LIVRE I
geste de Ptolémée. Il favorisa l’étude de l’astronomie et lit mesurer un degré du méridien dans les vastes plaines de Sennaar. Cette brillante époque atteignit son apogée au ixe siècle ; dès le Xe , son éclat commença à s’affaiblir ; elle se prolongea néanmoins jusqu’au xive siècle; mais la puissance des califes s’amoindrit de jour en jour, et finit par devenir uniquement religieuse. Les califes d’Egypte subsistèrent jusqu’au xvie siècle, où leur pouvoir passa définitivement aux mains du sultan.
Le mouvement progressif des sciences se soutint plus longtemps chez les Arabes d’Espagne. Ceux-ci avaient, été les premiers à s’occuper de géométrie, d’histoire naturelle, mais surtout d’alchimie. Les écoles de médecine et de philosophie y acquirent rapidement une grande célébrité, et bien qu’en Espagne il y ait eu des écoles florissantes avant l’invasion des Arabes., c’est sur celles-ci que se modelèrent dans la suite toutes celles qui s’établirent en Europe. Ce sont eux qui soumirent la profession de médecin à la formalité des examens préalables; ils séparèrent la médecine de la pharmacie, à laquelle ils imposèrent un code pour la préparation des médicaments. Ils traduisirent les auteurs anciens les plus estimés, d’abord en syriaque, puis en arabe, et c’est ainsi que se conservèrent les écrits d’Aristote , de Théophraste, de Dioscoride et de Galien.
Dans le cours du Xe siècle, le califat de Cordoue et celui de Bagdad étaient les foyers splendides des sciences, de la littérature et des arts. Cordoue, qui renfermait trois cent mille habitants, a longtemps conservé les palais des Abdérames comme des modèles, des exemples de la perfection à laquelle les
arts étaient parvenus chez eux. Du Xe au xie siècle , Séville, Tolède, Murcie avaient aussi des écoles savantes qui jouirent longtemps d’une haute célébrité. Grenade et Tolède étaient couvertes de monuments somptueux, dont il reste encore d’admirables vestiges, et rien n’égalait la richesse, la magnificence des palais de Bagdad ou de Bassora. La bibliothèque des Ommiades d’Espagne comptait six cent mille volumes. Ils avaient fondé dans d’autres villes soixantedix bibliothèques, dont, après les guerres de la période suivante, les débris furent recueillis dans la bibliothèque de l’Escurial. Celle des Fatimites, au Caire, contenait cent mille manuscrits, dont six mille cinq cents étaient relatifs à la médecine ou à l’astronomie. La bibliothèque de Tripoli renfermait cent mille volumes, qui lurent brûlés à la prise de cette ville par les croisés. A Fez, à Maroc et même à Samarkand, dans le Turkestan, on comptait des universités et des écoles aussi fréquentées que le sont aujourd’hui celles de l’Europe.
Après avoir brillé pendant cinq cents ans, l’école arabe d’Orient commença à s’éclipser au xme siècle; mais celle d’Espagne continua à briller jusqu’au xve siècle, où elle ne s’effaça que devant la marche progressive du christianisme et devant les armes de Ferdinand V et Isabelle, au moment de la prise de Grenade (1492), dernier rempart de la puissance des Maures dans la Péninsule.
Nous n’avons pas à énumérer ici tous les savants dont les travaux ont illustré la science arabe. Qu’il nous suffise de signaler en peu de mots quelques hommes qui firent la réputation de leurs écoles, et dont le nom a si longtemps retenti dans tout le reste
de l’Europe. Parmi les médecins, il faut placer au premier rang, même avant Avicenne, qui vécut un siècle plus tard, Rhazès (Mohammed-ben-Zacliaria), né en Perse, au Xe siècle, qui fut médecin du grand hôpital de Bagdad et acquit le surnom glorieux de Galien de la médecine arabe. Rhazès ne s’occupa de médecine qu’à l’âge de trente ans. Plus jeune, il avait cultivé la philosophie, les beaux-arts et particulièrement la musique. Ses écrits sur la médecine, empruntés pour la plupart à Hippocrate, à Galien et à Paul d’Égine, sont très-nombreux. Ils firent le fonds spécial des connaissances médicales jusqu’au xvi° siècle. Rhazès ne fut pas moins éminent comme alchimiste que comme médecin. On lui doit quelques découvertes d’anatomie ; mais il avait un certain penchant pour les pratiques de la magie. N’ayant pu réussir dans une expérience de ce genre, faite en présence du calife Al-Manzor, celui-ci le frappa au visage si violemment, que Rhazès en devint aveugle pour le reste de sa vie.
Avicenne ( Abou-Ali-ben-Abdallah) , né à Chiraz, en 980, avait fait ses études à Boukhara, alors l’Athènes de l’Orient. Il s’occupa à la fois de philosophie, de mathématiques, de médecine et d’histoire naturelle, en s’appuyant des ouvrages d’Alfarabi, d’Euclide, d’Hippocrate et d’Aristote. Médecin de l’empereur Madjed- Eddaulah, à Ispahan, ce prince l’éleva à la dignité de vizir et en fit son favori. Avicenne, enivré par tant de faveur et de succès, négligea l’étude et se laissa aller à des passions condamnables. Il fut soupçonné de trahison, forcé de fuir, de se cacher; mais, ayant été découvert, il dut subir une longue captivité. Rendu à la liberté, son mérite fut apprécié par le
Rhazès frappé par Al-Manzor
successeur de Madjed, qui se l’attacha. Pendant un voyage qu’il faisait avec ce prince, il mourut subitement, à l’âge de cinquante- six ans. On croit qu’il fut empoisonné par un esclave, avec de l’opium, dont il faisait fréquemment usage. On disait à Ispahan que la philosophie ne lui avait point appris à vivre dignement, et que ses connaissances médicales n’avaient point suffi pour lui conserver la vie et la santé.
Avicenne fut un homme des plus éminents comme philosophe, comme médecin et comme naturaliste. Ses œuvres forment une sorte d’encyclopédie de toutes les connaissances de son époque. On s’étonne qu’au milieu d’une vie aussi agitée , il ait pu écrire sur un si grand nombre de sujets scientifiques. Grand admirateur d’Aristote, c’est lui qui popularisa chez les Arabes le philosophe de Stagire. Son ouvrage le plus célèbre est intitulé: Le Canon, ou la règle, divisé en cinq livres. Il fut traduit dans toutes les langues et devint le seul guide des étudiants et des praticiens pendant tout le moyen âge. Il renferme pourtant beaucoup d’opinions systématiques , d’hypothèses et de subtilités scolastiques. Avicenne, longtemps surnommé le Prince des médecins, indépendamment de l’histoire naturelle, s’occupa beaucoup d’alchimie , comme nous aurons l’occasion de le dire plus tard, en parlant de cette science.
Nous aurions dû placer avant Rhazès et Avicenne une autre célébrité de la même école , qui les avait précédés au ix' siècle. Il s’agit de Mésué l’Ancien (Johanna-ben-Masouiah) , né aux environs de Ninive, qu’il ne faut pas confondre avec Mésué le Jeune, né à Bagdad, au commencement du xie siècle, nestorien, médecin du calife Fatime, au Caire, et auteur