‹ La science géologique: ses méthodes, ses résultats, ses problemes, son histoire. 2. éd., rev. et augm. d'un index alphabétiqueChapitre 24 sur 356 · CHAP. H. — LA GEOLOGIE DES ANCIENS · texte numérisé non relu

CHAP. H. — LA GEOLOGIE DES ANCIENS

qui ne nous semble absurde que parce qu'une longue éducation nous en a démontré l'inexactitude : par exemple, la densité, la sécheresse, la chaleur, la transparence, etc., auxquelles ils attribuaient une importance égale. L'idée des quatre éléments, venue très anciennement d'Egypte, adoptée plus tard par Pythagore, permettait de définir la terre comme froide, sèche et lourde ; l'eau comme froide, humide, et mobile ; lair comme chaud et humide ; le feu comme chaud, sec et impondérable. Eau, par exemple, était synonyme de liquidité. Dès lors, suivant que tel ou tel corps manifestait un poids, une température, une mobilité, une humidité plus ou moins grandes, il apparaissait composé, en proportions plus ou moins fortes, de ces divers éléments.

C'est, je crois bien , dans ce sens que Thaïes de Milet' (600 ans av. J.-C .) considérait l'eau comme le principe universel, la substance du monde, parce que l'humidité entretient la vie et, surtout, parce que tout est lluide, parce que tout se meut, parce que le mouvement c'est la vie même. De même, quand Heraclite (oOO), ce précurseur d'Hegel, encore plus frappé par l'idée de mobilité, d'écoulement universel, de « devenir » -, cherche, pour symboliser le monde, un élément plus mobile que l'eau et choisit le feu; ou quand Anaximène (oOG), trouvant l'eau trop grossière, adopte l'air, on ne saurait voir là une explication géologique, mais une conception métaphysique, qui devient d'ailleurs des plus intéressantes, quand on l'envisage de ce dernier point de vue.

Heraclite touchait à la thermodynamique, quand il résolvait tout mouvement et la pensée même en énergie calorifique, prenant les formes les plus variables; Démocrite imaginait l'atomisme, quand il expliquait l'Univers par des mouvements tourbillonnaires d'atomes ; Zenon d'Élée se montrait un précurseur, quand il signalait l'antinomie entre l'atome physique ou chimique indivisible et l'idée mathématique d'une matière nécessairement divisible à l'infini; Empédocle devançait les siècles, quand il interprétait tous les phénomènes par le jeu des actions et des réactions.

Mais c'est ailleurs, dans le second mode d'investigation distingué au début, c'est surtout, comme je le disais alors, dans les travaux des

1. 11 faut remarquer que Tualês ue Milet et tous ces anciens philosophes ne nous sont connus que par des citations et interprétations sommaires, peut-être erronées, dans des ouvrages plus récents.

Voir, sur les théories grecques, les ouvrages cités note 3, page 45.

i. La théorie pythagoricienne se résumait, elle aussi, en un éternel devenir. Naître ou mourir n'était que changer de forme. Et l'on citait en exemple les changements réitérés de la mer en montagnes, ou des montagnes en mer, qui formaient, nous l'avons vu, un des plus anciens principes des cosmogonies indoues. Le Timée de Platox, puis Aristote, enseignent l'idée égyptienne analogue des destructions périodiques du globe, suivies de régénérations.

mineurs ou les remarques de quelques observateurs sur les alluvions et sur les terrains fossilifères, qu'il faut chercher l'origine d'une géologie proprement dite.

Si nous envisageons, pour commencer, l'histoire des idées anciennes relatives aux minerais, on peut remarquer que la supposition à peu près exacte d'une chaleur interne faisant distiller les métaux dans les fentes du sol, comme dans les fissures d'une paroi de creuset, paraît avoir été très anciennement inspirée par l'aspect des filons métallifères'. Malheureusement aussi, la néfaste hypothèse astrologique d'une influence astrale sur la génération des métaux, déterminant la ressemblance de leur teinte avec celle des planètes correspondantes, est, elle également, une antique tradition babylonienne, qui , après avoir passé par les Égyptiens et les Grecs, puis les Arabes du viii" siècle, a été admise comme article de foijusquà la Renaissance-.

11 est diflîcile de préciser quelles étaient, sur la géologie des filons, les connaissances ouïes idées probables des anciens, sans doute assez analogues à celles que les mineurs de Saxe, placés dans une situation identique faute de chimie et de-minéralogic, ont codifiées au xvi^ siècle; car les chercheurs de mines et les métallurgistes primitifs se donnaient volontiers des airs de sorciers, qu'ils n'ont pas perdus depuis bien longtemps. Les premiers secrets de l'extraction minière, arrivés au monde grec par les Phéniciens, qui paraissent les avoir empruntés euxmêmes à ces mystérieux Telchines ou Cabyres, venus peut-être de l'Arménie, étaient jalousement gardés, entourés d'un respect sacerdotal; comme nos prestidigitateurs, les chercheurs ou fondeurs de

i. On trouve, au xm» siècle, dans Albert le Grand, ce passage curieux, qui esta lire en se rappelant l'observation faite plus haut sur le sens attribué aux principes humide et terrestre :

« Un vrai métal no peut être engendré que par la sublimation d'un principe humide et d'un principe terrestre. Car, là où ces deux principes se trouvaient d'abord en profondeur, ils étaient mélangés d'impuretés, qui ne pouvaient servir à la production du métal. Mais, de ce vase oii existait le métal, si la fumée s'élève, elle est plus pure et vient se concentrer, soit dans les pores de la pierre, soit dans des veines distinctes. » (Voir L. De L.vun.vy, Albert le Grand géologue. Revue Scientif. du Bourbonnais, juillet 1889).

De même, un auteur arabe du xui' siècle, Mohammed Kazwixi, cité par Élie de Beaumont (Ann. des Se. Nat. 1832, t. XXV, p. 378), parle des vapeurs internes, qui forment les mines et signale, en même temps, l'attraction céleste sur la Terre, les météorites, les déplacements de la mer, etc..

La môme théorie traditionnelle était encore, comme nous allons le voir, enseignée au XVI» siècle dans les mines de Saxe et tout nous autorise à penser qu'elle remontait à l'Antiquité.

Voir encore, sur ces questions historiques : Berthelot. Origines de l'alchimie. — Sainte-Claire Devjlle. Coup d'ail historique sur la géologie. Paris 1878.

2. Elle figure dans les écrits de Proclub au v« siècle après J.-G. et d'OLVMPioooRE au VI» siècle (voir un travail allemand de M. Ciiwolsohn) et avait encore des défenseurs au xvu« ou au xviii* siècle.

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métaux primitifs s'ingéniaient à dérouter les esprits curieux par des bizarreries, des incohérences, dos absurdités, affectaient de livrer des talismans sans valeur, invoquaient, en y croyant plus ou moins, les conjonctions des astres, procédaient en public par le mouvement des baguettes magiques, etc.. On ne peut donc juger la science minière des phéniciens que par leurs œuvres; mais, quand on voit qu'ils ont exploité, jusqu'à de grandes profondeurs, à peu près toutes les mines d'Espagne. d'Italie, de Sardaigne, du Nord de l'Afrique, de Grèce, d'Asie Mineure', on ne peut douter qu'ils aient su très exactement ce que c'était qu'un lilon, de môme que leurs connaissances en minéralogie devaient être assez développées pour leur avoir permis de reconnaître et de trier des minerais, dont souvent la pauvreté nous étonne. Cette minéralogie des anciens, nous pouvons la soupçonner un peu par quelques compilations de seconde ou troisième main, comme le chapitre sur les pierres de Pline l'Ancien, le poème attribué à Orphée Ttepl TÛv ).COwv ; nous en retrouvons également l'écho dans les écrits du Moyen âge, copiés eux-mêmes sur des formulaires antiques, tels que le liber lapidum de Marbodus (réimprimé jusqu'en 1799, quinze ans après le livre fondamental d'Hauy sur la structure des cristaux), l'ouvrage d'Albert le Grand, les écrits arabes du xai* siècle, le Bergbûchlein de Calbus Fribergius (loOo), le fameux livre d'Agricola de re metallica, etc. Un très grand nombre de notions y étaient accumulées sous une forme nécessairement confuse, puisqu'on n'avait aucun moyen précis pour reconnaître un même minéral sous deux aspects différents, ou deux minéraux sous une même apparence : ni l'analyse chimique, ni la cristallographie; en même temps, on mêlait aux propriétés réelles une foule de superstitions médicales, exposées avec un sérieux imper-

1. II faut cependant remarquer que la méthode des anciens a souvent consisté à suivre le filon métallifère en. descendant sans jamais s'en écarter et en abandonnant la recherche dès qu'il se perdait. Mais ailleurs, comme au Laurium, en Attique, on est allé recouper le gisement par des puits. Je suis revenu, à diverses reprises, sur cette question des exploitations de mines antiques. Voir l'Industrie du cuivre dans la région d'Huelva (Annales des Mines, nov. 1889). — Histoire de l'Industrie minière en Sardaigne (Ibid., mai 1892). — Les mines du Laurion dans l'antiquité (Ibid. juill. 1899). — Article Ferrum du Dictionnaire des antiquités de Daremberg- S.\i;uo, Paris, Hachette (juin 1893). — Les Mines d or de l'antique Egypte (La Nature, 20 déc. 1903) et Richesses minérales de l'Afrique (Paris, 1903, p. 119;, où se trouve reproduit un curieux passage de Diodore de Sicile sur les exploitations antiques.

On sait qu'il est également question d'attribuer à des peuples antiques certains travaux primitifs de la Hhodésia (La Nature, 16 janv. 1897 ; fouilles de Hall en 1904) tels que les ruines du grand Zimbabye et d'assimiler, par suite, cette région avec rOphir biblique, qu'on a fait voyager de l'Afrique à l'Inde suivant les théories. 11 est assez curieux de trouver, en 1784, dans Bukfon {les Minéraux, article Or), qui, naturellement, ignorait toutes ces assimilations modernes, la mention de grandes mines d'or au Monomotapa (Rhodésia), qu'il appelle de ce même nom d'Ophur.

Voir encore, sur la géologie antique, un article de la Revue archéologique de 1895, où j'ai discuté les anciennes théories relatives aux volcans de Lemnos.

Dr I.ausay. — Science géologique. 4

lurbable et un luxe de recommandations sur le mode d'emploi, gui donnent une haute idée de l'éternelle crédulité humaine ^

Quant aux phénomènes à caractère igné ou interne, tels que îr»s éruptions volcaniques, les tremblements de terre, les sources thermales, on en connaissait bien, dès l'antiquité, les caractères et on en cherchait des explications fantaisistes ^.

En ce qui concerne l'étude des sédiments, un premier pas avait été franchi par l'examen des alluvions; on admit de très bonne heure, comme nous l'avons vu, que la terre pouvait naître de la mer, qu'elle pouvait être produite par le travail des fleuves. La vue des fossiles, si abondants en certains pays, frappa aussi les regards et, dans beaucoup de cas, leur apparence organique était trop manifeste pour qu'on n'y reconnût pas de véritables restes animaux apportés par la mer. Ainsi nous avons vu -^ Hérodote s'appuyer sur l'existence de coquillages dans les montagnes de l'Egypte pour démontrer que l'Egypte avait été un golfe marin, et Strabon expliquer le même phénomène par une émersion due à des convulsions internes*.

4. En 1644, Boèce de Boot (le parfait Joaillier) classe en beaux tableaux les pierres précieuses d'après leur action médicale bienfaisante ou nuisible. En 1669, Robert db Berquen décrivait encore l'émeraude, « comme conservant la chasteté et découvrant, l'adultère; car elle ne peut du tout souffrir l'impudicité, autrement quelle se rompt de soi-même en pièces, ainsi que le fait entendre Agricol.v. Elle rend les personnes agréables, éloquentes et discrètes ». Combien de personnes aujourd'hui même croient que l'opale porte malheur, qu'un collier d'ambre empêche les maux d'yeux, que le corail détourne le mauvais œil, exactement comme BoécE de Boot, Albert le Grand, Pli.ne.ou les minéralogistes orientaux, qui imaginèrent ou notèrent les premiers ces vertus des pierres il y a quatre ou cinq mille ans. (Voir : les vertus médicales des pierres, La Nature, avril 1904).

2. J'ai cité tout à l'heure l'idée de Strabon, les opinions de SÉ.vÈQnE, Ovide, etc. Il y a lieu également de mentionner le chapitre de Pline sur les météorites. II, 59.

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