‹ La science géologique: ses méthodes, ses résultats, ses problemes, son histoire. 2. éd., rev. et augm. d'un index alphabétiqueChapitre 126 sur 356 · CHAP. VIII. — TRACÉ DES CARTES PALÉO-GÉOGRAPHIQUES · texte numérisé non relu

CHAP. VIII. — TRACÉ DES CARTES PALÉO-GÉOGRAPHIQUES

cas, on devra considérer l'absence du tongrien marin comme réelle et teinter en continent.

En dehors des dépôts saumâtres, on peut encore, par bien des moyens, reconnaître la pro.ximité dun rivage, tracer la ligne côtière, notamment par la présence d'organismes continentaux mêlés à des restes marins, par l'abondance d'animaux marins vivant à de faibles profondeurs, par la nature lithologique des sédiments (poudingues à gros galets, grès grossiers, etc.), par la constatation d'organismes perforants, qui attaquent les roches découvertes à marée basse, par les accumulations de coquillages brisés, parfois même par l'abondance de certaines substances utiles, comme l'oxyde de fer, le phosphate de chaux, le gypse, le sel, les hydrocarbures, ou même les combustibles, ordinairement déposés dans les zones littorales, lacustres ou désertiques. Ainsi que j'essayerai de le mettre en évidence dans le chapitre où je raconterai, sous une forme historique, les conclusions tirées de la paléo-géographie, on possède alors souvent un moyen particulièrement précis pour tracer la ligne même du rivage et séparer, d'une façon nette, sur la carte, les zones continentales des zones marines : la direction de la mer étant, d'autre part, nettement indiquée par le sens où l'on retrouve des dépôts tongriens marins, et, spécialement, des dépôts tongriens de mer profonde.

Par exemple, en France, on reconnaît, fipéquemment, sur le pourtour du Plateau Central, l'existence d'un rivage à diverses époques par la présence d'une brèche à fragments anguleux de micaschiste. De semblables fragments dans le trias de l'Indre ou à la limite du bajocien et du balhonien de l'Ardèche montrent que la mer a, dans ces deux cas, débordé directement sur le primitif et la nature de ces fragments, qui se détruisent avec une rapidité extrême dans une sédimentation, prouve que l'on est sur la côte même.

Dans le jurassique, où ont abondé les faibles déplacements de la mer, on retrouve très fréquemment (à May, à Bayeux, etc.), des surfaces littorales durcies ou corrodées par les lithophages, quelquefois avec nodules phosphatés, pouvant provenir de la transformation directe et de la concentration dorganismes accumulés sur la côte.

La preuve d'un rivage bathonien entre la Galicie et la Pologne est prouvée de même par une argile à plantes terrestres, qui représente cet étage et à laquelle se substitue, un peu plus loin, un grès rougi par des fragments du keuper sous-jacent, etc., etc.

Par contre, on a toutes les raisons pour supposer qu'un étage marin a existé et n'a disparu que par l'effet des érosions lorsqu'on en trouve, de place en place, de petits lambeaux démantelés, des

« témoins », constitués par des lormations lithologiquos, que l'on sait occuper, en général, une grande extension, ou encore, lorsque, sur un plateau où tout accuse une érosion intense, le tongrien s'est conservé dans une série de cuvettes synclinales au-dessous de la superficie actuelle, tandis que, dans toutes les voûtes anticlinales (manifestées sur les coupes géologiques), le même terrain fait défaut au sommet.

Ce dernier caractère est particulièrement net, quand, au lieu du seul tongrien, conservé dans les synclinaux, enlevé dans les anticlinaux, le même fait se présente pour quatre ou cinq terrains successifs, en sorte que la carte accuse une série de bandes parallèles, se répétant symétriquement par groupes.

De telles considérations permettent de teinter, sur notre carte, en continents ou en mers, toutes les parties de la Terre, pour lesquelles il existe une carte géologique suffisamment avancée. Avec quelle précision très variable, on le voit aussitôt d'après l'inspection de la carte paléo-géographique elle-même, en comparant la complication qu'y affecte d'ordinaire une région bien connue comme l'Europe Centrale, avec les grandes masses conventionnelles de l'Asie ou de l'Afrique Centrales.

Même en dehors de la perfection plus ou moins grande qu'ont pu atteindre nos observations géologiques, on doit remarquer que, plus la carte représente une période ancienne, plus nous sommes conduits, par la méthode même employée, à y exagérer la place des continents. En effet, là où nous n'avons pas la trace du passage de la mer sous la forme d'un sédiment, ou encore là où d'autres considérations ne nous amènent pas à supposer que ce sédiment a été détruit par l'érosion, dans l'ignorance nous ne pouvons que nous abstenir de marquer la teinte de la mer. Or, les sédiments très anciens ont été, pour une part considérable, entièrement érodés et supprimés, pour une autre bonne part rendus méconnaissables par le métamorphisme, qui en a éliminé les traces d'organismes. On ne saurait, ainsi que je le dirai plus loin, attacher trop d'importance à ces deux phénomènes de l'érosion et du métamorphisme. Mais, tout en étant certains que nous n'avons pas noté assez d'étendues marines sur nos cartes, comme nous ne saurions pas où ajouter les mers qui font défaut, nous ne sommes pas en mesure de rendre nos cartes plus précises.

Il est, dès lors, un critérium pour reconnaître dans quelle mesure une carte est inexacte, c'est d'examiner la superficie qu'y occupent les mers. 11 y a bien des chances, comme nous le verrons, pour que le volume des mers soit resté à peu près le même aux diverses époques de l'histoire (sauf les restrictions dont je reparlerai) ; il doit en

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résulter, sauf le creusement possible d'abîmes marins par les effondrements ou leur aplanissement ultérieur, une certaine constance dans la proportion relative des surfaces occupées par les continents elles mers; quand cette loi est trop visiblement violée, quand la place de la mer est exagérément réduite, il est donc probable que la carte est fausse.

B) Prolongation des cartes a travers les régions marines actuelles. Faciès ATLAirriQDK et Faciès Pacifique. — Jusqu ici, nous n'avons envisagé que les zones continentales actuelles de la Terre en négligeant les vastes étendues recouvertes par les eaux. Cependant ce serait une erreur grossière de supposer que, là où nous voyons la mer, elle a toujours existé. Le fait môme que nos continents ont été parfois presque entièrement submergés dans une phase antérieure, prouve inversement que, là où nous voyons la mer, elle a pu succéder à un continent et, pour la plupart des mers, il est vraisemblable que cela s'est réalisé.

Comment alors prolonger nos cartes paléo-géographiques dans les régions aujourd'hui occupées par les mers et pour lesquelles on ne possède pas de sondages ayant ramené des terrains du substratum * ?

Quelquefois la loi de continuité s'accuse si nettement pour les deux rives opposées d'une mer étroite et récente, telle que le détroit de Gibraltar ou la Manche, les formations des deux côtés se correspondent si bien qu'on peut, par un raccordement des courbes terrestres, tracer la carte géologique du fond de la mer. Et, dans le cas de la Manche par exemple, les recherches faites pour le projet de tunnel sousmarin ont montré que les hypothèses faites avaient été exactes.

Ailleurs, on est forcé de recourir à des théories beaucoup plus aventureuses et de procéder tout à fait par induction.

Par exemple, la présence, au voisinage d'une côte actuelle, dans le tongrien, de matériaux continentaux, de galets, de plantes, que l'on reconnaît être venus du côté du large, montre qu'il existait alors, dans cette direction, un continent. La communauté des faunes marines contemporaines entre deux régions aujourd'hui continentales et séparées par une mer laisse supposer qu'à l'époque considérée les deux mers, par lesquelles elles étaient recouvertes, communiquaient entre elles ; la similitude des faunes ou flores terrestres, surtout quand ces organismes sont un peu particuliers, laisse supposer que les deux points où on les rencontre faisaient partie d'un même continent.

Le problème se pose, par exemple, avec un intérêt tout particulier, pour quelques-uns de nos grands océans : l'Océan Atlantique et l'Océan Indien d'une part ; l'Océan Pacifique de l'autre ; et il a reçu, dans ces

1, Le fond des Océans est nivelé par une fine poussière sédimentaire.

deux cas, des solutions contradictoires. On est arrivé à l'idée que les océans, caractérisés par ce qu'on a appelé le faciès Atlantique, étaient certainement (Je formation très récente et l'on en a reconstitué l'histoire ; que ceux, au contraire, à faciès Pacifique, étaient peut-être anciens. Il faut expliquer comment on a raisonné dans les deux cas pour montrer le degré d'approximation des solutions adoptées.

Le contraste remarquable, qui existe entre ces deux types d'Océans et que les cartes de nos atlas géologiques mettent aussitôt en évidence, peut s'énoncer en quelques mots. Autour du Pacifique, les chaînes montagneuses récentes forment des rides côtières, parallèles au rivage et très rapprochées de lui : chaînes jalonnées, sur presque toute leur longueur, par des volcans, indices de dislocations internes et auxquelles succèdent aussitôt des dépressions marines profondes, comme celle de 8.500 mètres qui longe à l'Est les Kouriles, celle des Carolines et celle des îles Tonga; c'est le cas de toute la chaîne des Montagnes Rocheuses et des Andes, qui se prolonge par l'Alaska, les Aléoutiennes, les Kouriles, le Japon, les Philippines, les îles de la Sonde, la Nouvelle-Guinée, la Nouvelle-Zélande, l'île Ballery et l'Erebus. Il est donc probable que les bordures de l'Océan Pacifique représentent deux grandes dépressions parallèles aux plissements, deux zones d'afFaiblissement encadrant un compartiment plus solide, autour duquel s'est fait, à l'époque tertiaire, un rempli montagneux. C'est, avec un aspect totalement différent, le type des mers synclinales anciennement dessinées, que caractérise surtout la Méditerranée.

Et ces accidents géologiques, qui se sont ainsi dessinés, accentués pendant le tertiaire, ont des chances pour s'être esquissés anciennement, du moins dans l'hémisphère boréal. On voit, en effet, dès le début du primaire, apparaître, à l'Ouest des États-Unis, une île parallèle à la côte actuelle, le long des Montagnes Rocheuses. En pendant, le continent Chinois-Sibérien, très ancien, marque vite des indications littorales dans le Kamtchatka et en Corée. La direction des îles de la Sonde est, elle aussi, suivie par un sillon marin depuis le carbonifère.

Tels sont les faits, qui, avec divers autres, dans le détail desquels il serait trop long d'entrer, ont conduit la plupart des géologues à considérer la forme générale du Pacifique comme ayant été anciennement dessinée par une ligne périphérique de rivages marins.

Là, malheureusement, s'arrête l'accord entre les paléo-géographes; car, pour les uns, cette ligne de rivage a toujours formé, comme aujourd'hui, la circonférence d'une grande mer; pour MM. Koken, Frech',de

1. Koken. Die Vorwelt und ihre EnlwicklutiQS Geschichte, Leipzig, 189i. — Frech. Letaea Palseozoïca, Stuttgart, 1899.

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