‹ La science et les savants au XVIe siècleChapitre 113 sur 145 · LIVRE V · texte numérisé non relu

LIVRE V

Quoique la renommée de Bacon repose plutôt sur sa méthode que sur ses découvertes, l’apparition de ce philosophe ji’en est pas moins un des plus grands événements de l’histoire des sciences modernes. Bacon, en effet, résume non-seulement tout son siècle, mais encore les deux siècles qui le précédèrent.

On sait quels efforts des savants tels qu’Érasme, Vivès, Agrippa, Ramus et tant d’autres avaient déjà laits pour renverser la dialectique de l’école ; Bacon sut présenter les mêmes vues sous une forme plus saisissante, avec plus d’autorité, dans un style plus clair et plus énergique. Il substitua partout l’expérience à l’hypothèse, l’induction à la déduction, et apprit à tirer parti même des expériences négatives.

Il apparaissait d’ailleurs à l’époque la plus favorable pour le succès de ses théories et de ses principes. Presque au même moment où il émettait ces grandes vues, Galilée, Kepler, Harvey, appuyaient son système sur des découvertes réelles, et leurs successeurs ne devaient pas tarder à les confirmer par d’immortels travaux. Cependant il n’eut pas le bonheur de voir sa méthode et ses pensées appréciées de son vivant à leur juste valeur. Le discrédit où était tombé sa personne influa sur sa réputation de savant. Ses ouvrages, longtemps ignorés, même en Angleterre, ne commencèrent à jouir de toute l’estime qu’ils méritent , que dans le cours du siècle suivant ; mais depuis lors la gloire de leur auteur n’a plus cessé de grandir.

Bacon ne s’était point fait illusion sur l’étendue et sur les difficultés de son entreprise. Il savait que la connaissance de la nature ne peut être que l’œuvre

des siècles, et, satisfait d’avoir ouvert la route, il ne destina ses derniers écrits qu’à poser les jalons capables de guider ceux qui devaient la poursuivre. Le Sylva Sylvarum est terminé par un fragment intitulé : Nova Atlantis, dans lequel Robert Boyle puisa l’idée d’une association de savants résolus à mettre leurs efforts en commun pour la recherche de la vérité, idée qui donna naissance à la fondation du collège philosophique de Londres, et par suite à celle des académies savantes. Le livre de Dignitate scientiarum a fourni à d’Alembert les principaux éléments du discours préliminaire de l’Encyclopédie.

Indépendamment des ouvrages que nous venons de citer, Bacon laissa de nombreux écrits sur la juris'prudencç, sur la politique et sur la morale. Son caractère était bon, généreux, porté à l’indulgence; malheureusement, emporté par l’ambition et la vanité, sa conduite fut rarement d’accord avec ses principes philosophiques. « Sa vie, dit un de ses biographes’, « est une lutte perpétuelle entre la philosophie et « les affaires, entre la spéculation et l’action, entre « l’amour de la science et l’amour des grandeurs et « des richesses; à côté des plus grandes pensées et « des plus généreuses entreprises , elle offre le triste « spectacle des plus déplorables faiblesses. Une telle « vie jette à la fois la lumière sur l’histoire de là « philosophie, sur l’histoire politique du temps, et, « ce qui est d’un plus grand intérêt encore y sur « l’histoire du cœur humain. »

1 Bouillet, Œuvres philosophiques de Bacon, t. l,p. 6.

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