LIVRE I
principal de l’islamisme, comme pour lui porter les derniers coups. L’autre cause est toute sociale. Le régime féodal avait fixé la limite des États, distribué le pouvoir, localisé les existences, sans détruire chez les nations d’origine barbare le besoin d’activité et le goût de la vie aventureuse. Les croisades semblaient répondre à ces derniers instincts, en offrant aux esprits de nouvelles et brillantes perspectives. Aussi tous les peuples d’Europe s’y précipitèrent-ils avec enthousiasme, et lorsqu’au xnic siècle ces causes cessèrent d’exister, les croisades s’arrêtèrent, bien que leur but apparent ne fût pas atteint.
Quel qu’ait été le véritable mobile des croisades, nous n’avons à envisager ici que leur influence sur la marche des sciences et de la civilisation. Le mouvement qu’elles imprimèrent à la société fut violent et général. On sait qu’au point de vue politique , elles affranchirent les communes, affaiblirent la puissance des grands vassaux et augmentèrent celle des souverains. Les rapports directs et multipliés qu’elles établirent avec des contrées lointaines, modifièrent profondément les mœurs et les habitudes sociales. Le commerce et l’industrie s’alimentèrent de nouveaux produits ; l’agriculture s’enrichit de plusieurs végétaux précieux : le mûrier, le maïs , la canne à sucre, les substances médicinales et tinctoriales; les notions géographiques ou topographiques s’étendirent. Tandis que les chrétiens pénétraient dans l’Asie Mineure, les Mogols et les Tartares portaient leurs armes en Perse, en Russie et dans le nord de la Chine. Les chrétiens s’allièrent à eux pour combattre des ennemis communs, et des savants pleins de zèle en profitèrent pour faire des recherches utiles
à l’instruction. Les Tartares, conduits par Gengis- Khan et son fils, ayant étendu leurs conquêtes, les Européens saisirent cette circonstance pour explorer des contrées encore peu connues. En 1246, le franciscain Duplan de Carpin fut envoyé par le pape Innocent IV dans le Kaptchak, pour prier le khan d’épargner les pays chrétiens. Il en rapporta les premières notions qu’aient possédées les Européens sur les nations situées au delà de la mer Caspienne. Asselin fut envoyé en Perse pour le même objet. Vers la fin du xme siècle, Marco Polo, de Venise, fit plusieurs voyages près du khan de Tartarie et poussa mêmejusqu’en Chine. Saint Louis envoya à la même époque deux Cordeliers , Rubruquis et Guillaume Picard vers Mangou-Khan, en Tartarie, où ils trouvèrent encore des nestoriens. Enfin, dans le siècle suivant, Jean de Mandeville fit aussi dans les mêmes contrées un voyage d’instruction et de découvertes.
L’Italie avait profité la première de tous ces heureux éléments. Les croisés, frappés des débris des monuments antiques répandus sur le sol de la Grèce, en avaient rapporté de grossières copies. Venise, Gênes, Pise, enrichies par le commerce et par le transport des armées, prirent pour les arts et pour l’étude un goût qui se développa rapidement. Les différends entre les papes et les empereurs, qui affranchirent les princes d’Allemagne, rendirent aussi l’indépendance aux républiques italiennes, ce qui multiplia les centres de gouvernement et les foyers d’instruction.
Mais l’un des résultats les plus directs des croisades relativement aux sciences fut l’établissement