CHAP. XII. — RÉCURRENCES DES PHÉNOMÈNES GÉOLOGIQUES
ner, puis s'élimine peu à peu, à mesure que la péiiodc de calme s'avance, les matériaux nouveaux manquant pour en fournir et l'on n'a plus à la fin que des dépôts phosphatés.
Une telle période de calme, où dominent les calcaires, mais où peuvent se produire également, dans les zones côtières, des dépôts d'argiles, de vases, de marnes, ou même de sables et de grès, est donc caractérisée, sur ses rivages, par des dépôts séparés ou connexes de carbonate de fer oolithique et de phosphate de chaux, sur lesquels une métasomatose postérieure pourra exercer son action, en concentrant davantage le phosphate et transformant le carbonate de fer en hématite.
En même temps, pendant une telle période, que nous pouvons très bien nous imaginer d'après la nôtre, l'érosion mécanique et chimique se poursuit sur les surfaces continentales, exerçant une action chimique générale, dont j'ai parlé plus haut, quand nous avons étudié, dans un chapitre spécial, la « géologie eu action »*. Alors les roches, exposées à l'air, s'altèrent progressivement, en perdant peu à peu leurs éléments solubles : d'abord les alcalis, puis la chaux et faisant passer les autres à leur forme la plus stable, ou, d'après la thermochimie, celle qui a exigé le moins de chaleur pour se former. En sorte que le résidu local de ces réactions est, avant tout, une argile chargée de sesquioxyde de fer, tandis que, sur certains points spéciaux, on peut avoir, soit une argile très pure, un kaolin dans les roches feldspathiques, soit, par intervention de l'acide carbonique, des cristallisations de calcite, exceptionnellement peut-être, dans les régions chaudes, de l'alumine isolée en bauxite, etc., etc....
Une telle période continentale s'accompagne d'un phénomène important, dont je n'ai dit qu'un mot jusqu'ici, parce qu'il n'est pas, à vrai dire, caractéristique d'une période déterminée, mais qui prend néanmoins une intensité spéciale pendant certaines périodes : c'est l'accumulation des végétaux dans des lacs ou lagunes, où les apportent les cours d'eau, et la formation de combustibles qui en résulte.
Pour que les combustibles puissent se produire, il faut que les lacs et estuaires soient abondants. On rencontre donc de préférence des dépôts charbonneux aux périodes que nous pouvons concevoir comme ayant facilité un régime lacustre: donc, nous l'avons vu, aux moments où le sol demeurait accidenté, où le profil des cours d'eau était encore très irrégulier, où les dépressions locales de ce profil n'avaient pas encore été comblées par les sédiments et où, au contraire, de telles
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dépressions étaient susceptibles de s'approfondir à mesure qu'elles se remplissaient, en offrant un asile à des matériaux nouveaux : en sorte que les accumulations de végétaux formant des combustibles semblent surtout caractéristiques de la fin du soulèvement ou du premier tassement consécutif. Peut-être à ce moment est-il intervenu, en outre, d'autres phénomènes, qui ont pu aider au développement de la végétation. Cette période n'a pu manquer, en effet, d'être caractérisée par un changement complet du régime climatique. Cette grande saillie nouvelle, en condensant la vapeur d'eau éparse dans l'air, a dû développer le régime des pluies et modifier la température. Il a pu se faire également que le volcanisme, connexe du soulèvement, en répandant de grandes quantités d'acide carbonique dans l'air, ait également favorisé le développement des végétaux, qui vivent de ce carbone. Toujours est-il que c'est pendant la période finale du mouvement que se déposent surtout les combustibles. Un peu plus tard, de semblables matériaux hydro-carburés sont encore apportés dans les eaux ; mais le parcours de ces eaux est beaucoup plus long et, avant qu'ils ne soient arrivés à leur aboutissement, ces végétaux, macérés, oxydés, ont dû se brûler, pour une grande part, en acide carbonique. On trouve cependant encore quelques combustibles dans ces époques suivantes, avec les premières argiles à gypse et à sel; mais ce qui domine alors comme produits hydrocarburées, ce sont surtout des éléments d'une autre nature, à origine, ce semble, plutôt animale que végétale. L'époque des lagunes gypseuses est aussi celle des schistes bitumineux, des pétroles, des gaz combustibles. Enfin, quand la période de calme est bien établie, de semblables produits n'ont presque aucune chance pour se déposer en haute mer S ni même sur des côtes bien fixées, terminaison naturelle de longues pentes douces, sur lesquelles ne s'écoulent plus que des eaux tranquilles. Les combustibles sont rares dans ces périodes de stabilité, ou ne se déposent plus que dans quelques lacs restreints, pouvant subsister dans ce qu'il reste encore de saillies montagneuses.
La période calme, à laquelle nous sommes ainsi arrivés, peut se prolonger plus ou moins longtemps. Il est probable qu'elle dure, en réalité, un temps beaucoup plus considérable que nous ne le croyons, parce que son histoire, n'étant plus mouvementée par une série de cataclysmes, se déroule paisiblement, sans que nous ayons le moyen
1. Il arrive pourtant par exception aujourd'hui môme que des végétaux terrestres soient entraînés par des courants et tombent dans des fonds de 2.000 mètres (golfe du Mexique). Dans les dépôts géologiques, on trouve fréquemment de tels végétaux avec d''s fossiles saumâlrcs.
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d'y établir des divisions. Les sédiments mômes s'y accumidont très lentement, puisqu'il n'y a plus de grande saillie à détruire, de matériaux abondants à transporter par les eaux et à reclasser. Pendant ce temps, l'érosion se continue toujours \h où il reste des portions de chaîne montagneuse n'ayant pas atteint leur profil d équilibre ; mais elle est de moins en moins active : les eaux, qui ont moins de pente, ayant aussi moins d'activité. Cependant les derniers débris de la chaîne s'effacent à un degré extraordinaire ; « les ruines mémos périssent », suivant le mot classique. Et alors, si, pendant cette phase si calme dans la région considérée, il se produit, en quelque autre point du monde, un grand mouvement analogue à celui que nous venons de considérer, lançant quelque énorme vague à travers les océans, cette vague trouve, sur le continent nivelé, un champ tout prêt pour s'étendre ; elle s'élargit, elle monte peu à peu, à mesure que surgit là-bas quelque ride nouvelle. Ou, si, au contraire, un brusque effondrement attire ailleurs les eaux de la mer, des parties de continent, jusque-là submergées, se découvrent. Ce sont là, en dehors des oscillations verticales directes, deux des causes à invoquer pour expliquer ces vastes transgressions et régressions, qui nous surprennent d abord par leur généralité apparente dans tout notre continent, mais auxquelles correspond peut-être (en dehors de toute explication astronomique très conjecturale) un mouvement inverse dans une autre région quelconque.
La période calme étant d'ailleurs suffisamment avancée, un nouveau plissement du sol se prépare, dans une région un peu différente de celle où s'était produit le premier, et une série analogue de phénomènes se répèle, approximativement dans le même ordre. C'est un nouveau cycle qui recommence.
Ainsi, par exemple, l'histoire, que je viens de raconter, peut s'appliquer à ce que nous avons appelé la chaîne hercynienne, c'està-dire à ce grand plissement d'époque carbonifère, que l'on peut suivre dans les Appalachcs, aux États-Unis, dans toute l'Europe Centrale (Espagne, Plateau Central, Vosges et Forêt-Noire, Bohême, plateau Russe), dans l'Oural, puis dans la steppe Kirghise, dans l'Altaï, en Transbaïkalie, dans la région située au Nord de l'Inde, dans l'Indo- Chine, la presqu'île de Malacca, les îles de la Sonde, en Australie Occidentale et enfin, en rebroussant vers l'Ouest, dans l'Afrique Australe.
A travers toute l'Europe Occidentale, on y trouve, à quelques différences près : d'abord les grès et conglomérats grossiers, avec cendres et laves volcaniques (dinantien. 11); les produits lacustres avec combustibles (westphalien et stéphanien, 12 et 13j, les grès
et conglomérats rouges ' (saxonien, 15), les schistes bitumineux avec gypses et sulfures métallifères (thuringien, 16), les argiles avec gypses, sel et commencement de retour des calcaires (trias, 17 à 19), les calcaires avec produits littoraux d'oolithes ferrugineuses phosphatées (jurassique, 20 à 31), les calcaires plus crayeux, avec peu de fer et couches phosphatées (crétacé, 32 à 40); après quoi, la période tertiaire commence, avec le soulèvement des Pyrénées, puis des Alpes, un mouvement de plissement analogue.
Si, maintenant, nous nous rappelons ce qui a été dit plus hautsur le déplacement de telles rides montagneuses, avec les conséquences que nous venons d'énumérer, à travers un continent comme l'Europe, nous voyons qu'en moyenne les diverses rides successives semblent avoir été de plus en plus méridionales : la ride antérieure, qui se trouvait au Nord, ayant joué, par rapport à cette sorte de vague nouvelle, le rôle d'un butoir consolidé, d'un Avant-Pays, contre lequel elle venait se briser, tandis que, plus au Sud, la place de la ride future était marquée par une mer; en sorte qu'une dissymétrie de plus en plus grande s'établissait entre les deux flancs de ces saillies plissée& : l'un au Nord, terminé par de brusques dislocations le long de l'Avant-Pays, avec craquements et effondrements connexes dans cet Avant-Pays môme; l'autre, au Sud, se traduisant par des affaissements plus généraux, avec sorties plus abondantes de roches volcaniques.
C'est ainsi que, pendantla durée des temps géologiques, pour lesquels la présence d'organismes vivants et leur évolution peut nous permettre d'établir une chronologie, depuis le précambrien^ jusqu'à l'époque actuelle, nous allons voir bientôt, conformément à ce qui a été expliqué au chapitre de la tectonique, les plissements européens cheminer peu à peu, du Nord de l'Ecosse à la Suisse, et franchir ainsi 12 degrés en latitude : la ride future, qui viendra, un jour plus ou moins prochain, interrompre notre calme actuel, ayant des chances pour se produire au Sud de la dernière surgie, qui est la chaîne alpine, à peu près sur la place actuelle de la dépression méditerranéenne.
Afin de faire concorder autant que possible les résultats exposés dans ce chapitre avec ceux de la tectonique, j'étudierai successivement les quatre grandes rides principales, dont il a déjà été maintes fois question : la chaîne précambrienne dans les Highlands, au Nord de
1. Les dépôts actuels du désert de Gobi ne sont pas sans analogie avec les formations du rothliegende (15), dont !a couleur est annoncée parleur nom.