‹ La science géologique: ses méthodes, ses résultats, ses problemes, son histoire. 2. éd., rev. et augm. d'un index alphabétiqueChapitre 22 sur 356 · CHAF. II. — LES PREMIÈRES ÉTAPES DE LA GÉOLOGIE · texte numérisé non relu

CHAF. II. — LES PREMIÈRES ÉTAPES DE LA GÉOLOGIE

giques. Il y eut là un art primitif, dont les secrets furent jalousement cachés pendant des siècles, mais qu'on peut juger par ses œuvres, datant au moins de mille ou deux mille ans avant notre ère : soit, en Occident, dans la civilisation phénicienne : soit, en Extrême-Orient, dans la civilisation chinoise.

Il était assurément impossible de suivre un iilon à 100 ou 150 mètres de profondeur comme on l'a fait dans tout le monde méditerranéen, d'aller recouper un gisement de sel par un sondage à plusieurs centaines de mètres, comme cela s'est pratiqué en Chine, sans avoir conçu une théorie, si grossière, si empirique qu'elle fût, des gisements miniers et minéraux et des superpositions sédimentaires. De semblables idées, perpétuées par la tradition orale et les manuels de recettes, traversèrent tout le Moyen âge pour émerger à la Renaissance et, pendant les trois siècles suivants, jusqu'au grand essor commencé au milieu du xviii* siècle, ce fut encore surtout dans les régions minières que se constitua un commencement de géologie plus rationnel. De nos jours même, c'est par les raines que l'on est arrivé à certaines hypothèses hardies, telles que le renversement d'un terrain entier sur un autre dans le bassin houiller du Nord et c'est probablement aussi de lexamen plus attentif, plus rationnel des gîtes métallifères, si malheureusement négligé en France, mais très développé en Allemagne, en Scandinavie, aux États-Unis, que sortiront les observations, destinées à nous éclairer sur cette chimie profonde du globe, où s'est opérée, en même temps que la géométrie moléculaire des cristaux, le groupement élémentaire et initial de la matière.

Voyons rapidement ce que la géologie doit à ces deux ordres de recherches, correspondant à deux modes distincts de la pensée et, d'abord, comment s'est formée peu à peu, en dehors de toute recherche géologique proprement dite, la conception théorique de l'Univers, où notre globe semble à l'ignorant occuper une si grande place.

Ainsi que je le rappelais tout à l'heure, l'homme a certainement dû commencer par s'imaginer que la figure de la Terre, telle qu'il la voyait, avait toujours été la même, que la place des mers, des continents, des montagnes était restée immuable et il a fallu un effort énorme pour s'arracher à cette conception primitive. Cependant, à des époques très anciennes, toutes les cosmogonies, dont le principe nous est parvenu, — cosmogonies, qui furent des formes de science, c'est-à-dire des tentatives pour expliquer le monde, — admettaient une création de la Terre, une création du Soleil et des astres, sortant d'un chaos analogue à celui que nous imaginons nous-mêmes, puis une création des animaux et de l'homme, c'est-à-dire supposaient, d'une façon générale,

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que l'état de choses actuel avait été précédé par un état de choses antérieur et différent. Le souvenir d'immenses inondations, de déluges succédant à des races gigantesques (dont les ossements fossiles durent donner l'idée), y était fixé en môme temps et, par conséquent, ces deux notions importantes étaient acquises, que la Terre avait succédé à des nébulosités primitives, que les eaux avaient passé là où nous voyons des continents'.

C'est surtout dans la tradition Babylonienne, perpétuée par la Genèse, que l'on trouve le plus clairement exprimée, environ deux mille ans avant notre ère, l'idée, presque moderne, presque darwiniste, d'un Monde à l'état de devenir, où la matière sort du chaos et la vie du limon fécondé par un souffle. Lu avec nos idées transformistes, ce bref résumé en quelques lignes du premier cours de géologie, qui ait dû être professé à l'humanité, prend une singulière intensité de prescience et d'évocation : au début, cette création de la Terre ; puis cette purification tardive d'une atmosphère imprégnée de vapeur d'eau, laissant seulement alors s'éclairer le firmament et, seulement alors, séparant les eaux éparses dans l'air des eaux précipitées à la surface ; l'apparition des végétaux, qui succède ; le Soleil, qui se condense dans le ciel, et la coupure établie entre le jour et la nuit; enfin, l'apparition des êtres animés, commençant par les animaux aquatiques, les poissons, et parles oiseaux, se continuant par les mammifères, se terminant par l'homme ; jusqu'à cette séparation des deux sexes, présentée comme postérieure à la création de l'être organisé.

Dans le monde aryen, ou du moins dans le monde grec, les théories primitives étaient peut-être moins naturalistes, moins inspirées par l'observation physique de l'Univers ; la conception du monde était plus polythéiste, attribuait à chaque phénomène plus d'individualité; mais, en fait d'interprétation mécanique, la réflexion toute subjective des philosophes ioniens avait déjà, six siècles avant notre ère, acquis une extraordinaire pénétration et l'on reconnaît, chez eux, les deux systèmes

l. On trouve, dans le Coup d'œil historique sur la Géologie de Sainte-Glaire Devillb (1878), tout un chapitre sur ce que peuvent contenir de géologique les cosraogonies indoues, persanes ou même américaines. 11 n'y a guère à en retenir que l'idée assez générale de déluges, succédant parfois à des feux du ciel. Sans doute, les grandes inondations, qui ont pu se produire dans les pays de plaines, ou les éruptions volcaniques dans les régions où il s'en manifestait, ont particulièrement frappé les imaginations primitives et l'on comptait les années à partir de celle de « l'inondation », comme nos paysans prennent pour point de départ « le grand hiver ». Tous ces déluges n'ont aucune raison pour avoir été simultanés. Les Grecs en comptaient au moins trois. Dans un autre ordre d'idées, les Indous étaient convaincus que la Terre avait souvent changé de forme et, par moments, présenté l'aspect d'un lac immense. Voir, sur les textes grecs relatifs au déluge : Guvier, Révolutions du globe, éd. 1821, pages 174 à 180.

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principaux, entre lesquels flotle encore toute philosophie de la nature : le système atomistique de l'école d'Abdèreetle système énergétique, ou dynamiste, d'Heraclite ; dans cet ordre d'idées desgrandes spéculations théoriques, on a été plus de deux mille ans sans rien ajouter d'utile à leurs hypothèses, reprises et développées par les pythagoriciens.

On a dit, à ce propos, qu'il y avait déjà, chez ces premiers savants grecs, qui inventèrent la géométrie, la physique, l'astronomie, des neptuniens et des plutoniens comme à la fin du xvm* siècle, c'est-à-dire des géologues expliquant tous les phénomènes, les uns par l'eau, les autres parle feu: il est peut-être utile de préciser.

Sans doute, et je le rappellerai tout à l'heure, très anciennement déjà, les Égyptiens ou les Chaldcens avaient observé, dans les plaines du Nil ou de la Mésopotamie, le travail des alluvions et aussi la possibilité qu'une terre ait pu naître de sédiments déposés dans les eaux de la mer ; on trouve, par exemple, celte notion très clairement exprimée chez Hérodote, qui l'avaitrapportée de ses voyages en Egypte'; Strabon dit nettement, lui aussi, que l'observation avait été faite et discutée par de nombreux philosophes-. La présence de coquilles marines dans l'intérieur des terres est un fait, qui paraît avoir été reconnu presque de tout temps et qui se retrouve notamment signalé dans la plupart des auteurs grecs ^, entraînant d'abord une interprétation de ce genre, c'est-à-dire un déplacement ancien des mers.

Sans doute aussi, l'existence des volcans méditerranéens, les convulsions du sol à leur voisinage, les apparitions et disparitions d'îles

1. Pour Hérodote (484-406), l'Egypte était un goWe marin, comblé par les alluvions du Nil, ainsi qu'il l'explique dans le passage suivant (n, 10) :

a Au-dessus de Memphis, l'intervalle entre les deux chaînes de montagnes est visiblement à mes yeux un ancien golfe de la mer, comme les terres qui entourent Ilion et Ephèse, ou comme la plaine du Méandre: aucun des fleuves qui ont déposé ces dernières alluvions n'est comparable au Nil... Il y a encore des fleuves beaucoup moins considérables que le Nil, dont le travail est apparent; je ne citerai que l'Acheloûs, qui. se jetant dans la mer des Echinades (golfe de Patras), a déjà réuni au continent la moitié de ces lies... Je pense que, dans l'origine, l'Egypte a pu être un golfe de ce genre, portant jusqu'en Ethiopie les eaux de la Méditerranée... J'en ai pour preuves les coquillages qui se trouvent dans les montagnes, la saumure partout efflorescente..., le sol de l'Egypte qui est noir et friable comme du limon, comme une alluvion entraînée de lEthiopie par ce fleuve, tandis qu'à notre connaissance le sol de la Lybie est plus rouge, plus sablonneux, et celui de l'Arabie ou de la Syrie plus argileux, plus caillouteux... »

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