LIVRE
Bien que l'apogée de l’alchimie se rapporte aux XIIIe, xive et xve siècles , l’essor et la meilleure direction que prirent les sciences au xvie diminuèrent à peine le nombre des hommes qui se livraient encore à la recherche des connaissances occultes. Tant d’hommes s’y étaient adonnés avec passion ! Les souverains eux-mêmes les avaient favorisées et même pratiquées dans l’espoir d’accroître leurs richesses en altérant les monnaies. Les rois Jean, Philippe le Bel, l’empereur Rodolphe 11, Édouard II et Henri VIII d’Angleterre en avaient tiré parti pour rétablir leurs finances. Mais une fois la chimie entrée dans une voie plus sérieuse , on dédaigna tout ce qui se rapportait ii la vaine science des faiseurs d’or. Pareille chose était arrivée it l’astrologie, à mesure que les sciences mathématiques et l’astronomie s’étaient développées. Érasme, Ben Johnson, Bernard Palissy, jetèrent sur les travaux des alchimistes un ridicule et un discrédit dont ils ne se relevèrent point '. Ce
1 « Ne sauroit-on mieux comparer ces alquemistes qu’à une « bonne femme qui portoit une potée de laict au marché , faisant « son compte ainsi : Qu’elle la vendrait deux liards ; de ces deux « liards elle achèterait une douzaine d’œufs , lesquels elle met- « teroit à couver, et en aurait une douzaine de poussins; ces « poussins deviendraient grands, et les ferait chaponner ; ces cha- « pons vaudrait cinq sols la pièce ; ce serait un écu et plus dont « elle en achèterait deux cochons mâle et femelle, qui devien- « droient grands et en feroient une douzaine d’autres, qu’elle « vendrait vingt sols la pièce , après les avoir nourris quelque « temps. Ce serait douze francs dont elle achèterait une jument, « qui porterait un beau poulain, lequel croîtrait et deviendrait « tout gentil ; il sauterait et ferait hin ! et faisant liin , la bonne « femme , de l’aise qu’elle avoit en son compte , se print à faire « la ruade que ferait son poulain , et, en ce faisant, sa potée de
11’est que longtemps après que l’on a eu la curiosité de connaître les routes à travers lesquelles l’alchimie s’était égarée pendant plusieurs siècles, et que l’on a pu se rendre compte des efforts, quelquefois du génie de ces chercheurs infatigables, ainsi que des motifs de leurs mystères, ou bien des causes de leur persévérance et des misères qu’ils eurent à supporter.
L’alchimie n’est plus aujourd’hui pour l’historien de la science un sujet banal de sarcasmes et de pitié. Sans doute les efforts de quelques adeptes ont eu trop souvent pour mobile de mauvaises passions : la cupidité, l’avarice, la fausse gloire. Ils se sont appuyés sur la fraude et le mensonge, livrant les fous et les crédules en proie aux charlatans et aux fourbes. Mais, à côté des misérables qui souvent s’abusaient eux-mêmes en cherchant à entraîner les autres, on trouve aussi beaucoup d’hommes de bonne foi , des savants réels, laborieux, sincères, parfois doués d’un véritable génie. Leurs croyances et leur logique étaient conformes à l’esprit du temps, comme les doctrines actuelles sont empreintes des opinions dominantes de notre âge. En parcourant à ce point de vue les écrits des alchimistes, on est frappé malgré soi de la pureté de leurs sentiments , de la simplicité de leurs mœurs, de leur soumission à la Pro-
« laict va tomber, et se respandit toute. Et voilà ses œufs, ses « poussins, ses chapons, ses cochons, sa jument et son poulain « tous par terre. Ainsi les alquemistes, après qu’ils ont bien « fournayé , charbonné, luté, soufflé, distillé, calciné, congelé,
« fixé, liquéfié, putréfié, il ne faut que casser un alambic pour * les mettre au compte de la bonne femme. » ( Bonaventure Desperriers, Nouvelle xiv).