CIIAP. I. — MÉTHODES GÉNÉRALES. — INTERPRÉTATION DES FAITS
metlre en évidence des lois générales. On part de la complexité des faits pour arriver à la simplicité des lois ; mais celle-ci ne saurait être atteinte que par étapes successives et la première simplicité apparente des généralisations, qui constitue un progrès, est presque toujours suivie d'un progrès en sens inverse, ayant lairdun recul, où l'on reconnaît que cette simplification avait été poussée à l'excès et qu'il y a lieu d'envisager des complexités, des anomalies d'abord inaperçues *. Après quoi, l'on s'efforce d'englober ces anomalies, à leur tour, dans «ne formule nouvelle, serrant de plus près la réalité.
C'est ainsi, par exemple, qu'en géologie, on a reconnu un jour certains liens entre la structure des roches et l'âge de leur venue ; le granité est apparu alors comme d'âge uniformément silurien, la granulite comme dévonienne, la microgranulite comme carbonifère. Puis les faits contradictoires se sont révélés de tous côtés; on a trouvé, en réalité, des granités, des granulites, des microgranulites de tous les âges ; c était le désordre reprenant la place d un ordre illusoire. Mais, un peu plus tard, on s'est aperçu qu'il y avait eu récurrence de séries rocheuses analogues se reproduisant dans le même ordre à diverses époques, lors des grands plissements successifs de l'écorce terrestre et Ion en a conclu une loi nouvelle, encore provisoire sans doute, mais plus exacte que l'ancienne*. Certains esprits, dont la paresse d imagination trouve moins de peine à accumuler des quantités de faits en désordre qu'à les ordonner, veulent en conclure que la première hypothèse a été inutile, puisqu'elle était inexacte sous la forme où on la présentait ; mais, sans la première, on n'aurait jamais formulé la seconde, qui ellemême nous conduira à une troisième. Il faut un til quelconque pour relier les perles éparses du collier.
Interpréter, c'est ordonner, comparer, expliquer, généraliser. Toute la première partie de ce livre doit être consacrée à montrer comment la Science géologique s'est peu à peu constituée par l'interprétation des phénomènes et comment elle espère encore progresser de même dans l'avenir. 11 suflira donc ici de retracer les grandes lignes
l. J'insisterai sur ce caractère d'approximations successives que présentent tous nos principes scientifiques, les plus stables, les plus assurés en apparence. N'arrive-t-on pas à suspecter le principe même de Lavoisier sur la conservation de la matière : « Rien ne se perd, rien ne se crée? » Et cette suspicion est légitime; car rien n'empêche, a priori, dans les théories d'énergétique moderne, que l'énergie, manifestée sous la forme pondérable, puisse être transformée en d'autres formes d'énergie. On peut même liasarder ce paradoxe que le contraire est logiquement beaucoup plus vraisemblable. Les alchimistes, pour lesquels ce principe n'existait pas et qui supposaient que le poids d'un composé chimique pouvait ne pas être la somme du poids des composants, étaient très loin de commettre une absurdité.
i. "Voir, chapitre xiii, page 565.
D« Laiîiay. — Science Kéologii)ue. ^
de la méthode, en indiquant les principales étapes franchies pour la constituer : étapes historiques, qui vont former les divisions naturelles des deux chapitres suivants.
Il faut, d'abord, je viens de le dire, mettre de l'ordre dans les observations, qui nous arrivent pêle-mêle. Comme toute classification, ce premier travail ne peut avoir lieu sans une comparaison des faits, soit entre eux, soit avec d'autres faits plus simples, plus clairs, plus explicables, tels que ceux opérés encore sous nos yeux.
Les premiers observateurs, qui ont établi les rudiments d'une géologie, sont probablement des sauvages, qu'auront amusés certains aspects inattendus de pierres plus brillantes, plus colorées ou plus lourdes, qui auront eu l'idée de jeter ces «minerais» dans le feu de leur campement et, en quelque circonstance particulièrement favorable, les auront vus se fondre et s'écouler en métaux. De ce jour, l'idée d'essayer de semblables pierres métalliques était née ; l'art des mines était constitué, art aux résultats pratiques, lucratif, indispensable bientôt à la vie humaine, donc cultivé sans interruption et, comme cet art ne pouvait s'exercer sans des observations sur les terrains où se trouvent les fdons, sans une théorie plus ou moins empirique sur l'allure de ces filons eux-mêmes, une science spéciale, celle des gites métallifères, en résultait bientôt. Cette science, qui, 4.500 ans ou 2.000 ans avant Jésus-Christ, atteignait déjà, sans doute, un degré de développement beaucoup plus grand qu'on ne le croit d'habitude, a, jusqu'au milieu du xvm® siècle, constitué à peu près toute la géologie.
Mais, si importante qu'elle puisse être pour la théorie comme pour la pratique, cette science des minerais n'était qu'une branche spéciale de l'histoire de la Terre ; elle-même avait besoin, pour prendre tout son essor, d'attendre le secours, que devait lui apporter, d'autre part, la géologie des terrains sédimentaires, en venant établir, au moyen des débris organisés, une chronologie rigoureuse pour la succession de tous les dépôts terrestres.
Là encore, les premiers pionniers ont été ceux, que des formes de bêtes ou des coquillages ont attirés parmi les cailloux, qui ont eu l'idée de rassembler ces curiosités bizarres, d'en faire collection, comme les enfants ramassent des galets bariolés au bord de la mer, sans savoir pourquoi, d'en démontrer par suite l'abondance et la variété. La géologie, dans toutes ses étapes, a eu besoin ainsi de ces âmes dévouées et patientes, qui collectionnent sans bien comprendre et mettent leurs échantillons à la file, dans des boîtes égales, avec des étiquettes calligraphiées. Mais, ces pierres aux formes de bêtes une fois recueillies, nous avons peine à concevoir aujourd'hui le nombre de siècles qu'il a