LIVRE I
vidence. Les vues les plus profondes s’y mêlent, il est vrai, aux idées les plus extravagantes, les vérités les plus sublimes aboutissent quelquefois aux déductions les plus étranges ; mais ce contraste étonnant de superstition et de philosophie, de perspicacité et d’ignorance, porte le plus souvent à les admirer et à les plaindre. Quelles que soient la singularité de leurs conceptions et la bizarrerie de leurs actes, on ne peut s’empêcher de rendre justice à tant de persévérance et de courage, à tant de patience et de résignation. Après tout, n’est- ce pas sur cette base informe que repose en grande partie l’édifice de la science moderne'? « Insensés ou sublimes, ils sont nos véritables aïeux. Si l’alchimie n’a pas trouvé ce qu’elle cherchait, elle a trouvé ce qu’elle ne cherchait pas ; si elle a échoué dans ses longs efforts pour la recherche de la pierre philosophale, elle a trouvé la chimie, et cette conquête est autrement précieuse que le vain arcane tant poursuivi par la passion de nos pères 1 . »
Découvertes du xvc siècle. — Durant les deux siècles suivants, l’alchimie continua de tenir l’un des premiers rangs dans la science ; mais elle commença à changer de forme, et s’effaça peu à peu devant les admirables découvertes qui signalèrent cette période, et que l’on peut regarder comme le véritable
i L. Figuier. U Alchimie et les Alchimistes.
point de départ de la civilisation moderne. Les faits sur lesquels reposent ces découvertes n’étaient point ignorés dans les siècles précédents; mais ils n’avaient encore reçu aucune application pratique et générale. Ainsi, l’invention de la poudre à canon ne date réellement que de l’époque où on l’employa dans l’art de la guerre, comme la direction constante de l’aiguille aimantée ne devint un fait capital qu’au moment où elle fut appliquée à la navigation. Les Chinois connaissaient, dit-on, depuis deux mille ans, un mélange explosif dont ils faisaient usage dans leurs fêtes, comme nous faisons pour nos feux d’artifice; les Romains avaient employé des matières inflammables pour incendier les flottes et les villes ennemies, et nous avons vu qu’au vme siècle, Marcus Græcus avait fait connaître la poudre détonante composée de soufre, de charbon et de salpêtre. Mais c’est seulement au xme et au xive siècle , que Roger Bacon, Albert le Grand et Berthold Schwartz, bénédictin de Fribourg en Brisgau, en firent connaître toutes les propriétés et qu’elle fut appliquée à la tactique Les sciences s’étaient peu à peu relevées sous l’influence de diverses causes du premier ordre : telles sont les communications que les croisades avaient établies avec l’Orient, la création et la multiplication des universités j la fondation des ordres
1 On fait généralement remonter son premier emploi à la bataille de Crécy (1316), mais il est certain que dès 1343, les Maures assiégés dans Algésiras se défendirent à l’aide de boulets de pierre lancés par une matière détonante. On assure même qu’elle fut employée par les Arabes d’Espagne, de "1249 à 1257, à la défense des places, et qu’il existe à l’arsenal d’Amberg , en Ravière, une arme à feu qui porte la date de 1303.