LIVRE V
Paracelse ne croyait pas à la panacée universelle; mais il admettait une panacée propre à chaque maladie. C’était presque la doctrine beaucoup plus moderne des spécifiques. Quant à la pierre philosophale, il ne s’en occupa jamais, et il y avait autant de désintéressement que de sagacité à dédaigner cette brillante chimère, à une époque oü elle préoccupait encore les meilleurs esprits.
Peu d’hommes ont été l’objet d’autant d’éloges outrés et d’attaques dédaigneuses que ce prince de l’enthousiasme et du charlatanisme. Il faudrait peut-être, pour être juste, admettre qu’il mérita les uns aussi bien que les autres. Tandis que ses ennemis ne lui pardonnaient ni son audace, ni son orgueil, ni ses succès, ses partisans le nommaient le roi des chimistes, le monarque des arcanes. Les uns le portaient aux nues; les autres le regardaient comme un fou, un hérésiarque, aussi dangereux en fait de science que Luther en matière de religion. On le poursuivit avec acharnement, on l’accabla de mépris; la faculté de Paris proscrivit ses préparations chimiques; un arrêt du parlement en interdit l’emploi (1506). En Allemagne, on alla jusqu’à le menacer du feu : supplice auquel, un peu plus tard, Michel Servet et Étienne Dolet, deux savants véritables, ne devaient point échapper.
Paracelse fut évidemment un chef d’école. L’ardeur et l’indépendance de son esprit, sa fougue naturelle, sa verve satirique, sa parole passionnée, pittoresque, originale, tout, jusqu’à son orgueil, contribuait à en faire un thaumaturge, et il n’obéit que trop à cette fatale vocation. Ses écrits, qu’il ne publia point luimême, mais que ses disciples recueillirent, en y joi-
gnant beaucoup de fragments apocryphes, forment une masse de dix volumes in-folio. Leur incohérence prouverait seule qu’ils sortent de plusieurs mains. Ses voyages et la brièveté de sa vie ne lui eussent pas permis, d’ailleurs, de les multiplier autant. Ils s’accordent assez , néanmoins , avec ce que l’on connaît de son caractère et de sa conduite. On n’y trouve aucun plan systématique; les idées y sont confuses, sans liaison; les contradictions nombreuses ; ce sont, pour la plupart, des notes que l’on dirait rassemblées dans l’ordre, ou plutôt dans le désordre où elles se présentaient à son esprit. C’est partout de l’excentricité, de la jactance, une sorte d’illuminisme d’où jaillissent parfois comme des éclairs de génie. Le style est diffus, obscur, mystique, mélangé d’allemand et de latin barbare, chargé de néologismes. Aussi, bien peu d’érudits ou de curieux ont-ils aujourd’hui le courage d’en aborder la pénible et stérile lecture.
Les idées de Paracelse se répandirent surtout en Allemagne. Il y trouva des partisans fanatiques et d’implacables adversaires. Parmi les premiers on remarque Oswald Crollius, qui avança notablement la chimie pharmaceutique; le Danois Pierre Séverin, qui, à l’exemple de Basile Valentin, regarda l’antimoine comme une panacée, également propre à purifier les métaux et à guérir les maladies; Joseph Duchesne (Quercetanus), médecin de Henri IV, qui inventa le laudanum et découvrit le gluten dans les farines; mais surtout André Libavius, qui, rejetant tout ce qu’avait de trop absolu la doctrine du maître, se fit remarquer par sa modération ainsi que par la justesse de son esprit et de ses vues. Bien qu’il partage