D après Dalton
de chercher sa nourriture. Toutefois^ si l'on ingurgite la nourriture à Fanimal, il peut survivre, parce que les fonctions nutritives sont restées intactes tant que leurs centres nerveux spéciaux ont été respectés. Peu à peu^ le cerveau se régénère avec ses éléments anatomiques spéciaux, et^ à mesure que cette régénération s'opère^ on voit les usages des sens, les instincts et l'intelligence de Fanimal revenir. Ici, je me plais à le répéter, l'expérience a été complète; il y a eu en quelque sorte analyse et synthèse de la fonction vitale^ puisque la destruction successive des diverses parties du cerveau a supprimé successivement ses diverses manifestations fonctionnelles, et que la reproduction successive de ces mêmes parties a fait reparaître ces mêmes manifestations.
Il est inutile d'ajouter que la même chose arrive pour toutes les autres parties du corps susceptibles de rédintégration.
Les maladies, qui ne sont au fond que des perturbations vitales apportées par la nature au lieu d'être provoquées par la main du physiologiste, affectent le cerveau suivant les lois ordi-
naires de la pathologie, c'est-à-dire en donnant naissance à des troubles fonctionnels qui sont toujours en rapport avec la nature et le siège de la lésion. En un mot, le cerveau a son anatomie pathologique au même titre que tous les organes de l'économie, et la pathologie cérébrale a sa symptomatologie spéciale comme celle des autres organes.
Dans l'aliénation mentale, nous voyons les troubles les plus extraordinaires de la raison, dont Tétude est une mine féconde où peuvent puiser le physiologiste et le philosophe; mais les diverses formes de la folie ou du délire ne sont que des dérangements de la fonction normale du cerveau, et ces altérations de fonctions sont, dans l'organe cérébral comme dans les autres, liées à des altérations anatomiques constantes. Si, dans beaucoup de circonstances, elles ne sont point encore connues, il faut en accuser l'imperfection seule de nos moyens d'investigation.
D'ailleurs ne voyons-nous pas certains poisons tels que Topium, le curare, paralyser les nerfs et le cerveau sans qu'on puisse découvrir
dans la substance nerveuse aucune altération visible? Cependant nous sommes certains que ces altérations existent, car admettre le contraire serait admettre un effet sans cause. Quand le poison a cessé d'agir^ nous voyons les troubles intellectuels disparaître et l'état normal revenir. Il en est de même quand les lésions pathologiques guérissent, les troubles de l'intelligence cessent et la raison revient.
La pathologie nous fournit donc encore ici une sorte d'analyse et de synthèse fonctionnelle, comme cela se voit dans les expériences de rédintégration. La maladie en effet supprime plus ou moins complètement la fonction en altérant plus ou moins complètement la texture de Torgane, et la guérison restitue la fonction en rétablissant l'état organique normal.
Si les manifestations fonctionnelles du cerveau ont été les premières qui ont attiré l'attention des philosophes, elles seront certainement les dernières qu'expliquera le physiologiste. Nous pensons que les progrès de la science moderne permettent aujourd'hui d'à-
border la physiologie du cerveau ; mais avant d'entrer dans Fétude des fonctions cérébrales, il faut bien s'entendre sur le point de départ. Ici nous avons voulu seulement poser un terme du problème, et montrer qu'il faut renoncer à l'opinion que le cerveau forme une exception dans l'organisme, qu'il estle substratiimde l'intelligence et non son organe. Cette idée est non-seulement une conception surannée^ mais c'est une conception antiscientifique, nuisible aux progrès de la physiologie et de la psychologie. Comment comprendre en effet qu'un appareil quelconque du domaine de la nature brute ou vivante puisse être le siège d'un phénomène sans en être l'instrument? On est évidemment influencé par des idées préconçues dans la question des fonctions du cerveau, et on en combat la solution par des arguments de tendance. Les uns ne veulent pas admettre que le cerveau soit l'organe de l'intelligence, parce qu'ils craignent d'être engagés par cette concession dans des doctrines matérialistes, les autres au contraire se hâtent de placer arbitrairement rintelligence dans une cellule nerveuse
ronde ou fusifornie pour qu'on ne les taxe pas de spiritualisme.
Quant à nous, nous ne nous préoccuperons pas de ces craintes. La physiologie nous montre que^ sauf la différence et la complexité plus grande des phénomènes, le cerveau est Torgane de l'intelligence au même titre que le cœur est l'organe de la circulation, que le larynx est Forgane de la voix. Nous découvrons partout une liaison nécessaire entre les organes et leurs fonctions ; c'est là un principe général auquel aucun organe du corps ne saurait se soustraire.
La physiologie doit donc, à l'exemple des sciences plus avancées, se dégager des entraves philosophiques qui gêneraient sa marche; sa mission est de rechercher la vérité avec calme et confiance, son but de l'établir d'une manière impérissable sans avoir jamais à redouter la forme sous laquelle elle peut lui apparaître.
15 mars 1872.
MessifuuS;
En m'appelant à l'honneur de siéger parmi vous^ votre indulgence m'inspire un sentiment de reconnaissance d'autant plus vif^ que la pensée même de mon insuffisance littéraire ne saurait venir le troubler. C'est l'homme de science que vous avez élu, et vos suffrages bien-
1. M. Claude Bernard, ayant été élu par TAcadémie française à la place vacante par la mort de M. Floiirens, y est venu prendre séance le 27 mai 1869, et a prononcé ce discours.
veillants ont voulu honorer en moi TAcadémie à laquelle j'appartiens^ et perpétuer cette union des sciences et des lettres que vous n'avez cessé de consacrer par une tradition constante.
On a raison de dire que les lettres sont les sœurs aînées des sciences. C'est la loi de l'évolution intellectuelle des peuples qui ont toujours produit leurs poètes et leurs philosophes avant de former leurs savants. Dans ce développement progressif de l'humanité, la poésie, la philosophie et les sciences expriment les trois phases de notre intelligence^ passant successivement par le sentiment^ la raison et l'expérience ; mais^ pour que notre connaissance soit complète, il faut encore qu'une élaboration s'accomplisse en sens inverse et que l'expérience, en remontant des faits à leur cause^ vienne^ à son tour, éclairer notre esprit, épurer notre sentiment et fortifier notre raison. Tout cela prouve que les lettres, la philosophie et les sciences doivent s'unir et se confondre dans la recherche des mêmes vérités; car, si, dans le langage des écoles, on sépare, sous le nom de sciences de V esprit^ les lettres et la philosophie
des sciences proprement dites^ qu'on appelle les sciences de la nature^ ce serait une grave erreur de croire qu'il existe^ pour cela^ deux ordres de vérités distinctes ou contradictoires, les unes philosophiques ou métaphysiques, les autres scientifiques ou naturelles. Non, il ne peut y avoir au monde qu'une seule et même vérité, et cette vérité entière et absolue que l'homme poursuit avec tant d'ardeur ne sera que le résultat d'une pénétration réciproque et d'un accord définitif de toutes les sciences, soit qu'elles aient leur point de départ en nous, dans l'étude des problèmes de l'esprit humain, soit qu'elles aient pour objet l'interprétation des phénomènes de la nature, qui nous entourent.
Les sciences de l'esprit ont dû se manifester d'abord, et ont été ainsi appelées les premières à régner sur le monde; mais^ aujourd'hui, dans leur gigantesque essor, les sciences de la nature remontent jusqu'à elles et veulent les pénétrer en les éclairant par l'expérience.
La physiologie, qui explique les phénomènes de la vie, constitue une science en quelque sorte intermédiaire qui prend ses racines dans
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les sciences physiques de la nature, et élève ses rameaux jusque dans les sciences philosophiques de l'esprit. Elle paraît donc naturellement destinée à former le trait d'union entre les deux ordres de sciences, ayant son point d'appui solide dans les premières, et donnant aux dernières le support qui leur est indispensable. Voilà pourquoi les progrès rapides et brillants de la physiologie contemporaine excitent un intérêt général^ et appellent de plus en plus l'attention sérieuse des philosophes et de tous ceux qui^ comme vous, messieurs^ se tiennent dans les hautes régions de la pensée et de l'esprit. C'est à cette circonstance heureuse que je suis redevable, sans aucun doute^ d'avoir été distingué par vous au milieu de mes savants confrères. Vous avez perdu un physiologiste éminent^ un académicien célèbre, et vous avez pensé qu'en admettant parmi vous un homme qui s'est voué à la culture de la même science, vous rendriez un hommage plus éclatant à la mémoire de celui que vous regrettez. Mais, si je m'explique ainsi l'honneur insigne que vous m'avez fait, je crains, d'un autre côté, de ne
pas répondre à ce que vous attendez de moi ; car je sens, peut-être J)lus qu'un autre^ les difficultés de juger et de louer convenablement, devant vous, mon illustre prédécesseur.
M. Flourens (MarieJean-Pierre) naquit à Maureilhan, arrondissementde Béziers (Hérault), le 13 avril 1794.
Heureusement doué par Tintelligence et portant au cœur l'aiguillon delà gloire et de la renommée, la nature le fit naître sous un ciel prédestiné, car Farrondissement de Béziers a eu la fortune extraordinaire de compter successivement cinq de ses enfants parmi vous; et comme si une main invisible eût encore voulu tracer de plus près au jeune Flourens le sillon de sa vie, elle plaça son berceau sous le même toit où était né Dortous de Mairan dont il devait, à un siècle de distance, occuper les deux fauteuils académiques, d'abord à l'Académie des sciences, comme secrétaire perpétuel, puis à l'Académie française.
Dès son enfance, M. Flourens s'était fait remarquer par Fénergie de sa volonté ainsi que par les qualités natives^ de son esprit : une eu-
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riosité intellectuelle insatiable, le désir et la recherche de ce qui était beau et distingué^ une admiration enthousiaste pour les hommes supérieurs; tels étaient les traits principaux de ce caractère d'une maturité précoce.
Arrivé à Paris en 1814, une lettre du célèbre botaniste Auguste-Pyr. de Candolle^ son ancien professeur à l'école de médecine de Montpellier^ l'introduisit auprès de Georges Cuvier et le plaça immédiatement au foyer scientifique du temps. Dans ce nouveau milieu^ son travail ardent, sa bonne tenue et la convenance parfaite de ses manières attirèrent l'attention sur lui et lui concilièrent de hautes protections. Il fuyait les tumultes du monde frivole qui éloigne de la science; mais il recherchait partout la société des hommes célèbres, et, dans quelques salons Oli se réunissaient des femmes éminentes ainsi que de grands savants, il sut trouver une atmosphère qui convenait à son esprit à la fois sérieux et délicat.
En moins de dix ans, M. Flourens fut membre de l'Académie des sciences, professeur au Muséum d'histoire naturelle, un des auteurs du
Journal des savants et secrétaire perpétuel à TAcadémie des sciences. En 1840^ sa réputation parvenue à son apogée recevait sa consécration la plus glorieuse ; il fut élu membre de TAcadémie française. Dès lors son horizon physiologique agrandi rayonna plus particulièrement vers le monde littéraire et vers la philosophie.
M. Flourens a été un auteur fécond, ses publications sont considérables et embrassent une période de près d'un demi-siècle. Nous ne di rons pas toutes ses recherches physiologiques ; elles furent nombreuses, et dans ce genre de travaux il se montra physiologiste habile, unissant toujours les ressources d'un esprit ingénieux aux vues larges du généralisateur^ Mais,
1. Flourens, Recherches sur le développement des os et des dents. Paris, 18(i:l, in-4, avec 12 pl. — Recherches expérimentales sur les fonctions et les propriétés du système nerveux dans les animaux vertébrés. V édit. Paris, 1842, in-8. — Anatomie générale de la peau et des membranes muqueuses. Paris, 1843, in-4, avec 6 pl. — Mémoires d'anatomie et de physiologie comparées. Paris, 184^, grand in -4, avec 8 pl. — Théorie expérimentale de la formation des os. Paris, 1847, in-8, avec 7 pl. — Cours de physiologie comparée. De V ontologie^ ou Etude des êtres. Paris, 1856.
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à dater de 1841^ il s'élève au-dessus de cette sphère purement physiologique, et entreprend la publication d'une suite de traités qu'il appelle ses ouvrages philosophiques, scientifiques et littéraires.
L'appréciation que M. Flourens a donnée des travaux et des idées d'illustres savants a beaucoup contribué à la popularité qu'il a su conquérir. En traitant .des ouvrages de Fontenelle, pour lequel il avait une prédilection marquée, il le considère successivement comme philosophe et comme historien de l'Académie des sciences, et expose à ce propos d'une manière claire et rapide les principes de la philosophie expérimentale. Dans ses écrits sur VHistoire des travaux de Georges Cuvier^ sur VHistoire des travaux et des idées de Buffon^ M. Flourens se fait le vulgarisateur heureux des idées et des travaux de ces deux grands génies qui, comme il le dit, se complètent et se comprennent l'un par l'autre. Dans ses Eloges académiques^ l'illustre secrétaire perpétuel se montre toujours soucieux de la dignité et des intérêts de l'Académie, voulant, selon son expression, écrire l'his-
toire des sciences en écrivant celle des académiciens.
Nous ne chercherons pas à faire connaître M. Flourens par l'analyse de ses ouvrages nombreux et variés; nous nous attacherons de préférence à ses expériences originales sur le système nerveux ; elles sont le trait le plus saillant de ses investigations physiologiques et forment en même temps la base de toutes ses études philosophiques.
En 1822^ Magendie avait établi, à l'aide d'expériences décisives, la distinction fondamentale des nerfs moteurs et sensitifs de la moelle épinière; c'est à peu près vers la même époque que M. Flourens présenta à l'Académie des sciences ses recherches expérimentales sur le cerveau; elles firent sensation dans le monde savant et valurent à leur jeune auteur un mémorable rapport de Fillustre Cuvier. Ga\V avait eu le mérite de ramener les qualités mo-
1. Gall, Sur les fonctions du cerveau. Paris, 1825. — Gall et SpurzheiïD, Anatomie et physiologie du système nerveux en général et du cerveau en particulier^ Paris 1810-1819, k vol., avec 100 pl.
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raies au même siège, au même organe que les facultés intellectuelles ; il avait ramené la folie au même siège que la raison dont elle n'est que le trouble. Mais^ à côté de ce trait de génie, comme Fappelle M. Flourens^ se rencontraient des erreurs graves. Se fondant uniquement sur l'anatomie comparée^ Gall pensa que les facultés intellectuelles étaient réparties dans toute la masse cérébrale^ et sur cette erreur fut fondé le système des localisations phrénologiques. M. Flourens établit que l'intelligence est au contraire concentrée dans les parties les plus élevées de Tencèphale^ et par ses expériences il prouva que l'ablation des hémisphères cérébraux suffit pour faire disparaître toutes les manifestations spontanées de l'instinct et de l'intelligence.
Partant de ces données expérimentales, M. Flourens aborde ensuite ses études de psychologie comparée sur l'instinct et l'intelligence des animaux ; il veut, avec raison, que la psychologie embrasse l'ensemble des phénomènes intellectuels dans toute la série animale et non l'intelligence de l'homme exclusivement.
Quel admirable spectacle que cette manifestation de Fintelligence depuis l'apparition de ses premiers vestiges jusqu'à son complet épanouissement,, manifestation graduée dans laquelle le physiologiste voit les diverses formes des fonctions nerveuses et cérébrales s'analyser en quelque sorte d'elles-mêmes et se répartir chez les différents animaux suivant le degré de leur organisation! D'abord^ au plus bas degré^ les manifestations instinctives^ obscures et inconscientes ; bientôt Fintelligence consciente apparaissant chez les animaux d^un ordre plus élevé; et enfin chez Thomme l'intelligence éclairée par la raison, donnant naissance à l'acte rationnellement libre^ acte le plus mystérieux de l'économie animale et peut-être de la nature entière.
Dans tous les temps^ les manifestations de l'intelligence ont été regardées comme des phénomènes impénétrables; mais^ à mesure que la physiologie avance^ elle porte ses vues de plus en plus loin. Aujourd'hui^ après avoir localisé^ elle veut expliquer. Elle ne se borne plus à déterminer dans les organes le siège précis des fonc-
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tions ; elle descend dans les éléments mêmes de la matière vivante^ en analyse les propriétés et en déduit l'explication des phénomènes delavie^ en y découvrant les conditions de leur nianifestation.
Je ne puis avoir la pensée d'entrer ici dans les arides détails de l'anatomie et de la physiologie du cerveau^ cependant je vous demande la permission d'exposer rapidement quelquesuns des faits et quelques-unes des idées qui servent de jalons et de fils conducteurs à la physiologie moderne^ dans les méandres encore si obscurs des phénomènes de l'intelligence.
La physiologie établit d'abord clairement que la conscience a son siège exclusivement dans les lobes cérébraux; mais, quant à Tintelligence elle-même, si on la considère d'une manière générale et comme une force qui harmonise les différents actes de la vie^ les règle et les approprie à leur but^ les expériences physiologiques nous démontrent que cette force n'est point concentrée dans le seul organe cérébral supérieur, et qu'elle réside au contraire, à des degrés divers^ dans une foule de centres
nerveux inconscients, échelonnés dans tout l'axe cérébro-spinal, et pouvant agir d'une façon indépendante, quoique coordonnés et subordonnés hiérarchiquement les, uns aux autres.
En effet, la soustraction des lobes cérébraux chez un animal supérieur fait disparaître la conscience en laissant subsister toutes les fonctions du corps dont on a respecté les centres nerveux coordinateurs. Les fonctions de la circulation, delà respiration, contiauent à s'exécuter régulièrement, sans interruption, mais elles cessent dès qu'on enlève le centre propre qui régit chacune d'elles. S'agit-il, par exemple, d'arrêter la respiration, on agira sur le centre respiratoire qui est placé dans la moelle allongée. M. Flourens a circonscrit ce centre avec une scrupuleuse précision et lui a donné le nom de nœud vital^ parce que sa destruction est suivie de la cessation immédiate des manifestations de la vie dans les organismes élevés. La digestion, seulement suspendue, n'est point anéantie. L'animal, privé de la conscience et de la perception, n'a plus l'usage de ses sens et
a perdu conséqiiemment la faculté de chercher sa nourriture; mais, si l'on y supplée en poussant la matière alimentaire jusqu'au fond du gosier^ la digestion s'effectue parce que l'action des centres nerveux digestifs est restée intacte.
Un. animal dépourvu de ses lobes cérébraux n'a plus la faculté de se mouvoir spontanément et volontairement; mais si l'on substitue à l'influence de sa volonté une autre excitation^ on s'assure que les centres nerveux coordinateurs des mouvements de ses membres ont conservé leur intégrité. De cette manière s'explique ce fait^ étrange et bien connu, d'une grenouille décapitée qui écarte avec sa patte la pince qui la fait souffrir. On ne saurait admettre que ce mouvement si bien approprié à son but soit un acte volontaire du cerveau; il est évidemment sous la dépendance d'un centre qui, siégeant dans la moelle épinière^ peut entrer en fonction^ tantôt sous l'influence centrale du sens intime et de la volonté^ tantôt sous l'influence d'une sensation extérieure ou périphérique.
Chaque fonction du corps possède ainsi son
41 s DISCOURS DE RÉCEPTION
centre nerveux spécial^ véritable cerveau inférieur dont la complexité correspond à celle de la fonction elle-même. Ce sont là les centres organiques ou fonctionnels qui ne sont point encore tous connus^ et dont la physiologie expérimentale accroît chaque jour le nombre. Chez les animaux inférieurs, ces centres inconscients constituent seuls le système nerveux; dans les organismes élevés^ ils se forment avant les centres supérieurs et président à des fonctions organiques importantes dont la nature^ par prudence, suivant Texpression d'un philosophe allemand, n'a pas voulu confier le soin à la volonté.
Au-dessus des centres nerveux fonctionnels inconscients viennent se placer les centres instinctifs proprement dits. Ils sont le siège de facultés également innées dont la manifestation, quoique consciente^ est involontaire^ irrésistible et tout à fait indépendante de l'expérience acquise. Gall a beaucoup insisté sur les faits de ce genre^ et nous pouvons en avoir tous les jours des exemples sous les yeux. Le canard qui a été couvé par une poule^ et qui se jette à
l'eau^ en sortant de sa coquille^ nage sans avoir rien appris ni de sa mère ni de l'expérience. La vue seule de Feau a suffi pour réveiller son instinct. On sait encore l'histoire^ rapportée par M. Flourens d'après Fr. Cuvier^ d'un jeune castor, isolé au moment de sa naissance et qui^ après un certain temps commença à construire industrieusement sa demeure.
Ily a donc des intelligences innées; on les désigne sous le nom à' instincts. Ces facultés inférieures des centres fonctionnels et des centres instinctifs sont invariables et incapables de perfectionnement; elles sont imprimées d'avance dans une organisation achevée et immuable- et sont apportées toutes faites en naissant^ soit comme conditions immédiates de viabilité, soit comme moyens d'adaptation à certains modes d'existence nécessaires pour assurer le maintien et la fixité des espèces.
Mais il en est tout autrement des facultés in- [ tellectuelles supérieures; les lobes cérébraux^ qui sont le siège de la conscience, ne terminent leur développement et ne commencent à manifester leurs fonctions qu'après la nais-
sance. Il devait en être ainsi ; car, si l'organisation cérébrale eût été achevée chez le nouveau-né^ l'intelligence supérieure eût été close comme les instincts^ tandis qu'elle reste ouverte au contraire à tous les perfectionnements et à toutes les notions nouvelles qui s'acquièrent par l'expérience de la vie. Aussi allons-nous voii% à mesure que les fonctions des sens et du cerveau s'établissent^ apparaître^ dans ce dernier^ des centres nerveux fonctionnels et intellectuels de nouvelle formation réellement acquis par ]e fait de l'éducation.
Nous désignerons sous le nom de centres les masses nerveuses qui servent d'intermédiaire aux points d'arrivée des nerfs de la sensation et aux points de départ des nerfs du mouvement. C'est dans cette substance de soudure, qui s'organise le plus tardivement^ que l'exercice de la fonction vient frayer et creuser en quelque sorte les voies de communication des nerfs qui doivent se correspondre physiologiquement.
Le centre nerveux de la parole est le premier que nous voyons se tracer chez l'enfant. Le
sens de Touïe est son point de départ nécessaire; si Forgane auditif manque, le centre du langage ne se forme pas, l'enfant né sourd reste muet. Dans l'éducation des organes de la parole, il s'établit donc entre la sensation auditive et le mouvement vocal un véritable circuit nerveux qui relie les deux phénomènes dans un but fonctionnel commun. D'abord la langue balbutie ; c'est par l'habitude seulement, et à l'aide d'un exercice assez longtemps répété, que les mouvements deviennent assurés et que cette communication centrale des nerfs est rendue facile et complète. Toutefois ce n'est qu'avec l'âge que la fonction peut s'imprimer définitivement dans l'organisation : un jeune enfant qui cesse d'entendre perd peu à peu la faculté déparier qu'il avait acquise et redevient muet, tandis que chez l'homme adulte, placé dans les mêmes conditions, il n'en est plus ainsi, parce que chez lui le centre de la parole est fixé et le développement du cerveau achevé. A ce moment, les fonctions de ce centre acquis sont devenues vraiment involontaires, comme si elles étaient innées ; et c'est une chose remarquable que les
actes intellectuels que nous manifestons n'atteignent réellement toute la perfection dont ils sont susceptibles que lorsque l'habitude les a imprimés dans notre organisation et les a rendus en quelque sorte indépendants de l'intelligence consciente qui lésa formés et de l'attention qui les a dirigés. Chez Torateur habile la parole est comme instinctive, et on voit, chez le musicien exercé, les doigts exécuter d'euxmêmes les morceaux les plus difficiles, sans que Fintelligence, souvent distraite par d'autres pensées, y prenne aucune part.
Parmi tous les centres nerveux acquis, celui de la parole est sans contredit le plus important : en nous permettant de communiquer directement avec les autres hommes, il ouvre à notre esprit les plus vastes horizons. Un médecin célèbre de l'institution des sourds- muets , Itard ^ nous a dépeint l'état intellectuel et moral des hommes qu'un mutisme congénital laisserait réduits à leur propre expérience. Non-
1. Itard, Traité des maladies de V oreille et de V audition. 2e édit. PariSj 18'42.
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seulement ils subissent une véritable rétrogradation intellectuelle et morale qui les reporte en quelque sorte aux premiers temps des sociétés; mais leur esprit, fermé en partie aux notions qui nous parviennent par les sens^ ne saurait se développer. Leur âme, inaccessible aux idées qui excitent l'imagination et élèvent les pensées^ reste souvent muette et silencieuse parce qu elle ne comprend pas les délicatesses du sentiment dont la parole elle-même ne parvient pas toujours à rendre toutes les nuances, Le silence est éloquent, a-t-on dit, oui, pour ceux qui savent parler et pour ceux qui, étant initiés à toutes les émotions du cœur, sentent qu'il se passe alors quelque chose en nous que les mots ne peuvent plus exprimer!
Mais ce ne sont pas seulement les mouvements de nos organes extérieurs qui deviennent automatiques; la formation de nos idées est soumise à la même loi, et, lorsqu'une idée a traversé le cerveau durant un certain temps, elle s'y grave, s'y creuse un centre et devient comme une idée innée.
Ici la physiologie vient donc justifier le sen-
timent du poète latin en démontrant que, pendant le jeune âge, le cerveau en voie de développement est, semblable à la cire molle^ apte à recevoir toutes les empreintes qu'on lui communique, comme la jeune pousse de l'arbre prend également toutes les directions qu'on lui imprime. Plus tard, alors que l'organisation est plus avancée^ les idées et les habitudes sont^ ainsi qu'on le dit^ enracinées^ et nous ne sommes plus maîtres ni de faire disparaître immédiatement les empreintes anciennes^ ni d'en former des nouvelles.
L'organisation nerveuse de l'homme se ramène en définitive à quatre ordres de centres : les centres fonctionnels^ les premiers formés, tous inconscients et dépourvus de spontanéité; les centres instinctifs, conscients et doués de manifestations irrésistibles et fatales; les centres intellectuels^ acquis d'une manière volontaire et libre, mais devenant par l'habitude plus ou moins automatiques et involontaires. Enfin, au sommet de toutes ces manifestations, se trouve l'organe cérébral supérieur du sens intime auquel tout vient aboutir. C'est dans ce
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centre de Funité intellectuelle qu'apparaît la conscience, qui, s'éclairant sans cesse aux lumières de l'expérience de la vie, tend à affaiblir, par le développement progressif de la raison et de la volonté, les manifestations aveugles et irrésistibles de l'instinct.
N'oublions pas que c'est aux expériences de M. Flourens que nous devons nos principales connaissances sur le siège de la conscience, et rappelons encore que l'ablation des lobes cérébraux éteint aussitôt ce flambeau de l'intelligence et de la spontanéité ; la vie séparée de la conscience peut continuer sans doute, mais alors les centres nerveux inférieurs, plongés dans l'obscurité, ne sont plus capables que d'actes involontaires et purement automatiques.
Maintenant, quelle idée le physiologiste se fera-t-il sur la nature de la conscience?
Il est porté d'abord à la regarder comme l'expression suprême et finale d'un certain ensemble de phénomènes nerveux et intellectuels, car Tintelligence consciente supérieure apparaît toujours la dernière, soit dans le développement de la série animale, soit dans le développe-
ment de l'homme. Mais, dans cette évolution, comment concevoir la formation du sens intime et le passage, si gradué qu'il soit^ de l'intelligence inconsciente à Tintelligence consciente? Est-ce un développement organique naturel et une intensité croissante des fonctions cérébrales qui fait jaillir l'étincelle de la conscience, restée a l'état latent, jusqu'à ce qu'une organisation assez perfectionnée puisse permettre sa manifestation, et est-ce pour cette raison que nous voyons la conscience se montrer d'autant plus lumineuse, plus active et plus libre qu'elle appartient à un organisme plus élevé, plus complexe, c'est-à-dire qu'elle coexiste avec des appareils intellectuels inconscients plus nombreux et plus variés? En admettant que la science vienne confirmer ces opinions, nous n'en comprendrions pas mieux pour cela, au point de vue physiologique, l'essence de la conscience que nous ne pouvons comprendre, au point de vue chimique, l'essence du feu ou de la flamme. Le physiologiste ne doit donc pas trop s'arrêter, pour le moment, à ces interprétations; il lui suffit de savoir que les phéno-
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mènes de rintelligence et de la conscience^ quelque inconnus qu'ils soient dans leur essence, quelque extraordinaires qu'ils nous apparaissent, exigent, pour se manifester^, des conditions organiques ou anatomiques^ des conditions physiques et chimiques qui sont accessibles à ses investigations^ et c'est dans ces limites exactes qu'il circonscrit son domaine.
Partout, en effets nous constatons une corrélation rigoureuse entre l'intensité des phénomènes physiques et chimiques et l'activité dos phénomènes de la vie ; c'est pourquoi il nous est possible^ en agissant sur les premiers^ de modifier les seconds et de les régler à notre gré. De même que les autres phénomènes vitaux, les manifestations intellectuelles sont troublées, affaiblies, éteintes ou ranimées par de simples modifications survenues dans les propriétés physiques ou chimiques du sang : il suffit de vicier ce liquide nourricier en y introduisant des anesthésiques ou certaines substances toxiques pour faire aussitôt naître le délire ou disparaître la conscience. La pensée libre, pour se manifester, exige la réunion harmonique dans le
cerveau de toutes ces conditions organiques, physiques et chimiques. Comment comprendre, en effet, la folie qui supprime la liberté, si on ne l'envisageait comme un trouble survenu dans ces conditions?
La tendance de la physiologie moderne est donc bien caractérisée; elle veut expliquer les phénomènes intellectuels au même titre que tous les autres phénomènes de la vie, et, si elle reconnaît avec raison qu'il y a des lacunes plus considérables dans nos connaissances, relativement aux mécanismes fonctionnels de l'intelligence, elle n'admet pas pour cela que ces mécanismes soient par leur nature ni plus ni moins inaccessibles à notre investigation que ceux de tous les autres actes vitaux.
Là, comme partout, les propriétés matérielles des tissus constituent les moyens nécessaires à l'expression des phénomènes vitaux; mais, nulle part, ces propriétés ne peuvent nous donner la raison première de l'arrangement fonctionnel des appareils. La fibre du muscle ne nous explique, par la propriété qu'elle possède de se raccourcir, que le phénomène de la con-
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traction musculaire; mais cette propriété de la coûtractilité^ qui est toujours la même^ ne nous apprend pas pourquoi il existe des appareils moteurs différents, construits les uns pour produire la voiX;, les autres pour effectuer la respiration^ etc.; et, dès lors^ ne trouverait -on pas absurde de dire que les fibres musculaires delà langue et celles du larynx ont la propriété de parler ou de chanter, et celle du diaphragme la propriété de respirer? Il en est de même pour les fibres et cellules cérébrales; elles ont des propriétés générales d'innervation et de conductibilité, mais on ne saurait leur attribuer pour cela la propriété de sentir^ de penser ou de vouloir.
Il faut donc bien se garder de confondre les propriétés de la matière avec les fonctions qu'elles accomplissent. Les propriétés de la matière n'expliquent que les phénomènes spéciaux qui en dérivent directement. Dans les œuvres de la nature et dans celles de l'homme^ les propriétés matérielles ne restent point isolées, elles sont groupées dans des organes et dans des appareils qui les coordonnent dans un but final de fonction,
En un mot^ il y ^ dans toutes les fonctions du corps vivant, sans exception, un côté idéal et un côté matériel. Le côté idéal de la fonction se rattache par sa forme à l'unité du plan de création ou de construction de l'organisme, tandis que son côté matériel répond, par son mécanisme, aux propriétés de la matière vivante. Les types des formations organiques ou fonc tionnelles des êtres vivants sont développés et construits sous Tinfluence de forces qui leur sont spéciales; les propriétés de la matière organisée se rangent toutes, au contraire, sous l'empire des lois générales de la physique et de la chimie ; elles sont soumises aux mêmes conditions d'activité que les propriétés de la matière minérale avec lesquelles elles sont en relations nécessaires et probablement équivalentes.
Les manifestations de l'intelligence ne constituent pas une exception aux autres fonctions de la vie; il n'y a aucune contradiction entre les sciences physiologiques et métaphysiques ; seulement elles abordent le même problème de l'homme intellectuel par des côtés opposés. Les
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sciences physiologiques rattachent l'étude des facultés intellectuelles aux conditions organiques et physiques qui les expriment, tandis que les sciences métaphysiques négligent ces relations pour ne considérer les manifestations de l'âme que dans la marche progressive de l'humanité ou dans les aspirations éternelles de notre sentiment.
Nous croyons donc pouvoir conclure qu'il n'y a réellement pas de ligne de séparation à établir entre la physiologie et la psychologie.
La physiologie^ comme nous l'avons dit en commençant^ remonte naturellement vers les sciences philosophiques^ et elle sert de point d'appui immédiat à la psychologie. Elle est appelée en outre à concourir au bien-être physique de l'homme en devenant la base scientifique de l'hygiène et de la médecine; dans cette direction, la physiologie expérimentale se constitue rapidement et prend sa place parmi les sciences définies. Partout^ aujourd'hui^ les gouvernements aident cette jeune science de la vie dans ses moyens de développement, et elle reçoit^ en même temps, de toutes parts, des encourage^
meiits et des marques éclatantes d'intérêt de la part des souverains.
ies travaux de M. Flourens viennent nous montrer aussi la physiologie dans ses rapports avec la médecine. En*étudiant le rôle du périoste dans la formation des os^^ il a ouvert une voie que la chirurgie moderne a développée par d'importantes recherches et fécondée par d'heureuses applications. En 1861, l'Académie des sciences^ voulant donner une impulsion décisive à la question de la régénération des os par le périoste^ qui intéresse toute la chirurgie et plus particulièrement encore la chirurgie militaire, proposa sur ce sujet un grand prix de dix mille francs qui fut porlé à vingt mille francs par la libéralité de l'empereur.
II y a vingt-deux ans, la découverte de Tanesthésie par Féther nous arriva du nouveau monde et se propagea rapidement en Europe. M. Flourens constata le premier les effets plus actifs du chloroforme^ qui fut bientôt substitué à Féther. 11 a ainsi attaché son nom à cette importante dé-