‹ La science et les lettres en OrientChapitre 62 sur 68 · LE R A H A Y AN A · texte numérisé non relu

LE R A H A Y AN A

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Rama, il n’y a rien de plus grand que d’obéir à un père. » Rama exhorte le sien à tenir religieusement cette promesse dont lui-méine est victime, et, en donnant ce conseil désintéressé, il songe encore à ne pas sortir de l’altitude d’un lils soumis. « C’est un avis que je te donne, ô mon père! dit-il, ce n'est pas une leçon. » Voilà une réserve et une mesure de langage bien délicate qui relève singulièrement, ce me semble, 1 héroïsme du sacrifice.

Ce que l’affection fraternelle a de plus vif éclate dans les impétueux discours d'un jeune frère de Rama, qui est prêt à combattre les hommes et les dieux, pourvu que Rama soit élevé au trône. « Dis-moi quel ennemi je dois frapper, » s’écrie-t-il. Puis, ramené par son magnanime frère à des sentiments plus doux, le jeune homme reprend avec une tendresse charmante : « Et moi aussi j’habiterai dans les forêts, attentif à t'obéir; moi aussi j’abandonnerai celle cité que tu abandonnes, car sans loi il me serait pénible de vivre même dans le ciel. Si lu m’aimes, ô noble frère! ne me défends pas de te suivre; tandis que tu iras dans la solitude errant de forêt en forêt, je t’apporterai des fleurs et de doux fruits, je serai ton compagnon et ton esclave. »

Quant aux rapports des époux, ils sont indiqués dans le Rilmdyana d’une manière très-précise. Le mari est le dieu de la femme et son asylc ; la femme participe à la félicité ou au malheur qui, dans la suite

des existences, résulte des actes du mari. La femme doit être l’ombre qui accompagne constamment son époux, le suivant quand il marche, s’arrêtant quand il s’arrête; l’ûme de l’une est unie à filme de l’autre, cl la mort même ne les séparera pas. a Comme sans corde la lyre ne peut résonner , ni sans roue tourner le char, ainsi, sans son mari, la femme ne saurait être heureuse, quand elle serait mère d’une noble race. Le père donne la joie avec mesure, avec mesure la mère, avec mesure le fils; l’époux seul donne à l'épouse une joie sans mesure. »

Il n’y a pas tout à fait égalité dans le rôle et le dévouement des époux. Rama montre certainement une mâle tendresse pour Sita; mais il n’hésite pas à dire que, si son père l’exigeait, il serait prêt à abandonner à un frère préféré, non-seulement l'empire, mais toutes ses richesses, son épouse et sa vie. La femme est donc comme une propriété de l’homme, comme une partie de lui-même qu'il chérit, ainsi qu’il chérit scs biens et sa vie, et qu’il sacrifierait aussi aux suprêmes commandements de l'autorité paternelle. La mère ne doit être obéie qu’après le père. Rama le rappelle respectueusement à la sienne. Ainsi la paternité, base de l’existence de la famille, est le fondement moral de celte antique société.

Le Rûmûyana est au moins autant une peinture de la religion que de la société, car, dans le poème indien comme dans l’Inde elle-même, la religion est toujours

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sur le premier plan, et, sous ce rapport aussi, ce poème est d'un grand intérêt. L'idée religieuse a traversé dans l'Inde plusieurs phases analogues à celles qu’elle a traversées dans la mythologie grecque et dans la mythologie du Nord '.

D'abord se présente une époque primitive durant laquelle domine l'adoration des forces de la nature. C’est la religion des Védas. ün culte naïf est rendu, par des tribus de pâtres et d’agriculteurs, à la lumière, à l'eau, à la terre, à l’aurore. Çà et là on voit, dans les Védas, certaines forces physiques et certains phénomènes de la nature qui commencent à se personnifier, qui passent à la forme humaine. Ainsi se prépare l’Olympe, composé de dieux, de déesses et de génies, qui sera l’Olympe de l’épopée indienne. Plus lard, la tendance spéculative, naturelle à l’esprit de ce peuple, introduira dans la mythologie un panthéisme, ou plutôt un idéalisme philosophique’,

* Ces rapports n’ont rien qui doive lieaucoup étonner depuis qu’il a été si bien établi que les Indiens, les Grecs et les peuples germaniques pai laient pour ainsi dire des dialectes d'une même langue. La mythologie Scandinave offre quelques autres traits de ressemblance avec la mythologie hindoue. Sans sortir du MmAyana, on y voit les dieux épouvanté» par le géant Ravana, comme dans I Edda les Ases tremblent devant les mauvaises puissances qui doivent les dévorer. Les manlras sont des espèce* de runes. (Comparez avec le Hava-mal, discours sublime d'Odin. ce qui est dit dans le Mmdyana de Sctile— gel. xiv, 12.) Sita subit l'épreuve du feu, comme l'épouse de Sigfrid dans I Edda

* Le passage dans lequel Casyapa dit A Vichnou : « O seigneur! je vois dans ton corps tout l’univers, v ce qui est panthéiste, ne se

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et celle théorie de l'illusion , qui réduit toute existence à l'essence absolue, et ne voit dans tout ce qui a forme, couleur, étendue, dans tout ce qui peut être senti ou perçu, qu’un néant, apparence trompeuse de l’être inaccessible. Ces doctrines, développées avec un grand déploiement de fantaisie dans des poèmes moitié légendaires et moitié métaphysiques appelés Pouranat , ne figurent pas encore dans la vaste épopée du Râmûyana. La mythologie indienne s’y montre dans un étal intermédiaire entre l'adoration primitive de la nature et les raffinements ultérieurs de la philosophie. Les dieux ne sont plus des forces physiques; ils ne sont pas encore des abstractions métaphysiques; ils sont des personnes divines à forme humaine. Cet âge de la mythologie indienne correspond à l'âge de la mythologie homérique. C’est le point du développement religieux qui convient à l’épopée. A l'épopée il ne faut ni le culte îles fleuves, des montagnes on des astres, ni l’adoration de l’impalpable, de l’insaisissable, de l'abstrait; l’un est trop simple, l’autre est trop subtil pour l’imagination. L'homme ne se prend qu’à ce qui lui ressemble; des dieux humains, personnels, éprouvant nos affections, participant à nos faiblesses, type agrandi et idéalisé de notre espèce, voilà les dieux de

trouve pas dons l'édition du Bengale. etM. Sclilegel, bien que l'ayant admis dans son texte, le regarde comme une interpolation. Ici encore l'édition du Bengale parait plus ancienne.

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l'épopée indienne et de l'épopée grecque, sauf les dissemblances qui tiennent au génie des peuples, sauf surtout les proportions de l’un et l'autre Olympe, proportions aussi différentes que le cours de l'ilissus et le cours du Gange.

L’allégorie, qui est une chose à la fois très-antique et trôs-moderne , figure dans le Rùmthjana ; elle figure aussi dans l'Iliade. Personne n'a oublié la belle allégorie des Prières. Les allégories du poème indien ne sont pas si gracieuses, mais elles sont d'une singulière hardiesse. Avant que le Danois Baggescn eût personnifié le vertige , Valmiki avait donné pour arme à Rama la fascination, et Cartikeia, dieu de la guerre, a pour nourrice des lances, qui l'allaitent de sang.

On sait que le brahmanisme s’est partagé en plusieurs sectes, dont les principales sont la secte de Vichnou et la secle de Siva, chacune ayant élevé le dieu qu elle préfère au-dessus de tous les autres dieux, sans en excepter Brahma lui-même. L’opposition de ces sectes rivales, partout manifeste dans les Pour anas, auxquels elle a en partie donné naissance, n'est point encore nettement prononcée dans le Rdmdyana. Le poème est surtout vichnouite, puisque Rama est une incarnation de Vichnou. D’autre part, il y est parlé d'un jour où Siva, le dieu des dieux, a renversé toutes les divinités sous ses traits victorieux. Siva est donc aussi proclamé comme un dieu tout-puissant. La

lutte qui s’est élevée entre ses adorateurs et ceux de Vichnou n’était pas déclarée, et l’opposition des deux sectes n'était pas encore complètement dessinée à l’époque où fut composé le Rùmàyana.

Une autre marque d'antiquité, ce sont les sacritices sanglants et môme les sacrifices humains abolis depuis longtemps dans les grands centres de la religion brahmanique, mais qui existent encore aujourd'hui chez quelques populations de l'intérieur, et que les efforts des Anglais ne sont pas parvenus à abolir entièrement.

Le Rûmâyana, qui présente un tableau fidèle des idées indiennes, nous fait connaître l'opinion qu'on avait dès lors et qu'on a encore aujourd'hui des prérogatives attachées à l'état de brahmane, des mérites, de l’austérité, de la toute-puissance des macérations au moyen desquelles un solitaire peut s'élever jusqu’aux trônes célestes à force de pénitence, et, par un étrange droit de conquête, déposséder les dieux et les remplacer. Cette puissance se manifeste encore autrement et par des prodiges bien étranges. Les mérites de la pénitence sont si grands que celui qui les possède acquiert le pouvoir de créer des mondes. Le sage Visvamitra, par l'énergie de sa pénitence, a déjà augmenté le nombre des astres; poursuivant son œuvre, il va créer de nouveaux dieux et un nouvel Indra (Indra est le chef de l'Olympe indien), quand les habitants du ciel, qu’épouvante la terrible puissance de l’ascète.

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