LIVRE I
Roger Bacon n’était étranger h aucune connaissance. Il était à la fois physicien, chimiste, mécanicien, astronome, géographe. Il savait toutes les langues. Il joignait au savoir le plus étendu le génie de l’expérimentation, et cependant il fut peut-être moins remarquable par ses découvertes, que par la grandeur et la justesse de ses vues. On lui a attribué plusieurs inventions capitales auxquelles il a seulement apporté d’heureux perfectionnements. Ainsi nous avons vu que la découverte de la poudre h canon date d’une époque antérieure à la sienne, et que, môme au temps de Roger Bacon, on ne songeait pas encore à l’appliquer à la guerre, bien qu’il eût dit, en décrivant sa préparation, « qu’on pourrait par ce moyen détruire des armées et renverser des villes » ; mais il étudia avec beaucoup de soin la préparation et la cristallisation du salpêtre. S’il n’a pas remarqué le premier l’effet des verres grossissants, il en avança du moins la théorie. Il en est de même de l’invention du télescope qu’on lui attribue, parce qu’il étudia les propriétés des verres taillés sous différents angles, et que ses découvertes astronomiques peuvent faire croire qu’il connaissait l’usage de cet instrument. Il est certain toutefois qu’il avait en optique des connaissances fort avancées. Il a décrit le microscope simple, il a perfectionné la perspective, il a examiné les phénomènes de la réfraction, et expliqué la grandeur apparente des objets. En mécanique, il a le premier décrit la pompe à air, il a parlé de la possibilité de faire mouvoir des chariots et même des navires, à l’aide d’un mécanisme intérieur auquel on appliquerait la force du vent, et de construire des appareils à ailes pour la
navigation aérienne. Il a construit des miroirs ardents, des automates En astronomie , -il démontra l’erreur commise dans le calendrier Julien, relativement à la mesure de l’année solaire, et il en proposa, en 1267, la réforme au pape Clément IV; mais elle
Invention de In poudre.
ne lut adoptée que trois siècles plus tard par Grégoire XIII.
En chimie, Roger Bacon partageait quelques-unes
1 On attribue à Roger Bacon, comme à Albert le Grand, la fabrication d’une tète d’airain qui répondait à ses questions. On a dit pareille chose du pape Sylvestre II, de Guillaume de Paris, et de Robert de Lincoln.
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des opinions des Arabes; ainsi il admettait, comme Albert le Grand, quatre esprits métalliques : le mercure, le soufre, le sel ammoniac et l’orpiment. De leur mélange, dans certaines proportions, résultait la teinture ou V élixir propre à la transmutation, qu’il regardait comme possible , mais seulement à l’aide des grands moyens qu’emploie la nature : le temps, par exemple, qui n’est rien pour elle, et dont l’homme ne peut pas disposer à son gré. Il croyait que les agents capables de séparer d’un métal ses parties impures peuvent aussi purifier le corps humain, prévenir sa corruption et prolonger sa durée : opinion qui s’est propagée jusqu’au xviic siècle. Pour les alchimistes, en effet, il existait un même moyen de perfectionner les métaux et de guérir les maladies. Tous les métaux, excepté l’or, étaient pour eux l’élément métallique imparfait ou malade. Mais à côté de ces erreurs, qui tiennent aux idées de son temps, et qui montrent peut-être sa modestie plus encore que sa crédulité , il émit des principes, il constata des vérités qui servirent puissamment les progrès de la science. Il dit positivement que l’air est l’aliment du feu ( cibus ignis) , il ajoute qu’il existe un autre air qui éteint les lumières, et qui est, par conséquent, impropre h la combustion. Il décrit la purification des sels par la lixiviation et la cristallisation, la préparation de l’arsenic blanc tiré du réalgar, la distillation des acétates métalliques. Il possédait, comme Albert, un grand nombre de secrets industriels qu’il a répandus dans divers écrits relatifs à l’alchimie.
Les idées astrologiques de Roger Bacon furent le principal prétexte des persécutions dont il fut l’objet, et cependant, dans son traité : de la Nullité de la
magie, il avait montré qu’une foule de phénomènes attribués aux influences de cette nature sont le résultat des lois naturellles. « Qu’est-il besoin, dit-il, de « recourir à la magie, puisque la physique nous en- « seigne tant de secrets qui ont le double caractère « de satisfaire noire curiosité, et de surprendre les « ignorants? » Ses principales découvertes sont consignées dans son Opus majus et dans son Epitre sur les œuvres secrètes de l’art et de la nature.
Roger Bacon fut le véritable fondateur de la physique positive et expérimentale. Dédaignant les discussions de la physique, il recourut directement à l’observation, à laquelle il reconnut le double avantage de constater la réalité des faits présents, et de prévoir les faits analogues dans l’avenir. Animé d’un vif amour de la vérité et du savoir, capable d’un travail assidu et persévérant, il s’éleva, par la seule force de son génie, au-dessus des connaissances, et surtout de la plupart des erreurs de son siècle. Il fit concourir à ses recherches tout ce que l’état des sciences contemporaines put lui fournir. Si l’esprit humain n’entra pas dès ce moment dans la voie féconde qu’il avait tracée, c’est que l’agitation de l’Europe, au siècle suivant, arrêta les progrès généraux des lumières et de la civilisation. Comme tous ceux qui devancèrent l’époque où ils eussent brillé de tout leur éclat, Roger Bacon fut méconnu et persécuté. Il fut le Galilée du xme siècle, et l’analogie est presque complète, car ils poursuivirent les mêmes études et subirent le même destin. Après sa mort on lui décerna le titre de Docteur admirable. La postérité, non moins juste envers lui, le regarde comme l’un des savants qui ont fait le plus d’honneur au moyen âge, et qui ont donné aux