CIIAP. II. — LA GEOLOGIE DE LA RENAISSANCE
souvent la reconnaissance de la véritable nature des fossiles ; et il apparaît bien, en effet, que le magnifique et encyclopédique génie italien, le très attentif et très ingénieux potier saintongeois ont porté, dans l'observation des terrains géologiques, un souci nouveau d'exactitude et une rigueur particulière de raisonnement scientifique. Peutêtre cependant est-on conduit à exagérer quelque peu leur rôle, parce que leurs œuvres sont l'objet d'une étude particulière. Il ne faut pas, en effet, s'imaginer que le monde en était resté jusqu'à eux aux divagations alexandrincs sur les formes d'animaux produites dans la pierre parles conjonctions astrales et que, tout d'un coup, par un éclair de bon sens, Léonard de Vinci y a vu des organismes fossilisés. En réalité, j'ai déjà rappelé que, dès le temps d'Hérodote, on reconnaissait de véritables coquillages et un golfe marin comblé dans les terrains d'Egypte; jamais cette idée n'avait, à vrai dire, disparu, et elle ne pouvait disparaître dans les pays si nombreux, oîiil existe, au milieu de la pierre, des bancs entiers de coquilles aux formes encore vivantes ; nous venons de la retrouver, au i" siècle, dans Strabon et, au xni^ siècle, dans Albert le Grand. Plus la Renaissance approchait, plus, le génie de l'observation se développant, cette opinion devait rencontrer de partisans et, dès le xiv« siècle, elle est exprimée avec netteté dans Boccace, qui n'avait fait évidemment que répéter un propos courant. Parmi les contemporains du Vinci, deux au moins l'ont énoncée formellement : Fracastoro, qui, vers 1317, étudia les coquilles fossiles de Vérone et Alessandro degli Alessandri (I460-io23). 11 est même curieux de constater, chez ce dernier, l'hypothèse, très hardiment moderne, que la mer aurait pu occuper autrefois des régions, aujourd'hui émergées par suite d'un changement dans son axe de rotation. Si l'on disputait encore au temps du Vinci (14o2-1519) en Italie, au temps de Palissy (1510-1590) en France, c était bien moins contre ceux qui niaient 1 origine animale de ces coquilles, que contre ceux qui y voyaient de simples traces du déluge biblique ; il suffit de lire les textes du Vinci, ou surtout de Palissy, pour s'en convaincre ; car leur argumentation serrée a pour but principal de
Vinci, manuscrit F. fol. 80. — Venturi. Essai sur les ouvrages physico-mathématiques de Léonard de Vinci, 1797, p. 13. — Mûntz. Léonard de Vinci. Paris, Hachette, 1899, pages 353 à 355. — Sur Palissy: Bernard Palissy. Œuvres complètes, avec notice par A.\ATOLE France. Paris, Charavay, 1880, pages XX, 151 et 334. La Récepte véritable fut imprimée en 1563 à la Rochelle; les Discours admirables de la nature, des eaux, etc., en 1580, à Paris.
M. SuEss a rappelé qu'il fallait peut-être compter le nom de Dante parmi les premiers géologues. Dans une dissertation intitulée : De aqua et terra, et datée de 1320 (qui, il est vrai, pourrait bien être apocryphe), le grand poète a cherché à montrer, contrairement à une idée très répandue alors, que la mer ne dominait pas la terre et ne lui était pas non plus excentrique, mais que la terre, au contraire, dominait la mer en vertu de son reUef, dû lui-même à des influences sidérales.
démontrer que le déluge n'aurait pu laisser les coquilles à la hauteur et dans la position où on les observe '.
Mais, cette restriction iaite, il est intéressant de noter l'état d'esprit de ces deux chercheurs, qui, tous deux, indépendamment, essayaient de s'imaginer l'histoire ancienne de la Terre d'après sa structure actuelle et faisaient, par conséquent, de premiers essais de géologie. Leurs conclusions, assez analogues, sont essentiellement actualistes et, partis de l'observation des faits actuels pour renverser des chimères conçues a priori, il est très naturel, en effet, qu'ils n'aient pas osé ou pu s'élever au-dessus de ces causes actuelles et invoquer de grands mouvements de bascule ou de plissement, analogues à ceux que nous supposons.
Léonard de Vinci paraît avoir été surtout frappé par l'activité des eaux dans les régions alpestres, par leur puissance d'érosion et de transport; c'est cette force qu'il invoque pour expliquer la démolition des montagnes et le remplissage d anciens lacs. D'où sa conclusion que la Méditerranée sera un jour comblée par les apports fluviaux et réduite à une immense vallée du Nil, allant déboucher à Gibraltar, dont tous les autres fleuves deviendront les affluents. C'est simplement la théorie du golfe marin, indiquée par Hérodote pour l'Egypte.
Palissy, un peu plus tard, était particulièrement bien placé pour aller plus loin et l'on aurait quelques raisons de le considérer comme le plus ancien en date de nos paléontologues ; car il a reconnu l'identité précise de toute une série de formes fossiles avec des formes actuelles (oursins, pectoncles, huîtres, moules, couteaux, écrevisses, etc.-), et il a même poussé la rigueur jusqu'à distinguer les formes
1. Léonard de Vinci argumente, cependant, aussi contre l'influence astrale. Les idées fausses de ce genre ont la vie tenace et, en 1753, Lehhaw, membre de l'Académie de Berlin, conseiller des mines de Prusse, écrivant un traité de la formation des métaux, se croyait encore forcé de réfuter la même théorie astrologique.
C'est surtout lorsque la géologie a commencé à s'appuyer de plus en plus sur l'observation que la théorie du déluge, origine de tous les sédiments, a été invoquée contre les théories plus exactes et plus complexes. Sur cette intervention de la théologie dans la science, on peut lire, par exemple, le curieux passage des Principes de Philosophie de Descartes, où, avant d'exposer sa conception purement dynamiste de l'Univers, le philosophe croit prudent de remarquer que cette théorie est fausse, puisque Dieu a créé le monde, mais qu'elle permet de concevoir comment les choses auraient pu se passer ; ou encore, après la Théorie de la Terre de Bckkon, les objections faites par la faculté de théologie de Paris, ainsi que les très nombreux essais tentés au xviii» et au xix» siècle pour expliquer la Genèse par la Géologie et la Géologie par la Genèse, parmi lesquels je citerai seulement : A Som- ONET. La cosmogonie de la Bible devant les sciences perfectionnées, in-8», Paris. Gaume. 1854.
Sur l'histoire de la Géologie biblique, on peut consulter : A. D. Whitk, A history of Ihe Warfare of Science with Tkeology in Christendom, 2 vol. in-8. London-New- York, 1898; — A. Houtin, La question biblique chez les catholiques de France au XIX» siècle, in-80. Paris 1902.