‹ La science géologique: ses méthodes, ses résultats, ses problemes, son histoire. 2. éd., rev. et augm. d'un index alphabétiqueChapitre 224 sur 356 · CHAP. XII. - HISTOIRE DES CLIMATS TERTIAIRES · texte numérisé non relu

CHAP. XII. - HISTOIRE DES CLIMATS TERTIAIRES

avec la « mésogéc » tropicale. On retrouve des organismes coralliens depuis le golfe du Mexique jusqu'aux Balkans et aux extrémités de l'Asie. Mais l'étude des provinces zoologiqucs montre la zone d'extension de ces provinces constamment déplacée par des changements de courants.

Puis le tertiaire amène une modification sensible dans les climats, qui deviennent alors décidément très analogues aux nôtres ; on voit, au début de cette période, les coraux disparaître pour la dernière fois de la zone méditerranéenne, où ils sont remplacés par d'autres organismes constructeurs du groupe des foraminifères, les nummulites; la mer de coraux va se réduire aux limites, entre lesquelles nous la trouvons aujourd hui.

En même temps que se produit, dans la température des mers, cette transformation générale, l'étude des mammifères tertiaires permet de reconnaître, sur les continents, des variations successives de climat dans un sens ou dans l'autre, dont la preuve a tout au moins disparu aux époques précédentes (peut-être en partie faute d'animaux marcheurs assez nombreux et assez indépendants du voisinage des eaux pour les déceler) *.

Je vais m'étendre un peu sur ces variations du climat tertiaire, que l'on étudie aujourd'hui avec un soin particulier. Ce qui frappe en elles d'abord, c'est leur intensité. Les personnes, peu familières avec la géologie, éprouvent un singulier étonnement, à apprendre qu'il a erré en France, tout récemment encore, des lions ou des éléphants, qu'il a poussé au Spitzberg des plantes tropicales, et qu'à d'autres instants s'est étendue, sur la Suisse, l'Allemagne, la Scandinavie, etc. une calotte de glace, analogue à celle du Groenland.

Mais l'intérêt qui s'attache à cette étude difficile n'est pas seulement celui qu'une vaine curiosité trouve en de tels contrastes. On peut toujours se demander si la succession de ces périodes chaudes et froides, sèches et pluvieuses, n'arrivera pas à nous fournir le chronomètre, que les géologues voudraient découvrir dans la coïncidence avec des périodes astronomiques ; et les alternances répétées des phases glaciaires, qui, en elles-mêmes, nous laisseraient assez indifTérenls, méritent toute notre attention du moment que l'on peut y entrevoir l'influence d'une cause variable, dont les variations seraient calculables en années.

1 . On verra plus loin, page 472, comment les grandes transformations successives des climats pendant le pléistocène, manifestées sur les continents par des séries de phases glaciaires et par des modifications dans la faune des mammifères, ne se traduisent pas par des changements simultanés dans la faune marine.

470 LA SCŒNCE GÉOLOGIQUE

Ce n'est pas à dire que la question soit tranchée dans ce sens ; elle est à peine posée, et, mieux on l'étudié, plus on découvre, en dehors d'une influence périodique possible, des causes directes et locales à ces phénomènes, auxquels on a eu le tort d'attribuer souvent une généralité et un synchronisme tout hypothétiques.

Voici, avec ces réserves, comment on croit pouvoir raconter cette histoire :

Pour les régions européennes, le début de l'éocène (41) marque une période tempérée plutôt que très chaude, à peu près sans hiver, où, d'après de Saporta, la végétation reste à peu près la môme du 40* au 60* degré de latitude. Puis la mer nummulitique, qui, par le Sud, touche aux tropiques, vient pénétrer dans la zone méditerranéenne, et celte influence, à laquelle peuvent s'en ajouter d'aulres plus générales, détermine en Europe la plus haute température qui ait été réalisée pendant le tertiaire. Les palmiers abondent jusque dans le Nord de la France S les cocotiers jusqu'en Angleterre et les arbres à feuillages caducs sont relégués sur les hauteurs.

Pendant cette période éocène, une province zoologique équatoriale, où abondent d'abord les Orthophragmina, suit, des Antilles aux îles de la Sonde, la longueur de la Mésogée. D'autre part, des courants froids déposent, pendant le thanétien (41), les mêmes cyrènes sur la côte Est du Groenland et dans le bassin parisien à Cuise.

A la fin de l'éocène (46), dans la phase dite néo-nummulitique, un refroidissement se produit, sans doute accentué dans l'Europe méridionale par le soulèvement pyrénéen, qui commence la série des grands plissements alpins, bientôt accompagnés de glaciers sur la chaîne plissée. La mer oligocène des Alpes (47) ne contient plus les Lithothamnium, qui y abondaient encore à la fin de l'éocène, et qui y témoignaient d'une température élevée. Dans tout le Nord de la France, les végétaux africains et austro-indiens rétrogradent. Pendant la seconde partie de l'oligocène (48) les arbres à feuilles caduques, indice d'un climat plus froid, prennent leur essor. Pourtant les camphriers atteignent encore le 35« degré et les palmiers le 50" ; la flore est la môme sur la Baltique par 54 degrés et en Serbie par 38 degrés de latitude. Les formations ligniteuses oligocènes de l'Allemagne du Nord sont constituées par une flore, qui rappelle celle de la Louisiane.

Les plantes du Spitzberg et du Groenland, rapportées par Oswald Ileer à l'aquitanien (48), par G. de Saporta au nummulitique (46, 47), accusent : dans le premier pays, une température movenne de 9" au-

1. De Saporta a remarqué que les palmiers, apparus en Europe pcndaut le crétacé, n'ont jamais atteint le cercle polaire.

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dessus de zéro, dans le second, 12° (climat actuel de la Califorme), avec des magnolias.

La période miocène (49 à 53) est celle où se produit le plisserrlent profond de la grande chaîne alp-himalayenne, accompagné peut-être d'un commencement d'exhaussement susceptible de déterminer des condensations de vapeur d'eau*. Le climat de l'Europe paraît alors devenir généralement pluvieux pendant l'été, tout en restant tiède pendant l'hiver; la végétation ne subit pas ordinairement d'arrêt complet; la France ou la Suisse doivent ressembler, durant cette période, à ce que peuvent être Madère, le Japon méridional ou la Géorgie; la moyenne annuelle de la température peut être, à Œningen, sur les bords du lac de Constance, d'environ 19°; c'est surtout par les progrès des arbres à feuilles caduques, tels que les peupliers et les érables, par le recul des palmiers, que l'on peut mesurer la diminution de la température. Sur la mer d'Okhotsk, on trouve encore une flore australienne indiquant 15° en hiver. Une remarque déjà faite ne doit, d'ailleurs, pas être oubliée; nous connaissons manifestement surtout les végétaux des zones basses et peu ceux des parties montagneuses les plus élevées, qui ont eu moins de chances de se conserver.

Avec le pliocène (b4 à 56) commencent la surrection, le morcellement, puis la destruction des chaînes alpines, plissées en profondeur pendant le miocène. C'est l'époque où des effondrements locaux modifient la Méditerranée, ouvrent le détroit de Gibraltar, séparent les Baléares de la Corse, coupent le prolongement de l'Atlas en face de l'Adriatique, etc., et font, en somme, pénétrer plus largement la mer dans toute cette zone méditerranéenne, exerçant sur le climat l'habituelle action régulatrice des eaux et maintenant, dans toute cette partie, le climat des Canaries. Mais, le long des chaînes montagneuses nouvelles, les précipitations pluvieuses, devenues très abondantes, provoquent bientôt d'énormes phénomènes torrentiels, qui ne feront que s'accentuer encore pendant le début du pléistocène (57) (conglomérats du bassin du Rhône, alluvions anciennes de la Suisse); les vallées se creusent et le relief du sol, qui s'est d'abord relevé dans une grande partie de l'Europe et de l'Amérique du Nord, lend vers son modelé définitif. Peut-être y a-t-il quelque corrélation entre ces ruissellements et les productions glaciaires, qui cependant s'étendent à de vastes régions peu influencées par les derniers changements de

1. 11 est à noter que, contrairement à ce qu'on pourrait supposer tout d'abord, l'époque où les glaciers des Alpes apparaissent est sensiblement postérieure ci celle 0(1 nous plaçons le plissement de la chaîne montagneuse. Mais nous avons vu que la surrection avait dû être postérieure à ce plissement.

relief, comme la Scandinavie, la Grande-Bretagne et l'Allemagne du Nord : la glaciation étant supposée tenir moins au froid qu'à l'humidité atmosphérique condensée sur de hautes cimes et pouvant avoir été facilitée aussi par les progrès de l'érosion, qui creusaient des bassins de réception pour les névés'. La période qui s'écoule depuis le Sicilien (56) et surtout depuis le Chelléen (ol) jusqu'à l'âge du Renne (Magdalénien, 59) et qui a mérité d'être appelée l'époque glaciaire-, a dû être, au moment où ces glaciers se développaient, une période de pluie, marquée, lorsque ces glaciers reculaient, par de vastes alluvionnements sur les régions non recouvertes de glaces.

Quand on arrive à cette phase pléistocène, dont nous faisons correspondre le début avec l'apparition de l'homme^ les difficultés pour établir une chronologie d'un caractère réellement universel deviennent à peu près insurmontables et, quoique l'opinion contraire soit généralement admise, je crois prudent de regarder les changements de climat, de faune ou de races humaines qui vont être signalés comme ayant, jusqu'à nouvel ordre, une valeur purement régionale: les uns pouvant tenir à des oscillations verticales de certains compartiments du sol ou résultant de modifications dans le sens des courants marins et atmosphériques ; les autres, dus à des migrations, en partie

1. L'opinion est loin d'être fixée sur ce point fondamental. Parmi les spécialistes en études glaciaires, les uns invoquent un climat humide, les autres un climat sec. C'est dire combien nous sommes loin de pouvoir déterminer la cause météorologique d'un phénomène aussi mal connu et, à plus forte raison, l'origine astronomique de ces mouvements atmosphériques. En tout cas, il faut distinguer entre le froid seul et le développement glaciaire, qui peuvent être très indépendants. Au pôle du froid, en Sibérie, la chute de neige est très faible ; il n'y a pas de glaciers par a. 000 et 6.000 mètres d'altitude, sur les plateaux du Thibet. L'extension la plus grande des glaciers alpestres et pyrénéens correspond à peine, d'après M. Brïickner, à une température plus basse de 3» ou 4° qu'aujourd'hui.

2. Pendant cette période, on admet, dans l'Europe occidentale, la succession de trois faunes caractérisées par Elephas meridionalis du sicilien (56), Elephas antiquus du chelléen (57) et Elephas primigenius (58) du wùrmien, bien qu'on reconnaisse aujourd'hui la coexistence locale des deux derniers et qu'ailleurs on soit amené à imaginer des types de passage entre les deux extrêmes eux-mêmes.

3. Nous laissons dans le pliocène le sicilien, que M. H.vug rattache au pléistocène en raison de l'immigration en Europe des genres Elephas, Eguus et Dos, mais dans lequel aucun reste humain authentique n'est connu. Les éolilhes, que l'on trouve Jusque dans le thanétien (41), sont évidemment les produits d'un phénomène naturel et, jusqu'à nouvel ordre, le plus ancien homme connu apparaît dans les dépôts à Elephas antiquus (57) de Mauer, près Heidclberg. Nous appelons la période suivante le pléistocène. Le nom de quaternaire, qui assimile le pléistocène au primaire ou au secondaire, ne saurait convenir à une période si courte qu'il n'y est apparu aucune classe, aucun ordre nouveau dans la faune, aucune famille dans la flore et qu'à peu près aucune des grandes divisions représentées alors n'a eu le temps de disparaître. Tout démontre de plus en plus la brièveté des périodes interglaciaires et le peu de temps écoulé depuis la fusion des glaces Scandinaves. Le terme de diluvium, souvent appliqué aussi, rappelle trop le déluge biblique.

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