‹ La science et les lettres en OrientChapitre 48 sur 68 · LE BMAGAVAT A-I’U RA NA 3!K · texte numérisé non relu

LE BMAGAVAT A-I’U RA NA 3!K

lui, la vie est une cliulc, une peine, une dégradation.

Comment l’homme se dérobera-t-il à tant de misère? comment échappera-t-il à son humiliante et douloureuse condition? En résistant à ses désirs, en s’élevant au-dessus des sens, en se livrant à la contemplation et en fuyant les œuvres, car les œuvres nous plongent dans le monde de l'illusion et nous écartent du principe invisible. Telle est la base du quiétisme indien, dont l’expression se retrouve sans cesse dans les Pouranas, et dont il est dit : « La contemplation de Vichnou ' est comme un glaive avec, lequel les hommes sages tranchent le lien de l'action qui enchaine la conscience. »

La contemplation est un état particulier qui a ses règles. Les Hindous appellent yoga l’extase par laquelle ils prétendent s'élever au-dessus de l’action, de la science, de la vie, s’unir à la Divinité même en s'absorbant dans son sein. 11 existe une méthode et des procédés techniques, dont quelques-uns sont assez ridicules, pour parvenir à celte extase contemplative, à cet état d’impassibilité suprême, au moyen duquel les ascètes arrivent à se perdre en Dieu : a Que l’ascète qui veut abandonner ce monde *, assis sur un siège solide et commode, ne s’occupe ni du temps ni du lieu, et que, maitre de sa respiration, il contienne son souffle en son cœur.

1 Vit/inu-Punlna, pog. 15.

5 llhigavala-l'Hrdna, pag. ‘J09

SOO LA SCIENCE EN OIUENT

« Absorbant son cœur dans son intelligence purifiée, celle-ci dans le principe qui voit en hous, celui-ci dans sa propre âme, identifiant son àme avec l'Ame universelle, que le sage, plein de fermeté, en possession du repos absolu, s’abstienne de toute action. »

La perfection de l'état d'yoga est décrite ainsi 1 : « Quand, éloigné de tous les objets, le cœur ne connaît plus rien où se porter, et qu'il s’est détaché de tout, il disparait aussitôt, semblable à la flamme qui s’ éteint; dans cet état, l’homme, désormais à l’abri du courant des qualités, voit sous son regard môme son esprit qui est unique et dont il ne se distingue plus.

a Ainsi absorbé par cet anéantissement final du cœur au sein de la suprême majesté, l’homme, placé en dehors du plaisir et de la peine, rapporte l’origine de celle double imperfection à la personnalité, à celle cause d'action qui n evisle réellement pas, parce qu’il a saisi dans son propre sein la substance de l’esprit suprême.

« Étant ainsi parvenu à reconnaître ce qui le constitue lui-méme, le Siddha parfait ne fait plus aucune attention à son corps ; soit que, sous l’empire du destin, ce corps vienne de se lever, cl qu'il soit debout, soit qu'il ait quitté ou repris sa place, il ne le distingue pas plus qu’un homme aveuglé par les vapeurs d'une liqueur enivrante ne remarque l étal du vêtement qui enveloppe ses reins.

1 LHiàgaiala-l'Mrùiia, pag 551.

LE BII A G A VA T A - 1’ 1 H A N A 4Ul

« Le corps cependant, agissant sous l'empire de la destinée, continue de vivre avec les sens tant que dure l'action qu’il a commencée: mais l’homme qui, parvenu au terme de la contemplation, a reconnu la réalité, n'a plus de contact avec ce corps, qui, comme tout ce qui en dépend, n’est pour lui qu’un vain songe. »

On conçoit qu'à un tel point de vue la suprême félicité pour l'âme soit d’être délivrée de l'existence, du moins de l’existence individuelle qui l'emprisonne dans un corps, et de se réunir intimement au principe divin. Celle résorption de l'àmc dans son principe porte le nom sacramentel de nirvdna, qu’il ne serait pas très-exact de traduire par anéantissement ; il exprime l’acte mystérieux par lequel l’âme s’affranchit de l’existence temporelle, du monde sensible, de l’illusion des choses, et s’identifie à l'étre absolu.

Celte identification est le degré le plus élevé de la béatitude à laquelle l'homme puisse aspirer; c’est le plus grand bienfait que Vicbnou accorde à ses favoris. Le Vichnou-Punlna ne se contente pas de retracer, dans une peinture hideuse de vérité, les misères de l’enfance, les abaissements de la vieillesse, les agonies de la mort; il fait l'histoire des douleurs humaines au delà de cette vie, dans les autres existences, dans les enfers et môme dans le ciel, séjour précaire dont les habitants sont torturés par la perspective de redescendre sur la terre A celte condition douloureuse de l’homme,

1 YUItnu-Purdna, (iag. 6i I .

qui se continue d’un monde dans l'autre, il n'y aqu un remède et qu’un terme, c’est la grande émancipation finale parlaquelleil se soustrait aux maux qu'il est destiné à subir, tant qu'il tourne dans la roue de l'existence. Quel peut être l'effet d'opinions pareilles à celle que je viens d'exposer sur la conduite des hommes et sur les formes de la société?C’estcequinous reste à examiner.

Par plusieurs côtés, la morale desPouranas rappelle celle de l'Évangile. Elle défend non-seulement les actes, mais môme les pensées coupables 1 ; elle prescrit le jeune, la prière, les austérités. Nulle part la vertu de pénitence n'are^u un aussi magnifique hommage que dans les croyances indiennes. Les macérations des solitaires ont tant de puissance, quelles peuvent leur donner droit à remplacer les dieux. Ceux-ci tremblent quand ils entendent parler des austérités inouïes de quelque ermite, et n’ont d'autre ressource que de lui envoyer une nymphe chargée de sauvera tout prix le trône des immortels. La pénitence peut tout; elle a même la puissance de créer. Dans le Bhâgavata-Purûna, il est dit que Brahma, par une pénitence de seize mille années, a créé le monde Le sentiment des misères de la vie humaine, le sentiment de la dégradation de notre nature, la notion de la chute entendue comme l’entendait Origône, enfin, ce qui en

1 l£t hinç not think iuconïmently of another s wife. Vislinu-Purâna, pag. 39.

* Bltàijnvaln-Vnrfbia pag. 269.

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résulte, le besoin d’un sauveur, les incarnations dont le but est, comme celle de Yichnou, dcsoulever le fardeau de la terre *, tout cela est assez analogue au christianisme; j'ai trouvé môme dans le Bhûgavata-Purâna un passage où il semble être question de la grâce*: « Donne-nous, ô Dieu, ta propre vue avec ton énergie, afin que, soutenus par ta faveur, nous puissions accomplir notre tâche. »

Quant à la charité universelle, bien que l’esprit de caste, tout-puissant aux Indes, lui soit contraire, on en trouve çà et là quelques lueurs dans les Pouranas. 11 faut recevoir l’hôte dont le non), la parenté, la race, sont inconnus, dit le Vichnou-Purûna *. l’ralima est présent dans la personne d'un hôte. Le père de famille doit répandre sur la terre de la nourriture pour les personnes dégradées de leur caste. Enfin, comme pour donner un exemple de miséricordieuse bonté, appliquée aux dernières des créatures humaines, les Tchandaias, rebut de toutes les castes, sont bénis par Vichnou *. Mais le panthéisme donne à la morale hindoue un caractère qui la distingue profondément de la morale chrétienne, et la place bien au-dessous.

D'abord il résulte de la croyance au panthéisme que la charité se perd et se dissout, pour ainsi dire, dans

1 Vithnu-PurAna, pag. 437.

i Itliügaiata-Purdua, pag. 323.

l'ag. 305.-

* Pliàgavala-Puràna, pag. 105.

un sentiment plus général : l'amour de tous les êtres, émanations d’une môme substance, manifestations d’un môme principe. Là où n’est pas marquée fortement la distinction entre l'homme et les choses, entre l'esprit et la matière, entre ce qui est libre et ce qui est soumis à la fatalité, la fraternité des hommes est remplacée par la fraternité des êtres. L’humanité ne compose plus à elle seule tout notre prochain, il faut l’étendre aux animaux, aux plantes, à toute la nature. Il en résulte, il est vrai, une gracieuse délicatesse de sentiment. La religion prescrit de répandre sur le sol la nourriture destinée aux oiseaux et aux chiens errants; il ne faut pas couper sans raison les arbres, car ils vivent comme nous de la vie universelle. Mais il résulte aussi de celle égalité morale faussement établie entre la nature et l'homme, que l'on perd le sentiment des vrais devoirs en les associant à des devoirs imaginaires.

Dans le précepte qui ordonne de répandre sur le sol de la nourriture pour les animaux, les rejetés [ont cast ) sont placés entre le3 chiens et les oiseaux, et couper légèrement un arbre est mis sur la môme ligne que haïr son père. Ailleurs 1 il est dit : « Aurais-tu abandonné un brahmane, un enfant, une vache, un vieillard, un malade, une femme? » Ces confusions partielles tiennent à la grande confusion que le panthéisme éta-

1 llMgaiala-t’urâiin, pag. 208.

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