‹ La science géologique: ses méthodes, ses résultats, ses problemes, son histoire. 2. éd., rev. et augm. d'un index alphabétiqueChapitre 117 sur 356 · CHAI». VII. — BUT DE L.\ TECTONIQUE · texte numérisé non relu

CHAI». VII. — BUT DE L.\ TECTONIQUE

observé celui des filons et comment, de celte remarque à peu près exacte à la condition de ne pas lui attribuer trop de rigueur, étaient sorties, d'abord les idées d'Elie de Beaumont sur les systèmes montagneux et sur leur âge, puis celles de M. Suess sur la coordination des accidents orogéniques. Aujourd'hui, grâce aux travaux de Marcel Bertrand, P. Termier, etc., la tectonique moderne, qui s'est reconstituée sur une base toute nouvelle en partant de l'étude des saillies montagneuses actuelles pour en étendre les conclusions aux anciennes saillies érodées, est le fondement naturel de la stratigraphie, de la paléogéographie, de la pétrographie, de la métallogénie : en un mot, de toutes les sciences géologiques, qui peuvent, à leur tour, lui apporter, chacune de leur côté, un utile concours.

Définition et But de i.a Tectonique. — On désigne, comm.e je viens de le dire, sous le nom de tectonique, la science qui étudie les dislocations de l'écorce terrestre. Ces dislocations ayant eu pour résultat le plus apparent les soulèvements des chaînes montagneuses, on donne souvent aussi à cette étude le nom d'oi'ogénie (ou science de lorigine des montagnes) ; mais ce nom implique trop de restrictions ; car les dislocations du globe, on le constate de plus en plus, ne se sont pas produites seulement dans les montagnes, mais jusque dans les plaines et elles se sont aussi bien traduites par un recul de 1» mer, ou par la simple ouverture d'une fente destinée à être minéralisée, que par un soulèvement montagneux. Il vaut mieux considérer, d'une façon générale, la tectonique comme envisageant tous les phénomènes d'ordre mécanique, auxquels a été soumise la Terre et formant ainsi le pendant de la géologie chimique, qui étudie les réactions chimiques, par lesquelles ont été constitués ou modifiés les matériaux de l'écorce, ou de la paléontologie, qui n'est que la géologie organique. C'est peut-être même en généralisant ainsi une science, qui, dans son application aujourd'hui la plus habituelle, se consacre surtout à l'orogénie, qu'on lui restitue le mieux son véritable intérêt scientifique. Car, dans les dislocations du globe, celles qui témoignent directement d'une cause profonde et qui persistent après une longue période d'érosions, ont assurément une valeur théorique tout autre que les mouvements accidentels de la surface, dont les montagnes sont la forme la plus frappante, mais aussi la plus superficielle. Quand nous arriverons aux résultats de la tectonique, j'essayerai de faire ressortir ces caractères généraux, qui établissent une étroite solidarité entre deux champs d'études, trop souvent séparés par leurs spécialistes réciproques, bien que susceptibles de s'apporter un mutuel concours : les filons métal-

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lifères et les chaînes montagneuses, la inélallogénie et l'orogénie.

Il faut, auparavant, préciser l'objet exact que se proposent les tectoniciens, objet nécessaire à connaître avant d'exposer leur méthode.

Parmi les branches de la géologie, qui absorbent aujourd'hui 1 attention des géologues, la tectonique est, peut-être, en effet, celle dont on a le plus besoin d'expliquer aux non-initiés l'intérêt général et le but théorique. Je ne parle pas ici du côté pratique, qui est évident, mais relativement secondaire en science. Il n'est pas besoin d'insister sur la nécessité de comprendre très exactement les lois qui président aux mouvements des terrains, lorsque l'on se trouve, dans un travail de mine, obligé de deviner la direction où il convient de chercher une substance utile, couche de houille ou fdon d'argent. Cette nécessité de considérations tectoniques, même très élevées, apparaît alors d'autant plus nettement que, précisément dans le cas des terrains houillers, dont l'exploitation nous intéresse si spécialement, les mouvements les plus compliqués sont intervenus, en raison même des conditions dans lesquelles se sont déposés ordinairement ces sédiments spéciaux, sur le bord d'une chaîne en train de se bouleverser et de se renverser. On est obligé, pour aller chercher, comme on le fait aujourd'hui, à 1.500 mètres de profondeur, le prolongement d'un terrain houillcr, non seulement sous un manteau crétacé dont la superposition est normale, mais encore sous le renversement et le charriage compliqué de terrains antérieurs au carbonifère, de recourir aux raisonnements et aux inductions les plus subtils et l'on peut dire que la tectonique entre ainsi dans la pratique courante des mines : les mines ayant, de leur côté, puissamment contribué, comme je l'ai déjà fait remarquer, à la constituer.

Mais son rôle scientifique apparaît moins immédiatement : on peut se demander, au premier abord, si, là où aucune substance utile n'intervient, il y a vraiment intérêt à dépenser tant de temps, d'intelligence etd'elTortspour numéroter pièce par pièce et reclasser, dans leur ordre primitif, les fragments épars d'un château de cartes détruit, les pièces d'un édifice à jamais écroulé.

C'est cependant, tout d'abord, le seul moyen de reconstituer la stratigraphie des régions plissées ou effondrées, qui, en même temps qu'elles sont les plus obscures, se trouvent aussi bien souvent être les plus intéressantes, parce que l'histoire géologique s'y est présentée plus ordinairement à l'état de crise, parce que les manifestations d'ordre interne s'y sont plus constamment renouvelées. Sans la tectonique, aucun moyen non plus de découvrir la paléo-géographie de ces régions montagneuses ni, par suite, d'en comprendre réellement la pétrographie et la métallogénie : les intrusions des magmas ignés et les

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émanations métallifères, qui les ont accompagnés, ayant eu une relation manifeste avec les mouvements de l'écorce, qui ont également influé dans la suite sur leurs altérations.

Mais ce n'est encore là qu'un avantage indirect et la tectonique vise |)lus directement un but général et de plus haute portée philosophique, que je vais essayer de mettre en évidence.

Son intérêt capital est de commencer par montrer la disposition générale des terrains dans une coupe transversale à une zone disloquée de l'écorce, telle qu une chaîne montagneuse, puis, en rapprochant les unes des autres une série de semblables coupes, prises le long de la chaîne, d'en démontrer l'unité. Après quoi, les profds schématisés de diverses chaînes indépendantes peuvent être comparés les uns aux autres et des lois de plus en plus générales établies pour ces grands mouvements, amenant peu à peu à en concevoir l'origine profonde, avec une précision et une rigueur, qu'il semblait d'abord invraisemblable d'espérer.

Les vastes synthèses, où un Elle de Beaumont et un Edouard Suess expliquent la « Face de la Terre », ont ainsi leur base solide et nécessaire dans la tectonique ; et le profil stratigraphique exact de telle ou telle montagne, qui nous laisserait très indifférents par lui-même, prend alors toute sa valeur, lorsqu on l'utilise, comme le résultat d'une expérience physique ou chimique, pour tirer, d'une série d'expéri^^es rationnellement combinées, une loi théorique nouvelle.

C'est, d'ailleurs, dans cet ordre d'idées le plus intéressant, qu il reste encore le plus à faire et que nos vues actuelles demeurent le plus hypothétiques ou provisoires; il ne saurait en être autrement, puisqu'on n'est en droit de s'attaquer à ces problèmes généraux que lorsque tous les matériaux en ont été rassemblés d'abord avec une précision rigoureuse : résultat à peine atteint dans quelques régions privilégiées telles que les Alpes et seulement entrevu, à travers d'immenses difficultés matérielles, pour quelques autres massifs montagneux, comme ceux de l'Asie Centrale ou des Andes.

J'aurai bientôt à exposer, dans ces questions d'orogénie, des conceptions, qui étonnent d'abord l'imagination : des montagnes de 8.000 et 9.000 mètres prenant la place d'une mer, puis se transformant en une plaine ; des lambeaux de terrains, grands comme un département, se renversant de fond en comble et charriés sur des 50 ou 100 kilomètres de long. On n'est arrivé que par étapes timides et très progressivement à la considération de ces immenses mouvements montagneux et marins, dont les géologues usent aujourd'hui avec une aisance et une hardiesse toujours croissante, qui surprennent les profanes. On n'y serait peut-être

jamais parvenu sans les travaux de mines, qui en ont fait littéralement toucher du doigt la réalité : d'abord, sous la forme de fdons, continués sur des dizaines de kilomètres en longueur et plus de 1.000 mètres en profondeur; puis, à l'état de failles, amenant des dénivellations de plusieurs centaines de mètres entre des compartiments du sol voisin; enfin, sous la forme de renversements, mettant les couches stratigraphiques en ordre inverse de leur sens réel (bassin franco-belge, Rammelsbcrg, Idria, etc.). La première idée était, en effet, quand on observait des dislocations à la surface, de les regarder comme locales et dues à quelque éboulement, dont les montagnes, où ces accidents prennent une amplitude visible particulière, offrent plus d'un exemple récent. Il fallait, pour raisonner autrement, triompher de cet exclusivisme actualiste, qui est instinctif chez l'homme, de cette tendance innée à toujours expliquer le passé par le présent; et l'effort d'imagination n'était pas mince pour admettre que des épaisseurs considérables de terrains solides, des Alpes et des Himalayas entiers, avaient pu être récemment comprimés, plissés comme une feuille de papier chiffonné, et leurs tronçons culbutés et charriés, traînés par paquets horizontalement à des kilomètres de leur position primitive. L'idée naturelle était bien plutôt de supposer que les hautes montagnes représentaient les « convulsions » les plus anciennes du globe, au lieu d'en être réellement les plus jeunes.

Les renversements, observés dans certains bassins houillers, où ils ont d'abord été envisagés par les praticiens railleurs comme une infirmation patente de toute la science géologique, de toute la stratigraphie, ont donné l'idée de chercher si d'autres apparences compliquées des pays montagneux ne seraient pas attribuables à un semblable phénomène. Certaines falaises alpestres, où les plis des couches apparaissent comme sur une coupe théorique, montraient les sinuosités de tous genres que celles-ci étaient susceptibles de prendre, la souplesse avec laquelle des terrains solides ont pu se prêter sans se rompre à toutes les déformations mécaniques ; on a d'abord expliqué ainsi certains points particuliers, pour lesquels la conception hypothétique, que l'on se formait sur la disposition des terrains plissés ou rompus, présentait un commencement de vérification possible ; puis on s'est enhardi peu à peu et l'on a multiplié les coupes semblables. La notion de chaîne montagneuse, le principe d'unité dans un système de montagnes, appliqué d'abord par Élie de Beaumont avec quelque exagération, mais du moins introduit par lui dans la science, est alors intervenu et l'on s'est demandé si, sur toute la longueur d'une telle chaîne, des manifestations semblables n'avaient pas dû se réaliser et si leur constatation renouvelée en plu-

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sieurs points ne prouvait pas précisément l'unité de celle-ci. C'est ainsi qu'on est arrivé peu à peu jusqu'à cette idée, qui eût semblé invraisemblable il y a vingt ans, d'un renversement complet, bordant sur toute lalongueuretdcsdeux parts la totalité d'une chaîne alpine.

On était parti de la notion de faille, si manifeste dans les Iravau.x: de mines et il pouvait sembler déjà qu'en supposant tant et de si grandes cassures dans l'écorce, on faisait une série d hypothèses bien hardies; il y a une vingtaine d'années, les apprentis géologues arrivaient sur le terrain avec quelque scepticisme relativement à toutes ces failles, que leurs maîtres avaient dessinées sur les cartes. Le scepticisme était, en effet, de mise et les failles, passées de mode en Europe, ont souvent disparu des hypothèses tectoniques en régions montagneuses, mais pour être remplacées par des mouvements bien plus extraordinaires, qui relient, sur les coupes actuelles, les affleurements observés par de merveilleuses arabesques, dont les sinuosités et les ondulations, élancées à travers l'espace au-dessus de la surface actuelle, et reliées, dans ces zones imaginaires, par un trait ingénieusement continu, auraient fait autrefois l'admiration des calligraphes.

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