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les ressemblances de l’épopée persane et de l'épopée germanique sont fréquentes. Le caractère général de cette portion du Livre des Rois est singulièrement rude et sauvage. On y sent la tradition locale d’un pays guerrier souvent en opposition et en lutte avec le pouvoir central de l'Iran. Ce pays est le Seistan ; il est placé non loin de ce qu'on nomme la route royale, route que suivent les caravanes, et qu'ont suivie toujours les expéditions des conquérants et les migrations des peuples. Est-il surprenant que les races germaniques venues du plateau central de l'Asie aient emporté quelques souvenirs d'une région par où elles ont dû passer ?
Toutes les fois que l’on compare une poésie quelconque aux poèmes d'Homère, de fortes restrictions sont nécessaires; car il y a une distance considérable, il faut le dire, entre tous les autres monuments de l'épopée primitive et ces monuments merveilleux qui ont été un objet d’admiration et une source d'enthousiasme pour les peuples civilisés de l’Occident. Les progrès de 1 érudition littéraire ne découvrent pas des lliades et des Odyssées dans tous les coins du inonde. Seulement, par leur formation et leur nature, ces mémorables produits de l’âge héroïque de la Grèce peuvent être mis dans un certain rapport avec d'autres produits de l'esprit humain nés dans des circonstances à peu près pareilles. Voir dans la poésie homérique une œuvre individuelle que rien n'avait préparée, voir
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dans Homère le père île l'Olympe, c'était méconnaître la marche des choses, el refuser sa part à la tradition orale, dont les poètes primitifs sont toujours les organes; c'était dépouiller un peuple au profit d'un homme, et grandir l’individu au détriment de l’humanité. D’autre paî t, ne voir que la tradition dans 1 œuvre du poète, qui l’a reçue sans doute, mais qui l'a disposée, l’acoordonnée, sel’estappropriée par l’art; ne pas tenir compte de son action personnelle, nier d’une manière absolue la possibilité de son existence, ce serait tomber dans une autre exagération non moins outrée et non moins fausse que la première. Il faut les éviter toutes deux, et, après avoir élevé la statue d’Homère sur son véritable piédestal, qui est la tradition nationale, il faut replacer la lyre ordonnatrice dans ses mains inspirées.
D’après ce qui précède, on doit s'attendre à trouver entre V Iliade et le Livre des Rois, à côté d'une analogie fondamentale, des différences profondes. L'analogie consiste surtout dans le point de départ et le but du poète. Pour Firdousi comme pour Homère, il s’agit de raconter la tradition du pays transmise et non inventée, reçue el non créée. De plus les deux poèmes ont, un certain air de parenté ; la simplicité de la composition, la largeur el la rapidité de la narration, les récits de batailles nombreux et animés, les comparaisons fréquentes, les discours au milieu de la mêlée, rappellent V Iliade ; mais la diversité des temps, des
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lieux, du génie des auteurs, introduit de notables différences, même dans ces éléments communs aux deux poèmes. La composition est simple dans tous deux ; mais on ne saurait nier que cette simplicité ne soit plus savante chez Homère. Homère, ou si l’on veut les diaskevastes , c’est-à-dire les arrangeurs qui ont mis en ordre la poésie homérique, ont distribué les différentes portions du récit avec un art naturel ou une ingénieuse adresse, de telle sorte que ce récit, tout en suivant fidèlement la marche des événements traditionnels, pût soutenir, suspendre et ranimer sans effort l’intérêt des auditeurs, il ne s’agit que d’un fait, au lieu d’une série immense de faits. Le récit peut donc être beaucoup plus développé, et le poète, qui n’a point inventé l’ensemble, peut du moins mettre inlinimenl plus d'invention dans les détails.
On ne saurait nier qu’il n’y ait une habileté calculée, inspirée peut-être, soit dans l'incertitude ou le succès alternatif et longtemps balancé des Troyens et des Grecs, le partage des dieux, l'hésitation de Jupiter et l’absence d’Achille laissant flotter les destinées d’iliou et d’Argos, soit dans les contrastes, souvent reproduits par Homère, entre les scènes turbulentes des combats et des scènes d'un charme voluptueux ou domestique, comme la séduction de Jupiter par Junon ou les adieux d'Hector. Rien de pareil chez Firdousi; il raconte les événements à mesure qu’ils se présentent. Il a la marche de l’histoire avec le langage de la poésie; il dé-
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roule un panorama plutôt qu'il ne compose un tableau.
l'irdousi ne sait guère que suivre les événements qu'il raconte; il ne sait passe transporter librement cl un point à un autre et donner au récit plusieurs centres indépendants. Enchaîné à ses personnages, il va là où ses personnages le mènent, il ne marche et n’arrive qu’avec eux. Homère, au contraire, se meut nu sein de sa narration avec une pleine liberté. Il n’a pas besoin qu’un de ses personnages suive une certaine route pour faire le même chemin. Le poêle persan ne parle du pays de Touran que lorsqu'un héros iranien y est conduit par une aventure ; mais Homère va sans cesse du camp des Grecs aux remparts de Troie, sans que personne marche devant lui; le théâtre de la narration se déploie et sedéplace chaque fois, et, sur ce nouveau terrain où le poêle vient s'établir, il attend pour ainsi dire les événements et les personnages qu’il y appellera. Chez Firdousi, la scène est immobile ou elle est portée pour ainsi dire à la suite des faits ; chez Homère, la scène est mobile, il la déploie à volonté, tour à tour au milieu de la mêlée, près du foyer, sous la lente, sur la plage, aux sommets de l’Olympe.
Les batailles sont multipliées dans le Livre îles Hais, comme dans V Iliade, les Niebelungeii, les poèmes chevaleresques, où les coupsde lance, demassueel de glaive ne font pas défaut. Notre goût trouve quelques longueurs et quelques redites dans tous ces belliqueux récits, en y
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comprenant, si nous soinmes francs, ceux uiétnc d'Homère. Mais il faut se souvenir que ce n’est pas pour nous, lecteurs pacifiques, qu’ils ont été composés, mais bien pour un auditoire guerrier, dans des temps passionnés pour la guerre. Pour cet audiloire et pour ces temps, la méléc avec tous ses sanglants détails, tous ses incidents de meurtre et de carnage, la mêlée est le spectacle le plus fait pour intéresser. On ne se lasse point de. ce qu’on aime ; la passion n’a que faire de la variété. Ithaque époque a ses répétitions favorites : tantôt ce sont les coups de glaive et de lance, tantôt les enlèvements, les rencontres, les beaux sentiments, les princes accomplis et les princesses incomparables; dans de certains temps, les détails de mœurs, les analyses subtiles del’dme. Nul siècle ne se. plaint de la monotonie des peintures qu’il affectionne , et les âges héroïques se laissent redire d’interminables récits de batailles aussi volontiers que les enfants entendent raconter, pour la centième lois, des histoires de palais enchantés, de bonnes fées et de méchants génies.
Du reste, ici encore la supériorité d’art est du côté d’Homère. Les combats de Y Iliade ont toute la variété que peut admettre l’uniformité inhérente à ce genre de récit. Souvent 1 histoire d’un guerrier qui succombe, rappelée en quelques vers, contraste heureusement avec l’horreur de sa mort. Les comparaisons offrent un autre moyen de distraire et de reposer le lecteur. On a remarqué qu elles sont fréquemment empruntées à
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lu vie rustique, comme pour délasser 1 imagination par un riant souvenir. Ces oppositions ne semblent point avoir été ménagées par Firdousi, il développe moins qu'Ilomèreles sujets de ses comparaisons. Dans Y Iliade, ce sont parfois des paysages complets suspendus parmi des tableaux guerriers ; dans le Livre des Rois, ce ne sont que quelques coups de pinceau rapides jetés à la hâte au travers d’une immense composition, comme un lointain agreste à peine indiqué dans un tableau d’histoire. Les caractères sont moins nuancés ; on ne trouve pas ces types admirables de la vaillance, de la majesté, de la sagesse, de la ruse, personnifiées dans Achille, dans Agameinnon , dans Nestor, dans Ulysse ; Rustem est le seul héros qui ait une physionomie bien tranchée. Ceci tient, en partie du moins, à la nature de l’ouvrage. Les personnages de l irdousi, à mesure que le temps les amène devant lui, passent pour ne plus revenir. Ceux d'IIomèrc tournent autour d'une action centrale, et demeurent, pour ainsi dire, sous le regard de la poésie, tandis que la poésie n'a pas le temps de fixer les traits des premiers, comme le daguerréotype ne peut retracer les objets en mouvement. Les eaux qui fuient ne déposent point les cristaux, qui se forment dans les eaux tranquilles.
Le résultat de celte comparaison, c'est que, venu à une époque littéraire plus avancée, à une époque où le palais de Mahmoud était le théâtre de concours et de combats poétiques, à une époque où lui-même lit sa
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fortune pur une rime difficile trouvée à propos, Firdousi a mis dans son œuvre moins d’art que le vieil Homère; tant l’art était naturel au génie et même au génie primitif de la Grèce.
Pour que l'on pût comparer l'épopée persane à l’épopée indienne, il faudrait que celle-ci fût mieux connue. Quelques épisodes seulement du Mahabarat et le quart environ du R amayana ont été traduits. Cependant ces courts extraits sulïisent pour qu'on soit dès à présent en mesure d'indiquer, entre les grandes compositions de Valmiki et de Vyasa et celle de Firdousi, un certain nombre de rapports importants et de différences essentielles.
Leur étendue est à peu près la même ; le Mahabarat peut avoir cent mille vers, c’est deux fois plus que V Iliade et V Odyssée réunies. Les figures des cavernes d’Éléphanta ont treize pieds, c’est plus de deux fois la hauteur de l'Apollon du Belvédère. Les dimensions de l'art sont dans l'Inde égales à celles de la poésie.
On reconnaît une commune origine dans la tradition primitive de l'Inde et de la Perse. Cette lutte entre le bien et le mal armés sans relâche l'un contre l'autre, cette lutte incessante que les héros de Firdousi soutiennent contre les mauvais génies, se retrouve dans les luttes des dieux et des guerriers contre les rakchasas : ceux-ci sont les divs de l'Inde. J'ai déjà remarqué que la même division en castes se montrait au berceau des deux civilisations. Le monde est en paix
sous Dascha-Kata comme sous Djemscliid ; de même, encore à cette époque primordiale, les hommes sont mêlés par la poésie aux animaux et aux génies : les singes, les serpents, interviennent dans l’action avec les rakchasasel les dieux ; de même Firdousi conduisait une grande armée d’hommes, d'animaux sauvages, d’oiseaux et de péris: souvenirs antiques d’un temps où l'homme ne s’était pas encore distingué nettement de ce qu’il connaissait d’inférieur et de ce qu’il imaginait de supérieur à lui, vestiges obscurs d’un panthéisme primitif, qui s'est maintenu dans l’Inde, mais qui s’est effacé devant le génie «le l’Iran.
En effet, si les deux races ont indubitablement une souche commune, elles ont eu, de bien bonne heure, des tendances entièrement diverses, et la tradition a réfléchi fidèlement celle diversité. L’Indou, opiniâtrement panthéiste, est resté sous le joug de ses brahmanes; le dualisme a prévalu chez les Persans, peuple énergique et guerrier : aussi le Livre des Rois est un poème héroïque; le Mahabarat et surtout le Ramoyana sont des poèmes Ihéocratiques. Les personnages, purement humains dans le premier, sont, dans les deux autres, des manifestations de la Divinité. Le sujet principal du Mahabarat parait être l’histoire de Krichna, incarnation du dieu Vichnou. Le même Vichnou descend dans le sein des quatre épouses du roi Daschaltala et s'incarne à la fois dans le personnage de Rama et dans ceux de ses trois frères. Tout dans ces épopées
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est surliumain comme les héros eux-mèmes. Des récits cosmogoniques et mythologiques y sont fréquemment introduits, et y tiennent une place considérable.
Le rapport des brahmanes et des kchalriyas (guerriers) marque assez que les premiers sont les auteurs de cette poésie1 ou du moins lui ont donné son caractère.
L’idéal poétique, c’est le renoncement au monde. Rama lui-mème mène la vie d'un pénitent, et c’est là sa plus insigne gloire. Les expressions dont se servent les rois en s’adressant aux brahmanes, expriment toutes une profonde humilité et une dévote adoration. Le langage des brahmanes respire au contraire la plus hautaine arrogance. La lutte du sage Vaschichla et du roi Visvamilra peint parfaitement l’attitude réciproque des deux castes*. On y trouve des paroles comme celles-ci : « 0 kchattriya, t>i/ comme la poussière! » Ailleurs, en parlant d’un prince accompli, on a soin de dire que le modèle des rois, à l’occasion d’un sacrifice, donna dix millions aux brahmanes.
Le pouvoir du brahmane est présenté comme supérieur à celui des dieux mêmes. L’ermite Gautama traite avec le dernier mépris Indra, dieu du ciel, qui avait
' Viilmiki, auteur du Rdnuti/ana , est représenté comme un anaeliorèle mou ni qui a reçu la tradition do Xarada, personnage divin Lui-mème dit d'une histoire qu'il raconte : < Elle était contenue dans nue ancienne chronique qui m a été racontée par nn vénérable prêtre. * l Hdmdyann . édit, de Sérampore, in-i*, t. I, page 117.)
5 Ibid., m.
tenté de séduire son épouse, el qui joue devant lui le rôle le plus honteux. Un autre ermite, voulant donner une fête à Rama, ordonne aux dieux, aux lleuves, aux plantes, de concourir aux enchantements qu’il prépare, et tout dans le ciel et dans la nature obéit à la parole du brahmane.
Rien ne ressemble moins à l'épopée persane, dans laquelle le merveilleux lient si peu de place, dans laquelle on dit en passant quelques mots de Zoroastre, dans laquelle enfin les mobeds occupent un rang assez modeste auprès des rois et des chefs guerriers, dont ils sont souvent les conseillers, jamais les maîtres.
L’action est presque tout dans le Livre (les Rois , comme dans les épopées occidentales; mais, dans les épopées de I Inde, il y a une part pour la contemplation et pour la science. Un système complet de panthéisme a été introduit sous forme d’épisode dans le Mahâbhûrata; un système d’athéisme s’est glissé plus singulièrement encore dans le Rdmdyana. De longues digressions politiques montrent que ceux aux mains desquels est cette poésie, ne veulent pas seulement raconter pour plaire, mais instruire pour gouverner.
Enfin, si la poésie persane, comparée aux poésies européennes, nous a paru gigantesque parfois el démesurée, elle semble modeste et contenue à côté delà poésie indienne. La narration de Firdousi, bien qu'abondante, est rapide; ses descriptions, bien que parfois éblouissantes , sont précises en comparaison des
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récits cl ilestablenux de Vyasa ou de Valiniki. Le génie même de la langue sanskrite, de cette langue qui pousse plus loin qu’aucune autre l'audace dans la composition des mots, en accumulant toutes les circonstances accessoires autour de l'idée principale, donne au récit une lenteur majestueuse, une ampleur traînante, qui rappelle les eaux calmes et débordées du Gange; la paresseuse mollesse, la fertilité luxuriante que produit le climat de l lnde, se peignent dons la richesse des détails et la lenteur indolente du récit. Souvent la description d’une montagne ou d'une rivière emploie plusieurs pages du Râmdyana. La solitude de la ville d’Ayodhya, privée de son héros, Rama, n’est pas exprimée par moins de vingt et une comparaisons. Auprès de cet excès, la poésie de Firdousi est, je le répète, sobre et tempérée ; tout y est sur une échelle beaucoup moindre. Que sont les sept cents uns de lu vie de Ilustem à côté du règne de Dvilipa qui dure trente mille années? Qu’est-ce que Kaweh, avec scs dix-neuf fils, à côté de l’épouse du roi Sagara, qui met au monde, en une fois, quatre-vingt mille enfants?
La poésie épique des Persans est donc intermédiaire entre celle de 1 Occident et celle du haut Orient, comme la Perse elle-même s’appuie d’un côté à la chaine de l llimalaya et de l autre au Caucase. La Perse est le pays qui a eu le plus de rapports avec le monde grec et romain. Dans l’histoire grecque, Marathon et Alexandre; les Parthes, dans l'histoire romaine, témoignent de
etle vérité. D'autre part, les origines du langage rattachent la Perse à l'Inde, tandis que des analogies non moins certaines de langue et de traditions la rapprochent des nations germaniques. Ce pays est donc le lien de l'Asie centrale et de l'Europe, et aujourd’hui encore sa destinée en fera bientôt, ce semble, le théâtre d’une lutte formidable entre deux grandes puissances qui , parties l’une du Nord , l’autre de l’Ouest, semblent appelées à se rencontrer près des Indes.
Le poème de Firdousi n’a pas besoin, pour attirer l'attention, de l’intérêt qui s'attache maintenant à la scène antique des exploits de Rustem. Il n’arrive pas tous les jours que le plus grand monument de la poésie d'un peuple soit , pour la première fois, publié dans son intégrité et mis dans la circulation des intelligences. C’est un événement qui compte beaucoup plus dans l’histoire littéraire d'un siècle que la naissance bruyanlcd’une foule de productions destinées à mourir.
Les orientalistes dignes de ce nom, porté avec tant d’éclat par plusieurs de nos illustres compatriotes, apprécieront la valeur philologique de l’immense travail de M. Mohl, qui a consulté, pour la publication de son texte, trente-trois manuscrits conservés à Londres et à Taris. On a pu juger du mérite de la traduction et de la préface par les morceaux que j’ai cités. Pour un homme tel que M. Mohl, des citations sont les meilleures louanges.