‹ La science et les savants au XVIe siècleChapitre 24 sur 145 · LIVRE · texte numérisé non relu

LIVRE

ténèbres de cet âge; mais une multitude d’eflorts isolés témoignaient du besoin d’émancipation qu’éprouvait partout la pensée. C’est alors que, dans les sciences mathématiques Fibonacci, au retour d’un voyage en Orient, importa dans l’Italie les premières notions de l’algèbre et les nouveaux signes de numération, les chiffres modernes, improprement attribués aux Arabes. Le cardinal Pierre d’Ailly, qui s’occupait de recherches astronomiques, montra la nécessité de réformer le calendrier Julien. Le cardinal de Cusa proposa la même réforme au concile de Bâle, et, deux cents ans avant Galilée, rappela l’opinion de Pythagore suivant laquelle la terre tournait autour du soleil. Jacques de Dondis, médecin et mécanicien, fabriquait une horloge pour le palais de Padoue; et son fds Jean, surnommé horologius, en exécutait une autre, à Pavie, pour la bibliothèque de Galéas Visconti.

Après quelques autres tentatives, l’intelligence retomba dans un engourdissement dont elle ne devait sortir que vers la fin du xvc siècle. Le xiv° retomba dans cet état de profonde ignorance qui caractérisa les siècles précédents, depuis le xe, surnommé le siècle de fer, jusqu’à celui de saint Louis. On ne trouvait plus quelque trace d’instruction que dans les cloîtres. La langue latine abandonnée avait été remplacée par un patois barbare ; les barons étaient occupés exclusivement de guerre ou de chasse. On connaît cette formule, qui termine une foule d’actes de ce temps : « Ledit seigneur a déclaré ne savoir signer, attendu sa qualité de gentilhomme. »

Alchimistes. — Dès les premières années du

xiii0 siècle, les études, sans être tout à fait dégagées des liens de la scolastique, commencent à prendre une meilleure direction. Les souverains se placent à la tête des protecteurs de la science. L’empereur Frédéric II, qui lui -même cultivait l’histoire naturelle, appelle dans sa capitale deux fils d’Averrhoës pour y professer les connaissances des Arabes; il institue à Naples une chaire publique pour Pierre d’Ivernois; il permet la dissection d’un corps humain tous les cinq ans, et donne ainsi la plus heureuse impulsion aux études anatomiques et médicales. On trouve parmi les alchimistes de ce siècle plusieurs noms justement célèbres, comme ceux d’Albert le Grand, de Roger Bacon, de saint Thomas d’Aquin, de Raymond Lulle, de Christophe de Paris, de Vincent de Beauvais, d’Arnauld de Villeneuve; dans le siècle suivant, Georges Ripley, Bernard de Trêves, Nicolas Flamel, Isaac de Hollande, Basile Valentin. Quelques-unes de ces grandes figures méritent d’être étudiées ; car elles représentent la majeure partie de la gloire scientifique de cette époque.

Albert le Grand. — Albert Grot (le Grand), de la famille des comtes de Bollstedt , naquit en 1193 , suivant d’autres en 1205, à Lawingen, en Souabe. Le surnom de Grand ne lui fut donné qu’à cause de ses rares connaissances; car il était d’une très-petite taille *. Après avoir fait à l’université de Pavie d’assez

i Peut-être le surnom de rjrtmd ne lui fut -il donné que par antiphrase. Il y a, par conséquent, plus de vérité dans la dénomination de Petit Albert, sous laquelle figura longtemps et ligure encore de nos jours le même personnage dans des compilations apocryphes que le vulgaire lui attribue faussement. On raconte

bonnes études, il entra dans l’ordre de Saint-Dominique, et se voua à l’instruction. Il professa successivement à Cologne, à Strasbourg, à Ratisbonne, et enfin à Paris. C’est là qu’il commenta Aristote. Ses leçons eurent un tel succès, que, ne trouvant à Paris aucune salle assez vaste pour contenir ses auditeurs, il fut obligé de professer en plein air, sur une place publique qui prit son nom : la place Maubert ( magni , vel magistri Alberti).

En '1254, il fut nommé , à Worms, provincial des Dominicains. Étant allé à Rome pour défendre les privilèges de son ordre, le pape Alexandre IV le retint auprès de lui, en lui offrant l’office de maître du sacré palais. L’année suivante, Urbain IV le nomma évêque de Ratisbonne ; mais Albert, préférant l’étude et la retraite aux plus hautes dignités, renonça à l’épiscopat, et se retira à Cologne pour s’y livrer tout entier à ses goûts studieux. Il s’en arracha un moment à la voix de Grégoire X, qui lui ordonna de prêcher la croisade en Allemagne et en Bohême. Il assista, en 1274, comme ambassadeur de l’Empire, au concile de Lyon , et retourna ensuite à Cologne , où il mourut, en 1280, dans un âge avancé.

Albert le Grand unissait la vertu la plus pure à la science la plus étendue; c’est un des plus beaux caractères que présente l’histoire de son temps. Bien qu’il ait toujours suivi la voie de la raison et de la

au sujet de la petitesse de sa taille, qu’étant à Rome, et après avoir été admis à baiser les pieds du pape, Sa Sainteté lui dit de se relever, bien qu’il fût déjà debout. 11 avait d ailleurs beaucoup de force physique. Il aimait à marcher, et Ion rapporte que, lorsqu’il fut nommé provincial des Dominicains , il fit à pied la visite de tous les couvents qui relevaient de son ordre.

Albert le Grand professant sur la place Maubert.

vérité, la tradition s’est attachée sottement à le présenter comme un illuminé, un véritable magicien. On a souvent raconté qu’ayant reçu à Cologne le roi des Romains, Guillaume, comte de Hollande, il lui donna un banquet dans son jardin ; et, bien que l’on fût au cœur de l’hiver, le jour des Rois, et que la terre fût couverte de neige, l’hiver, à sa voix, fit place au printemps, les arbres se couvrirent de feuilles, de fleurs, et tout disparut à la fin du repas. On cite également un automate qu’il avait construit de ses mains, et qui était doué du mouvement et de la parole. On ajoute que saint Thomas d’Aquin en fut tellement effrayé ou scandalisé, qu’il brisa l’automate d’un coup de bâton. Cette pièce mécanique, V Androïde d’Albert, a été le sujet de beaucoup de suppositions. Comme il semblait la consulter dans certaines difficultés philosophiques, on a dit qu’il lui devait la solution de plusieurs problèmes surnaturels. Les traditions vulgaires ne se sont pas arrêtées là. La plupart des merveilles attribuées à la magie, à la cabale, dans les siècles où l’on ne se rendait point compte de certains phénomènes, ont été rapportés à Albert le Grand, tant on est porté à attribuer les faits extraordinaires aux personnages qui ont joui d’une grande célébrité. Telle est l’origine des compilations apocryphes qui portent le titre de Secrets du Grand et du Petit Albert.

Mais ce qu’on peut dire de lui avec certitude, c’est qu’il posséda le répertoire le plus vaste des connaissances de son époque, auxquelles il ajouta beaucoup par ses propres travaux. Sa longue existence fut tout entière consacrée à l’étude ; aussi peut-il être regardé comme le plus fécond des polygraphes. Ses ouvrages ne forment pas moins de vingt et un volumes in-folio.

Page 1