‹ La science et les savants au XVIe siècleChapitre 94 sur 145 · LIVRE V · texte numérisé non relu

LIVRE V

Egypte et à Constantinople, où il se fit initier aux mystères des adeptes orientaux. Il parcourut enfin toute l’Europe, se mêlant partout aux médecins, aux astrologues, aux charlatans, ne dédaignant pas de demander des secrets et des recettes aux baigneurs, aux Zingari, aux magiciens et même aux bourreaux. Ainsi, ce n’est point dans les écoles et dans les livres que Paracelse puisa ses connaissances si étendues et si variées, mais dans les voyages et les traditions verbales. Il lisait et écrivait peu; ses leçons, et les nombreux ouvrages qu’on lui attribue, ont été recueillis et évidemment amplifiés par ses élèves et ses sectateurs.

A ce moment, l’alchimie commençait à perdre de son crédit. Les savants véritables la regardaient comme une déception et l’abandonnaient aux charlatans. Paracelse voulut la réhabiliter dans l’estime publique. Son esprit vif et ardent, son caractère enthousiaste, une instruction cosmopolite, enfin d’heureux hasards lui en fournirent l’occasion. Il avait emprunté ses moyens à tous les théosophes, aux illuminés comme aux savants sérieux des contrées qu’il avait parcourues, et s’était instruit lui-même én pratiquant l’alchimie , la chirurgie et la médecine. Muni de toutes ces armes, il voulut en faire usage; mais il ne pouvait se résigner à des succès lents et modestes. Quelques tentatives heureuses l’ayant enhardi, il se livra avec emportement à son imagination et crut bientôt à son infaillibilité. De jeunes adeptes, séduits par le prestige de sa faconde et de ses convictions, excitèrent encore son audace et lui préparèrent de nouveaux succès.

Paracelse revint dans sa patrie en 1526. Une cure

éclatante, celle du fameux imprimeur Froben, de Bâle, attira sur lui l'attention générale, et lui valut la chaire de physique et de chirurgie à l’université de cette ville. Une fois en possession de cette tribune, son orgueil n’eut plus de bornes ; il se flatta de dominer la science, et il crut en avoir trouvé les moyens dans les remèdes minéraux qu’il empruntait à l’alchimie. Il rompit avec les traditions de l’antiquité et des Arabes, il se déclara l’égal de tous les médecins présents ou passés. Son assurance et ses mouvements d’inspiré séduisirent, électrisèrent ses auditeurs à ce point qu’au sortir d’une de ses leçons ils jetèrent au feu, dans la cour même de l’université, les écrits d’Hippocrate, de Galien, d’Avicenne et d’Averrhoës. Cette scène était le pendant de 1 ’auto-da-fé de Wittemberg (1520), où Luther avait livré aux flammes les bulles du Saint-Siège.

Cette époque est l’apogée de la gloire de Paracelse, ou plutôt de l’enthousiasme qu’il inspira. La nouveauté de ses idées, la véhémence de sa parole, l’usage qu’il adopta de professer en langue vulgaire, ses cures merveilleuses, tout avait contribué à lui faire de fanatiques partisans. Les princes l’appelaient auprès de leur personne, et le comblaient de présents et de faveurs ; les savants le consultaient et correspondaient avec lui. Un pareil succès ne se soutint pas longtemps. Paracelse porta la fureur d’innovation au delà de toutes les bornes et jusqu’à l’extravagance. Avant l’âge de vingt- cinq ans, il avait été sobre, et n’avait jamais bu que de l’eau; mais dès lors il contracta des habitudes d’intempérance, des penchants ignobles, il se livra à une société d’hommes indignes de lui. Il s’enivrait habituellement, se couchait tout

Page 1