‹ La science géologique: ses méthodes, ses résultats, ses problemes, son histoire. 2. éd., rev. et augm. d'un index alphabétiqueChapitre 18 sur 356 · CHAP. I. — ETAPES HISTORIQUES DE LA METHODE GEOLOGIQUE · texte numérisé non relu

CHAP. I. — ETAPES HISTORIQUES DE LA METHODE GEOLOGIQUE

fallu pour les assimiler sans restriction à des animaux encore vivants, surtout pour en tirer cette conclusion que la mer avait pu passer jadis où l'on voyait des montagnes, puis pour se dégager de l'idée théologique que cette incursion marine s'était bornée au seul déluge de la Genèse. Toujours la science a dû combattre ainsi la croyance iimée, instinctive, enracinée, qui nous pousse à admettre l'immutabilité, I éternité, la nécessité permanente de ce qui nous intéresse ou nous entoure, qui nous fait considérer l'homme comme le centre de tout, ce qu'il voit comme ayant toujours existé, ses dimensions comme la commune mesure de l'Univers. La géologie surtout a toujours eu à lutter contre un actualisme exagéré, tout en vivant de l'actualisme, qui lui a fourni, par comparaison, ses découvertes essentielles. Et nous ne devrions pas nous étonner de ces longues erreurs anciennes, qui nous apparaissent d'abord monstrueuses; car nous en commettons chaque jour de semblables et d'aussi fortes, sinon dans les faits eux-mêmes, pour lesquels on se rapproche sans doute lentement des solutions, mais, du moins, dans les principes de la connaissance ; nous avons toujours peine à concevoir le caractère relatif, contingent, provisoire et muable des lois physiques, que nous érigeons l'une après l'autre en dogmes; il nous semble impossible, par exemple, que l'attraction des corps entre eux ou la propagation de la lumière puissent se faire autrement que nous ne les concevons et demain autrement qu'aujourd'hui ; la vérité, que nous pensons connaître, nous rend aveugles pour celle que nous ignorons.

Alors donc que les restes d'animaux fossiles, recueillis un peu partout, étaient déjà nombreux, et que beaucoup en reconnaissaient la natures d'autres préféraient encore y voir une tendance naturelle du monde inorganique à imiter les formes organiques sous 1 influence variable des constellations (Aristotej, des fermentations d'une matière grasse mystérieuse (Agricola), ou des jeux de la nature (Martin Lister, 1670), plutôt que de supposer des déplacements de la mer, ayant atteint jusqu'aux cimes les plus élevées de nos montagnes. Quand la nature réelle des fossiles marins, affirmée par quelques précurseurs au xvi* siècle, parut décidément incontestable au xvu* siècle, quand la conclusion s'imposa, dès lors, que certains terrains de nos montagnes avaient

1. Je rappellerai, tout à l'heure, que, quoi qu'on en ait dit, les Grecs ont bien reconnu des formes vivantes dans les coquilles fossiles et admis que des continents s'étaient formés par le comblement des mers. En outre, les ouvrages antérieurs au xviii» siècle contiennent de très nombreuses reproductions de fossiles, que l'on collectionnait de tous côtés à titre de pièces curieuses et dont on ne pouvait manquer de reconnaître, dans bien des cas, la ressemblance avec des formes vivantes, tout en lui donnant une explication quelconque.

dû se former dans la mer, les souvenirs du déluge biblique et l'explication toute naturelle, que celui-ci semblait apporter de telles étrangetés, facilitèrent, dans une certaine mesure, la vulgarisation de cette notion, qui constitua une première étape de la géologie ; mais, ce pas franchi, la théologie étroite fut longtemps un obstacle presque insurmontable pour aller plus loin et reconnaître que les « sédiments » s'étaient formés, non pendant quarante jours seulement, mais pendant de très longues périodes successives.

Cependant, l'idée de la sédimentation, c'est-à-dire de la formation des terrains dans les eaux à une époque quelconque une fois admise, le procédé applicable à létude des organismes fossilisés sétait logiquement imposé; il consistait à chercher, dans la nature vivante, des formes comparables à ces formes pétrifiées et, quand on n'en trouvait pas d'identiques, à user de rapprochements, d'inductions de plus en plus fondées à mesure que les matériaux mis à la disposition des naturalistes devenaient de plus en plus abondants. Au début du xviii" siècle, les .chercheurs de fossiles devinrent innombrables dans toutes les parties du monde; le goût des voyages, qui commençait à se répandre S facilitait les comparaisons; on arriva assez vite à identifier la plupart des formes fossiles avec des formes vivantes, puis à distinguer les sédiments, qui renferment les fossiles, des roches éruptives qui n'en contiennent pas, enfin à classer les sédiments par groupes d'après la nature de leurs fossiles. Ainsi, à la fin du xvni' siècle, le terrain se trouva déblayé pour des travaux, tels que ceux de Werner en Saxe, de Hutton en Ecosse, de de Saussure dans les Alpes, puis de Brongniart et Guvier' dans le bassin de Paris : travaux, qui, avec les observations multipliées d'autre part sur le volcanisme par Guettard, Desmarets, etc., réalisèrent la constitution définitive de la Science géologique sous la forme dune science d'observation précise et documentée.

Nous verrons, plus tard, d'autres étapes de plus en plus nombreuses s'ajouter à celles-là; mais, avant de les aborder, il est nécessaire de mentionner un mode différent d'investigation, que j'ai laissé, jusqu'ici,

1. Eue i)E Beaumont considérait comme une date mémorable et comme ayant marqué le début du goût moderne pour les voyages, l'année 1741, où deux Anglais « découvrirent » les glaciers de Chamonix.

2. Ainsi que se plaisait aie remarquer KtiE he Be.vumont, l'année 1769 a vu naître CuviEix. HiMnoLDT et Léopold de Buoh, en même temps que N.vpolèon et Chateac- BHiANi). L«s autres hommes marquants en géologie étaient nés : Gobttard en 1715, Desmarets on 1725, Hutton en 17i6. Delcc. en 1727, de Sacssdre en 1740, Pallas en 1741, llAiiY en 1743, Playfaib en 1749, Uolouieu et VVerneb en 1750, Hall en 1760. De 1770 à 1800, il y eut une poussée remarquable de jeunes gens ayant pris le goût des sciences naturelles dans les œuvres de LiNaNê et de Buffon (nés tous deux en 1707).

Page 1