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placée par la richesse et la complication excessive d’une mythologie surabondante! Il y a loin aussi de ces grandes épopées elles-mêmes à la poésie fleurie, sentimentale du siècle de Vikramaditaya, aux chefs-d’œuvre délicats de cet ingénieux théâtre qu'ont fait connaître si avantageusement le charmant drame de Çakountalû et les pièces traduites par M. Wilson.
Ici on trouve, ce qui est rare dans l’Inde, une date à peu près certaine, le premier siècle de notre ère. Après ce triple développement, cette triple métempsycose d’une littérature dans laquelle semble s’ètre réalisé le dogme indien de la succession des existences, la vie poétique n’est pas encore tarie dans l'Inde; pareille à la vie des dieux delà mythologie brahmanique, elle se manifeste par une dernière incarnation, un dernier avatar. Ce produit suprême du génie indien, né après tous les autres, et les résumant tous dans une confusion puissante, dans un désordre qui a sa grandeur, ce sont les Purânns. Cosmogonie cl théogonie, mythologieet métaphysique, hymnesetlégendes, tels sont les principaux éléments des Pouranas. Ces éléments sont entassés pêle-mêle ; nul ordre logique entre lesdiverses partiesd’uu Pourana, nulle narration suivie qui rattache les événements par un fil continu, ou les enferme dans un cadre commun ; la forme de ces poèmes est, en général, un dialogue entre deux personnages sacrés qui répètent d’anciens enseignements et se livrent à des digressions infinies dans lesquelles
ils font entrer des systèmes cosmogoniques ou philosophiques, des récits légendaires 1 ou des mythes. Le seul lien qui unisse ces portions incohérentes, et en forme un tout, c’est la dévotion enthousiaste de l’auteur à l'un des trois dieux qui se partagent l'adoration des diverses sectes de l’Inde, llrahma, Vichnou et Siva. Parmi les Pouranas, il n’en est presque point qui ne soient consacrés à la glorification de l'une de ces trois grandes divinités. On pourrait les appelerdes cantiques immenses, des litanies gigantesques développées à l’infini par l’inépuisable fécondité de l'imagination hindoue.
La lecture des Pouranas est très-populaire dans l’Inde, beaucoup plus que celle des monuments antérieurs, et surtout des Védas, réservés aux brahmanes. Les femmes et les castes inférieures des Soudras s’instruisent par les Pouranas * ; ils ont été traduits dans plusieurs idiomes vulgaires de l’Inde, et offrent unreinaniement des textes antiques, comme une bible accommodée aux besoins du vulgaire. L’intérêt que leur donne cette popularité môme, les trésors de mytho-
1 C'est là ce qui constitue le fonds commun des Pouranas; mais d'autres matières encore y trouvent place. Le Ïichiiou-Puritia, par exemple, contient, dans le sixième livre, une description géographique de l'univers, un système asironomique, une sorte de chronique racontant l'histoire de l'établissement de la race hindoue dans le Pendjab. Le l'adma-l'urtlna est une espèce d'encyclopédie qui contient jusqu'à des chapitres dans lesquels il est traité de la médecine et de I art sagittaire.
’ Yishnu-Purilna. translated by Wilson, pref., pag. vt
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logie, de métaphysique, de poésie lyrique et légendaire qui sont enfouis dans ces immenses recueils de la tradition, les débris antiques, reconnaissables encore parmi les alluvions modernes dans lesquelles ils sont enfouis et comme empâtés, pour parler le langage des géologues, ont, dans ces derniers temps, attiré sur les Pouranas l’attention des indianistes. M. Eugène Burnouf a publié les trois premiers livres du Bliâgavata- Purâna, avec la traduction en regard du texte. La littérature orientale offrait peu de tentatives plus difficiles. Un langage qui n'a plus la simplicité et la clarté de l’époque épique, une incroyable subtilité métaphysique, de perpétuelles allusions à la mythologie, il y avait là de quoi tenter l'ardeur et exercer l'habileté du savant académicien. Enfin, il fallait savoir manier notre langue et l’appliquer aux questions les plus abstraites, aux matières les plus difficiles, pour pouvoir traduire dans un français dont la pureté et l'harmonie ne laissassent rien à désirer, un poème sanskrit où l’auteur use jusqu'à l’excès de la faculté que lui donne sa langue de composer des mots, et par là d’exprimer directement ce que le traducteur est obligé de rendre par des incises et des périphrases.
Cette publication, d’une haute importance, est précédée d’une préface qui est elle-même un morceau considérable, et sera accompagnée dénotés* dans les-
1 Ces notes n ont point paru. M Btimouf n’a pu mettre la dernière main à son travail
quelles on est bien certain d’avance de retrouver la science et la sagacité qui distinguent les travaux nombreux de M. Eugène Burnouf.
Par une rencontre singulière, M. Wilson faisait paraître ù Londres la traduction anglaise d’un autre Purâna, le Viclmou-Purûna. On peut donc, dès à présent, se former une idée de ce genre de monuments, qui n’étaient connus jusqu'ici que par des analyses et des extraits.
Les Pouranas sont au nombre de dix-huit, en tout seize cent mille vers. M. Wilson, qui les a énumérés dans sa préface, donne quelques renseignements sur chacun de ces poèmes. Ces renseignements, bien que succincts, font voir que les Pouranas roulent sur des sujets du même ordre, et offrent une assez grande analogie de composition.
La première question qui se présente et qui a été débattue parla critique indienne avant de l’être par la nôtre, c'est la question de la date qu’on peut assigner aux Pouranas. Colebrooke et M. Wilson s’accordent à rapporter le Vichnou-Putâna au douzième siècle de notre ère. C’est dans le siècle suivant que M. Burnouf place le Bkûgavata-Purâna, dont l’auteur s'appelait Vopadeva. Une origine si récente a paru aux fanatiques adorateurs de Vichnou indigne de l’œuvre révérée qui raconte les aventures et célèbre la gloire de leur dieu favori, lis ont donc fait remonter la rédaction de ce Pourana à ces temps d'une antiquité fabuleuse où le
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personnage douteux deYyasa a, dit-on, présidé à la composition ou du moins à l'arrangement des Védas. Cette question a été dans l'Inde le sujet d'une controverse assez vive, dans laquelle la passion religieuse se mêlait à l’intérêt bibliographique.
C’était à la fois pour les brahmanes vichnouvites engagés dans cette lutte ce qu’est pour nos érudits la question de l’authenticité des poésies homériques, et pour nos théologiens la question de l’authenticité des livres saints. Celte controverse a donné naissance h des pamphlets sanskrits. M. Bumouf nous fait connaître ces curieux échantillons de la critique indienne. Les raisonnements du défenseur de l’antiquité des Pouranas font plus d’honneur à sa dévotion qu’à son jugement en matière de littérature ; les arguments de son adversaire ne sont pas tous de la nature de ceux que nous emploierions en pareil cas ; quelques-uns, cependant, ne seraient pas désavoués par la méthode occidentale. Ainsi il remarque que le style du Pourana en question est très-différent du style des grandes épopées indiennes. La thèse soutenue par l’auteur des deux petits traités qui portent les litres bizarres de un Coup de sandale sur la face des méchants et un Soufflet sur la face des méchants, cette thèse est démontrée parM. Burnouf, qui, en resserrant l’époque possible de la rédaction du Vichnou-Puràna entre deux limites extrêmes, prouve fort habilement que Vopadeva, auteur du Bhâgavaln-Pnrûna , a vécu entre le douzième et le
quatorzième siècle, et par là confirme l’opinion de Colelirooke et de M. Wilson, qui le plaçaient au treizième.
Mais celte époque tardive de la rédaction des Pouranas n’empèclie pas qu’ils ne contiennent des idées et des traditions d'une époque beaucoup plus ancienne. Le personnage dans la bouche duquel on place les enseignements que plusieurs de ces poèmes renferment est un barde guerrier, ce qui, pour emprunter les paroles de M. Burnouf, nous reporte aux premiers âges de la société indienne, « lorsqu'elle conservait encore ce caractère martial qui brille d’une splendeur si vive dans le Mahdbhârata , malgré les efforts que parait avoir faits le génie brahmanique pour l’éteindre dans le calme et dans le silence des spéculations de la plus profonde théosophie. » Sous leur forme actuelle, il est vrai, les Pouranas sont beaucoup plus religieux que guerriers ; mais il se pourrait que la suite des temps eût changé le caractère de ces compositions. Il y aurait eu des Pouranas vraiment anciens, comme leur nom l'indique (Purdna veut dire antiquité); même dans leur état actuel, ils contiennent des légendes auxquelles il est fait allusion dans les Yédas. Les Pouranas sont nommés dans un de ces livres sacrés, dans le Rig-Veda ; ils le sont plusieurs fois dans les commentaires des Védas, appelés Oupanichads. Ces faits portent M. Burnouf à penser que l’existence des Pouranas dans leur étal primitif est aussi ancienne que la littérature sanskrite, bien que dans leur état ae-
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luel ils soient une «Je ses plus récentes productions.
En outre, ces ouvrages si modernes se rattachent encore à l'antiquité par des emprunts faits aux Védcs et aux üupunichads. M. Burnouf en cite deux très-remarquables : le premier est la peinture de Pouroucha, riiomme-monde, ou plutôt l'homme-dieu-momle, car il est dit de lui : « La totalité des créatures n’est que la quatrième partie de son être; les trois autres sont immortelles dans le ciel. » Pouroucha est comme un corps idéal de l’univers et de la divinité personnifiés dans l’homme primitif, dont l’immolation produit la création universelle. Cette conception étrange se retrouve à la fois dans un des Védas, et dans le Bhâgacata- Purdna publié par M. Burnouf, exprimée dans des termes fort semblables *. Mais ici se rencontre un luxe de développements métaphysiques et d'extravagances subtiles entièrement étranger aux Védas *. Il en est de même de l’apologue métaphysique des sens et de la vie. « Les sens disputaient entre eux en disant : C’est moi qui suis le premier, c’est moi qui suis le premier ! ils se dirent : Allons! sortons de ce corps; celui qui en sortant fera tomber le corps, sera le premier. La parole sortit ; l’homme ne parlait plus, mais il mangeait et buvait, il vivait toujours. La vue sortit; l’homme ne voyait plus, mais il mangeait, il buvait et vivait toujours ; l’ouïe sortit, l’homme n’entendait plus
1 l’rcf. , pas. cni; lîv. Il, cap. v, pag. 255.
* IShAgaiata Purûtut. pag. 555.
mais il mangeait, il buvait et vivait toujours. Lemanas sortit; l'intelligence sommeillait dans l’homme, mais il mangeait, il buvait et dormait toujours. Le souffle de vie sortit ; à peine fut-il dehors, que le corps tomba, le corps fut dissous, il fut anéanti. Lessensdisputaienl encore en disant : C’est moi, c’est moi qui suis le premier! Ils se dirent : Allons, rentrons dans le corps qui est à nous; celui d'entre nous qui en y rentrant mettra debout le corps, sera le premier. La parole rentra, le corps gisait toujours; la vue rentra, il gisait toujours; l’ouïe rentra, il gisait toujours ; 1 émanas rentra, il gisait toujours; le souffle de vie rentra : à peine fut-il rentré, que le corps se releva. » C’est la fable de l’estomac et des membres, si célèbre dans l'histoire romaine; mais il y a, comme le dit spirituellement M. Burnouf, « entre l’hymne du brahmane et l’apologue de Ménénius Agrippa, la différence de l’ilimalayaaux sept collines; » j'ajoute, la différence du bon sens pratique du peuple de l’action au génie abstrait de la nation métaphysique par excellence. Du reste, dans ce morceau , la rédaction moderne des Pouranas est bien inférieure à l'antique version des Védas; c’est une imitation tronquée cl prosaïque; il semble voir un beau cantique hébreu qui s’est transformé en un hymne grossier du moyen Age.
Les Pouranas sont principalement consacrés à servir d’organes aux sectes religieuses de l’Inde. 11 faut se souvenir que les trois personnes de la trinité indienne
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ne tiennent pas le même rang dans la croyance de tous ceux qu'on a coutume de confondre sous le nom d’adorateurs de Brahma. Brahma n'est le dieu principal que pour une secte bien moins nombreuse que celles dont le culte s'adresse surtout, soit à Siva, soit à Vichnou. Il en a été des Pouranas, expression de la dévotion hindoue, comme de cette dévotion elle-même; ils se sont partagés entre Brahma, Siva, Vichnou1. Le Brahma-Purdna est consacré à la gloire de Brahma et surtout au culte qu’il reçoit sous le nom du soleil, dans la pagode de Jagernat. Le Linga-Purânae st énergiquement sivaïte; le Vamamsa-Purdna, l’un des plus modernes, est plus tolérant que ne le sont en générdl les ouvrages à la classe desquels il appartient. Vichnou et Si va y sont réunis dans un singulier éclectisme. Le plus grand nombre des Pouranas, et entre autres les deux publiés, sont vichnouvites.
Le nom même du Vichnou-Purdna indique assez ce qu'il doit être sous ce rapport ; en effet, ce Pourana n’est guère qu'un long commentaire sur les perfections de Vichnou. Brahma, à la tête de tous les dieux, l’adore et célèbre les louanges J du dieu suprême que
1 t!n passage du Padma-Purini les divise en trois classes, selon qu’ils se rapporlent à Vichnou, à Siva ou à Brahma. Les premiers seulement sont vraiment purs, les seconds sont pleins d'ignorance, et les derniers pleins de passion. Cela prouve que l'auteur du Padma- Purdna était vichnouvite et n'aimait ni Siva ni Brahma. [Vùhnu-Purdna, Wilson, pref., pag. nu.)
* Yithnu-Purdm, pag. 72.