’était convertie à l’islamisme; la littérature persane avait disparu presque entièrement, et avait fait place à la littérature arabe, et le kalifat paraissait assis d’une manière inébranlable sur son double trône spirituel et temporel. Mais il s’en fallait bien que l'influence arabe, quelque grande qu'elle fût, reposât sur une base également solide dans toutes les provinces ci-devant persanes, ce qui tenait à l’état artificiel où les Arabes avaient trouvé la l’erse au moment de la conquête. Le pehlwi était alors la langue officielle de tout l’empire persan. C’était un dialecte né en Mésopotamie, du mélange des races sémitique et persane, une langue desf routières, comme sonnoinnousl’indique; il étaitdevenulangueofficielle, parce que les événements politiques avaient fixé depuis des siècles le siège de l’empire dans des provinces dont il était la langue usuelle; dans les provinces orientales, au contraire, on parlait des dialectes purement persans.

« Après la conquête, les Arabes s’établirent naturellement en plus grand nombre que partout ailleursdans les provinces de la Perse les plus voisines de l’Arabie, précisément celles où l’on parlait pehlwi; ils y placèrent le centre de leur empire, fondèrent Bagdad, Koufah, Mosoul, et autres grandes villes toutes arabes,

laissèrent périr les anciennes capitales des provinces, et agirent sur les populations par tous les moyens que donnent le nombre, le pouvoir politique, le fanatisme religieux, l’intluence d'une nouvelle littérature, et les changements des lois et des institutions. Ils réussirent si complètement à s’assimiler cette population, qu'ils parvinrent à lui faire adopter peu à peu leur langue, et à la substituer au pehlwi dans toute l’étendue des provinces occidentales, à l’exception de quelques districts montagneux .Dès ceinomcnt, la conquête arabe n’eut plus rien à craindre dans la Perse occidentale.

« I.cs circonstances étaient bien différentes dans les provinces orientales. L’arabe, il est vrai, se substitua facilement au pehlwi, et devint à sa place la langue de l'administration, de la littérature et de la religion; et à la couche artificielle de pehlwi, si je puis parler ainsi, succéda une couche d'arabe aussi étendue, mais presque aussi superficielle. Les Arabes étaient en trop petit nombre dans la Perse proprement dite, pour pouvoir apporter un changement radical dansla langue; on écrivait en arabe, mais le persan restait la langue parlée; et dès lors la conquête n’était pas définitive, car avec les langues se conservent les souvenirs qui donnent un esprit national aux peuples.

« Aussitôt que le kalifal, qui s'était étendu avec une rapidité beaucoup trop grande relativement à sa base réelle, commença à montrer des signes de faiblesse,

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il se uianifcslu une réaction persane, d'abord sourde, et bientôt ouverte. La plus grande partie des anciennes lamilles persanes avaient conservé leurs propriétés foncières, et avec elles leur influence héréditaire, qui ne pouvait que gagner au relâchement de l'autorité centrale. Les gouverneurs des provinces orientales commencèrent à devenir plus indépendants de Bagdad ; on parlait persan à leur cour, et ce que la domination du pehlwi n'avait pas fait, la domination d’une langue tout à fait étrangère, comme l’arabe, le fit : elle provoqua la création d’une littérature persane. Toutes les cours se remplirent de poètes persans, et les princes encouragèrent de tout leur pouvoir ce mouvement littéraire, soit qu’ils fussent eux-mèmes entraînés par un instinct aveugle vers celte manifestation de l’esprit national, soit que la protection qu'ils lui accordèrent fût le résultat d'un calcul politique. Ce qui pourrait faire admettre cette dernière supposition, c’est que ces princes étaient les premiers à rechercher les traditions nationales, dont la popularité devait leur être d'un si grand secours contre la suprématie politique des kalifes, et que cette politique fut suivie avec une ténacité remarquable par toutes les dynasties qui se succédèrent. »

M. Molli poursuit dans le détail la preuve de cequ'il a énoncé d'une manière générale. 11 voit Jacoub Leis, le fondateur de la famille des Sofl'arides, de potier et de voleur devenu maître de la Perse, faire traduire

en persan ce que Daniscliwer avait écrit en pehlvvi. Les noms des traducteurs ont été conservés, et montrent que cette tâche fut confiée à des hommes de pure race persane. Ainsi, la dynastie nationale, que venait de fonder le potier persan en présence du fantôme sacré de Bagdad, s'inaugurait elle-même, en faisant passer dans l’idiome vivant et populaire les souvenirs de la Perse antique.

Il en fut de même de la dynastie des Samanides qui remplaça bientôt la famille de Jacoub Leis. Celte dynastie, qui descendait des anciens rois de Perse, lit mettre en vers la traduction de l’ouvrage de Danischwer, qui avait été écrite en prose par ordre du fondateur des Soffarides, et l’on choisit pour cette œuvre un poète guèbre, Dakiki. Celui-ci n’eut le temps d’exécuter qu’une bien petite partie de sa tâche : il écrivit deux mille vers queFirdousi a conservés, tout en traitant fort mal Dakiki sous le rapport poétique. Cela n’en prouve que mieux, comme le remarque M. Molli, que les deux poètes connaissaient et suivaient la même tradition ; car Firdousi « ne lui reproche rien à ce sujet, malgré l’amertume avec laquelle il critique en lui l’homme et le poète. — Enfin Mahmoud, le second roi de la dynastie des Ghaznévides, se sépara encore plus du kalifal, dit M. Molli, que n’avaient fait scs prédécesseurs, et, quoique musulman fanatique, il ne négligea rien de ce qui pouvait fortifier son indépendance politique. La langue persane fut cultivée à sa

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cour avec une ardeur jusque-là inouïe; elle pénétra même dans l’administration où son visir abolit l’usage de l’arabe. La cour du prince le plus puissant et le plus guerrier de son temps était une véritable académie, et tous les soirs il se tenait au palais une assemblée littéraire, où les beaux esprits récitaient leurs vers et en discutaient le mérite, en présence du roi qui y prenait un vif plaisir. Mahmoud, comme les princes ses prédécesseurs, s’intéressait avant tout aux poésies nationales et historiques, et ne se lassait pas de se faire raconter les traditions concernant les rois et les héros de la Perse ancienne. »

Ce prince avaitconçu le désir de faire mettre en vers une collection complète de ces traditions; il s’adressa, dans ce dessein, à plusieurs poêles de son temps, sans en trouver un qui lui parût complètement propre à ce grand travail. Enfui il en chargea Aboulkasim Kirdousi.

Nous voici donc arrivés à Kirdousi lui-même. Firdousi fut choisi par Mahmoud le Ghaznévide, comme d’autres l’avaient été, avant lui, par les Soffarides et lesSamanides.ll fit à son tourunLirredesfiois, commed’autres avaient composé le leur; il le fit avec les mêmes matériaux, dans le même esprit. La beauté de son imagination et de son langage, l’harmonie que les Persans trouvent dans ses vers, ont fait vivre son poème, tandis que les essais qui l’avaient précédéont presque entièrement péri. Son nom est de nos jouis l’objet de la plus profonde

vénération, et celui de ses devanciers est à peu prés oublié. Telle est la distance infinie que l'exécution met entre les ouvrages du même genre. Mais, évidemment, l’intention de Firdousi a été semblable à celle de ses prédécesseurs : il a voulu, comme eux, raconter la tradition. 11 le dit positivement en une foule d'endroits; il cite l’autorité du livre ou celle des dthkans. M. Mohl cite dans sa préface ce passage décisif : « Maintenant, dit Firdousi, je vais conter le meurtre de Ruslcm, selon un livre écrit d’après les pat oies des siens : 11 y avait un vieillard nommé Agad Zerv, qui demeurait à Merv, chez Ahmed, lils de Sahl ; il possédait le Livre des Rois; il avait le cœur plein de sagesse, la tête pleine de souvenirs, et la bouche remplie de vieilles traditions. 11 tirait son origine de Sam, fils de Heriman, et parlait souvent des combats de Rustem. Je vais conter ce i/ue j'ai appris de lai. »

Un voit par ce qui précédé comment la tradition qui fait la base du Schah-Nameh, née des souvenirs et de l 'intérêt populaires, a survécu à la nationalité persane, et s’est suscité des organes et des interprètes partout où quelque chose de cette nationalité survivait encore ou tentait de renaitre. Passons maintenant à 1 histoire de celui qui était destiné à immortaliser ce qu’avaient conservé jusqu’à lui les siècles.

Firdousi naquit à Thous, vers le milieu du dixième siècle', à une époque où l'Occident était plongé dans

1 La date précise de la naissance de Firdousi n'est indiquée nulle

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