LIVRE I
ardeur, et l’on y trouva une nouvelle et ample matière aux discussions théologiques. Les Pères de l’Église avaient embrassé la doctrine de Platon ; les docteurs du xne siècle adoptèrent celle d’Aristote. Le premier avait fourni aux dogmes beaucoup d’abstractions métaphysiques, le second les hérissa de difficultés épineuses. Les dialecticiens occupèrent seuls bientôt toutes les écoles, à l’exclusion des savants voués aux observations positives. C’est à ces discussions, qui continuèrent pendant plusieurs siècles , que l’on a donné le nom de scolastique.
Bien qu’elles aient plus d’une fois touché à des questions de physique générale , ces sortes de querelles se rapportèrent le plus ordinairement à la métaphysique, à l’origine et à la nature des idées, et s’appliquèrent trop souvent aux formes même du raisonnement. Ceux qui croyaient, avec Platon, que les idées générales ont une existence propre , qu’elles sont des réalités, prirent le nom de réalistes ou de réaux. Ceux qui pensaient, comme Aristote, que ce ne sont que des abstractions, qu’un résultat des opérations de l’esprit, déduit de nos sensations, furent appelés nominaux. Ces disputes devinrent parfois si vives qu’elles firent naître dans les écoles de véritables troubles, et parfois donnèrent lieu à des persécutions. En 1210, dans le concile de Paris, les ouvrages de métaphysique d’Aristote furent condamnés au feu. Dans le même siècle, les ordres mendiants adoptèrent et propagèrent la doctrine du même philosophe, et saint Thomas d’Aquin, le premier métaphysicien du moyen âge, détermina son admission dans le système orthodoxe. Les souverains prirent parti dans ces questions, et chaque école triompha
tour à tour, trop souvent sans profit bien réel pour le savoir et pour la vérité.
Trois à quatre siècles s’écoulèrent ainsi, pendant lesquels l’esprit humain sembla s’égarer de plus en plus au milieu de controverses et d’idées spéculatives empruntées à tous les pays et à tous les âges.
Cependant les sciences faisaient aussi, soit à l’ombre des cloîtres, soit au dehors, quelques tentatives dont les résultats devaient bientôt éclater. De savants voyageurs avaient rapporté d’Asie des connaissances diverses qui commençaient à se répandre et à porter quelques fruits. Guillaume de Tyr, Jacques de Vitry, Villehardouin, et d’autres historiens des croisades, avaient non -seulement étudié les mœurs et les habitudes de l’Orient, mais aussi la géographie, l’ethnographie et l’histoire naturelle des contrées qu’ils avaient parcourues. Dès ce moment, l’horizon scientifique tentait à s’agrandir. Saint Louis avait toujours eu sous les yeux le progrès des sciences, et les avait encouragées de tout son pouvoir. Gerbert, d’Aurillac, depuis le pape Sylvestre II, qui contribua, par son érudition très-étendue, à répandre les connaissances des Arabes, chez lesquels il avait étudié ; Ægidius, de Corbeil, médecin de Philippe-Auguste, élève de l’école de Salerne; Nicolas Præpositus, chef de la même école; Alain de Lille, évêque d’Auxerre, ami de saint Bernard, figurent d’une manière brillante parmi les hommes qui ouvrirent aux sciences l’accès de l’Europe. Dès la fin du xne siècle, on voit poindre les premières lueurs d’un savoir plus éclairé et plus rationnel ; on fait chaque jour de nouvelles conquêtes dans le champ de la vérité. L’alchimie, comme nous l’allons voir, commence à prendre une meilleure direction en